1940
– Les Cahiers Astrologiques (n° de juillet-août) contiennent un article de M. K.-E. Krafft : Origine et évolution de quelques symboles cosmologiques, où il y a malheureusement plus d’ingéniosité que de véritable symbolisme ; pour le dire franchement, il est peu sérieux de vouloir trouver un sens symbolique réel à des signes d’origine aussi moderne et profane que ceux des planètes Uranus et Neptune ; c’est à peu près comme si l’on cherchait de l’hermétisme dans les armoiries fabriquées en dépit de toutes les règles héraldiques, postérieurement à la Renaissance ! Cet article est suivi du début de la traduction d’une étude Sur le sens et l’origine des symboles des planètes, par Otto von Bressendorf, qui ne semble pas avoir non plus une base bien solide au point de vue traditionnel ; elle s’inspire d’ailleurs des travaux d’Hermann Wirth, qui n’est pas précisément une autorité incontestable à cet égard.
– Dans The Art Bulletin (vol. XXI, 1939), M. Coomaraswamy, rendant compte de plusieurs ouvrages se rapportant à l’histoire des arts et des métiers, revient sur les conceptions traditionnelles qu’il a déjà exposées à diverses reprises sur ce sujet ; il insiste notamment sur la valeur métaphysique réelle de l’art soi-disant « populaire » et « sauvage », en opposition avec l’art « académique » moderne qui en est entièrement dépourvu, et ceci se rattache directement aux considérations qu’il a développées dernièrement ici même sur la « mentalité primitive ».
– Le Christian Social Art Quarterly (n° de printemps 1939) publie une conférence de M. Graham Carey sur « l’art catholique et les principes catholiques » ; l’auteur y dénonce le fait que, à l’époque actuelle, les catholiques, dans leur ensemble, acceptent les notions qui ont cours dans le monde non-catholique au milieu duquel ils vivent, par exemple la conception suivant laquelle l’art a pour fin principale le plaisir, ou celle suivant laquelle il est essentiellement affaire d’imitation ou de copie ; il montre que, « selon la vue traditionnelle et catholique de l’art, celui-ci n’est pas une fuite hors de la réalité, mais une glorification de la réalité » ; et il affirme nettement que « avant l’époque de la Réforme et de la Renaissance, non seulement les Chrétiens, mais les habitants du monde entier, regardaient la vie humaine, avec tout ce qu’elle comporte, d’un point de vue sacré bien plutôt que profane », ce qui s’accorde entièrement avec tout ce que nous avons dit nous-même du caractère d’anomalie et de dégénérescence qui est inhérent au point de vue profane comme tel.
– Dans la Nouvelle Revue Française (n° de septembre), un article de M. Paul-Louis Couchoud, intitulé Jésus, dieu ou homme ? fournit un assez bon exemple des difficultés artificielles et des « problèmes » imaginaires auxquels donne lieu le point de vue profane : l’auteur croit trouver une incompatibilité entre la réalité historique et la signification symbolique, de sorte qu’il les considère comme deux termes d’une alternative entre lesquels il faut choisir ; dès lors que l’on comprend que les faits historiques doivent au contraire porter en eux-mêmes un sens symbolique, il est bien évident que la question ne se pose plus de cette façon, et que même, au fond, il n’y a plus de question du tout. Il y a là d’ailleurs des considérations assez peu claires, et qui sont peut-être destinées surtout à éviter certains reproches d’hostilité à l’égard du Christianisme : ainsi, il paraît que le « Dieu-homme » n’est pas un mythe, mais une « représentation religieuse » ; mais il est difficile de savoir quelle différence cela fait au juste, car, tout en affirmant que « la représentation religieuse est quelque chose de plus simple et profond » et qu’« elle est primordiale par rapport aux rites et aux mythes », l’auteur n’arrive pas à expliquer d’une façon tant soit peu précise ce qu’il entend par là. On peut aussi se rendre compte, en lisant un tel article, de l’impuissance de la seule « érudition » à conduire à quelque résultat valable : par exemple, les recherches sur l’« Homme céleste » auraient dû pouvoir faire tout au moins entrevoir certains côtés de la vérité : mais, comme l’auteur n’y voit évidemment qu’une « représentation » d’origine purement humaine, et qui s’explique apparemment, à son avis, par des considérations d’ordre psychologique, il n’y trouve qu’une confirmation de sa théorie et ne découvre absolument rien de ce qui y est réellement impliqué au point de vue traditionnel.
– Dans Atlantis (n° de novembre), M. paul le cour parle de ce qu’il appelle La Croix rouge des Templiers dans les temps modernes, c’est-à-dire de certaines « survivances » qu’il croit découvrir çà et là, mais qui, à vrai dire, sont des plus problématiques : ainsi, notamment, il est plus que douteux qu’il y ait dans la croix rouge des ambulances la moindre réminiscence templière… quant à la croix qui sert d’insigne aux scouts catholiques, c’est évidemment une « croix de Jérusalem », et non pas une croix templière ; il est vrai que M. paul le cour s’imagine que les Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem furent « l’origine des Chevaliers Templiers », alors que, en réalité, ils furent leurs rivaux et même leurs adversaires. N’insistons pas sur l’idée bizarre d’utiliser le scoutisme en vue d’une soi-disant restauration de l’Ordre du Temple ; il est par trop difficile de prendre de pareilles rêveries au sérieux, et en tout cas, si même il arrivait qu’elles soient acceptées quelque jour par les organisations dont il s’agit, cela ne pourrait jamais, en l’absence de toute transmission authentique, aboutir qu’à une sorte de mascarade, assez comparable, par exemple, à celle du « néo-druidisme » et du « néo-germanisme » ; ajoutez que, si vraiment il y a actuellement en Allemagne quelque idée d’une restauration de l’Ordre Teutonique, cela encore ne peut que rentrer dans la même catégorie de simulacres dépourvus de toute valeur effective, car l’Ordre Teutonique, en tant qu’organisation traditionnelle, est bien mort lorsque son dernier Grand Maître, Albert de Brandebourg, se convertit au luthérianisme. À propos du chapeau des scouts, M. paul le cour dit qu’« il y aurait une bien curieuse étude à faire au sujet des coiffures symboliques » ; cela est assurément très vrai, mais, pour ce qui est du chapeau lui-même, il ne faudrait pas oublier qu’il a un caractère aussi nettement antitraditionnel que possible ; n’est-il pas remarquable que, quand on veut détourner un peuple de sa tradition, on commence invariablement par lui imposer le port du chapeau ? Signalons encore une curieuse méprise historique : M. paul le cour a vu « un tableau représentant saint Bernard prêchant à Vézelay la deuxième croisade, en présence de saint Louis » ; il a sûrement dû confondre les personnages, car il y a là une erreur d’un siècle, tout simplement, et, saint Louis étant né une soixantaine d’années après la mort de saint Bernard, ils n’ont certainement pu jamais se rencontrer, du moins en ce monde !
– Dans le Mercure de France (n° du 15 juillet), le même M. paul le cour a publié un article intitulé À la recherche d’un Ordre perdu, également consacré à l’Ordre du Temple, qui semble décidément le hanter au point de faire passer l’Atlantide elle-même au second plan de ses préoccupations… Nous retrouvons là, en abrégé, quelques-unes des considérations qui ont été plus amplement développées dans Atlantis, notamment sur la venue imminente de la fameuse « ère du Verseau », sur la prétendue restauration de l’Ordre Teutonique, sur l’opportunité de restaurer l’Ordre du Temple pour lui faire en quelque sorte contrepoids, et aussi sur le scoutisme comme point de départ possible de cette restauration. Cet article revêt les allures d’un véritable « manifeste », et on se demande à quoi tout cela peut bien tendre en réalité ; du reste, s’il s’agit d’un « Ordre perdu », comment pourrait-il y avoir là plus que l’objet de simples recherches historiques et archéologiques ?
– Le Lotus Bleu (n° de juillet) contient un article signé S. Glachant et intitulé Aspects occultes de l’affaire des Templiers ; il devait avoir une suite, mais il ne semble pas qu’elle ait paru jusqu’ici. Dans cette première partie, l’auteur, après une sorte de résumé historique, examine surtout les accusations plus ou moins étranges qui furent portées contre les Templiers, et il cherche à expliquer les symboles qu’on dit avoir été en usage chez ceux-ci en les rapportant à des doctrines « esséniennes et gnostiques », ce qui ne représente d’ailleurs que des étiquettes plutôt vagues, car on sait bien peu de choses des Esséniens, et on désigne indistinctement comme « gnostiques » des choses fort disparates ; en somme, il n’y a dans tout cela rien de bien nouveau, mais n’est-il pas singulier que, de divers côtés, on s’occupe tant en ce moment de l’Ordre du Temple ?
– La Nouvelle Revue Française (n° de décembre et de janvier) publie une longue étude de M. Roger Caillois intitulée Théorie de la fête ; ce n’est bien, en effet, qu’une « théorie », et c’est là, pourrait-on dire, le premier de tous ses défauts. L’auteur part d’une définition qui n’est au fond que celle d’un genre particulier de fêtes, de celles que nous appellerions volontiers les fêtes « carnavalesques » ; et il prétend en faire une définition de « la fête » en général, comme si tout devait rentrer dans ce type unique, qui est au contraire, en réalité, quelque chose de très spécial, et dont la nature soulève d’ailleurs des questions que nous traiterons peut-être quelque jour. Ensuite, il oppose le temps des fêtes à l’« existence quotidienne », et, dans cette opposition, il veut voir une application de la « distinction du sacré et du profane » ; mais, pour qu’il puisse en être ainsi, il faut tout d’abord qu’il y ait du « profane », et cela, comme nous l’avons souvent expliqué, suppose une dégénérescence comme celle que nous constatons dans le monde moderne ; dans une civilisation intégralement traditionnelle, toutes les occupations « quotidiennes » ont aussi un caractère sacré et rituel ; dans le cas de dégénérescence, par contre, il s’introduit fréquemment des éléments profanes dans les fêtes elles-mêmes, et, quand les choses en arrivent à leur point le plus extrême, on a finalement des fêtes entièrement profanes, comme les fêtes « civiles » qui prennent une importance toujours croissante dans l’Occident actuel ; la distinction ne saurait donc s’appliquer en aucune façon. L’auteur, comme tous les « sociologues », cherche d’ailleurs volontiers ses exemples chez les peuples dits « primitifs », mot que nous devons traduire par dégénérés, bien qu’ils le soient autrement et peut-être souvent moins profondément encore que les « civilisés » modernes, mais en tout cas assez pour que les choses se présentent chez eux sous une forme plutôt obscure et confuse, ce qui ne contribue certes pas à éclaircir les questions où on les fait intervenir. Nous n’en finirions pas si nous voulions relever toutes les méprises et les confusions qui se rencontrent au cours de cette étude (et parmi lesquelles nous retrouvons notamment l’abus du mot « initiation », appliqué à tort à des rites communs à tous les membres d’un peuple ou d’une tribu, ainsi que nous avons eu l’occasion de le signaler dans un de nos derniers articles) ; mieux vaut donc ne pas y insister davantage ; mais, pour ne retenir ici que l’essentiel, que doit-on penser d’une théorie qui aboutit à faire de la « parodie » et du « sacrilège » des éléments caractéristiques du « sacré » lui-même, et de la conception d’un « temps mythique » dans lequel l’« âge d’or » s’assimile au « chaos » ?
– Dans Atlantis (n° de janvier), l’article principal est consacré aux Cathares ; c’est là, pour M. paul le cour, une excellente occasion de confondre les choses les plus différentes et de dérouler toute une série de ces rapprochements linguistiques fantaisistes où il excelle, et qu’il se plaît à décorer du nom pompeux de « hiérologiques » : les Cathares, sainte Catherine, Kether, El-Kantara, l’Alcazar (qui est en réalité El-Qasr et n’a rien à voir avec César et le Kaiser), et l’inévitable Aor-Agni, vraiment un peu déformé ; pourquoi pas tout aussi bien, pendant qu’il y est, la « cithare » ou le nombre « quatre » ? Quant aux arrière-pensées qu’il peut y avoir sous tout cela, nous préférons ne pas chercher à les deviner, et nous nous contenterons d’enregistrer l’aveu d’une déconvenue déjà éprouvée du côté du Scoutisme… – Puisque M. paul le cour s’obstine à mêler notre nom aux histoires qu’il raconte à sa façon, nous sommes encore obligé de lui dire, d’abord, que nous n’avons jamais eu les diverses « prétentions » qu’il nous attribue gratuitement (pas même la prétention au titre de « docteur », qui d’ailleurs, en ce qui nous concerne, serait plutôt ridicule à nos propres yeux) ; ensuite, que nous ne nous sommes jamais intéressé à ces choses, d’ailleurs spécifiquement occidentales, qui s’appellent « philosophie » et « mystique », mais uniquement aux questions d’ordre ésotérique et initiatique ; enfin, que nous ne sommes jamais « passé » ni à une chose ni à une autre, comme tout ce que nous écrivons le montre suffisamment à quiconque sait lire et comprendre ce qu’il lit sans y mêler le produit de son imagination, ce qui, malheureusement, ne semble pas être le cas de M. paul le cour !
– Le n° de mars d’Atlantis est consacré au Graal, et il y a lieu de féliciter M. paul le cour de commencer cette fois par dire une chose sensée : c’est que, « le Graal étant essentiellement un symbole, il ne faudrait pas laisser croire qu’il exista matériellement un « sainct vessel » que des fouilles pourraient remettre au jour ; comme tous les calices en sont la figuration, le fait de retrouver un calice antique ne saurait faire présumer qu’il s’agit du Graal ». Où les choses se gâtent un peu, c’est quand il affirme que c’est dans l’Atlantide que « prit naissance la tradition spirituelle de notre terre », et que c’est de là que partit le symbole du vase sacré pour se répandre partout, non pas seulement en Amérique et chez les Celtes, ce qui peut être soutenable, mais aussi dans l’Inde et en Chine ; voilà une façon bien particulière d’envisager la filiation des différentes traditions… – D’autre part, M. paul le cour a découvert la raison de son insuccès du côté du scoutisme : c’est que celui-ci est « faussé par son rattachement à l’animalisme » (sic) ; mais il ne paraît pas se douter que la soi-disant « totémisation » scoutiste n’est en fait qu’un simulacre parfaitement dérisoire, tout comme le serait d’ailleurs, dans le même scoutisme, l’imitation préconisée par lui d’un « Ordre du Temple » ou d’une chevalerie quelconque : les réalités traditionnelles n’ont rien de commun avec des jeux d’enfants, et, si ceux-ci se plaisent à contrefaire les actions des grandes personnes, ce n’est pas une raison pour qu’on soit obligé de les prendre au sérieux.
– Dans les Cahiers Astrologiques (n° de janvier-février-mars-avril), nous notons un article signé Raoul Fructus, et intitulé Astrologie, Carrés magiques et Grande Pyramide ; cette association peut paraître assez singulière, mais il paraît que ces trois choses « forment un Tout inséparable où se trouve l’Univers Cosmique ou Solaire et tous les détails qui le composent sans oublier les causes secondes et leurs effets possibles » ; voilà qui, tout au moins, manque quelque peu de clarté… Les « carrés magiques » ont assurément leur intérêt dans un ordre spécial, comme application de la science des nombres, mais il y a loin de là à vouloir tout y trouver : « les sciences mathématiques, physiques, mécaniques, astronomiques, astrologiques, ésotériques, occultes », e aussi « les cycles planétaires, interplanétaires, humains, sociaux, individuels » ! Et, à un autre point de vue, pourquoi l’auteur, en indiquant le calcul de la somme des nombres contenus dans un carré, donne-t-il comme « formule empirique » ce qui n’est que l’équivalent, sous une forme légèrement différente, de la formule exacte qu’il vient d’énoncer. Quant à la « Grande Pyramide », nous ne voulons certes pas entrer dans la discussion de tout ce qu’on prétend y découvrir au moyen de mesures dont certaines sont fort hypothétiques ; mais, quand on veut à toute force lui faire prédire les événements de l’époque actuelle, et cela en faisant appel à des données tirées de la tradition judaïque, la fantaisie dépasse tout de même les bornes permises ; cette obsession de la « Grande Pyramide » est vraiment une chose bien étrange ! Citons encore l’affirmation, plutôt curieuse dans sa précision, que « l’âge d’or doit commencer en l’an 2242 de notre ère » ; comme il ne peut forcément s’agir que de l’« âge d’or » d’un autre cycle, et que par conséquent le cycle actuel doit tout d’abord finir avant qu’il arrive, que peut-il bien avoir à faire avec les dates de « notre ère ».
1940 г.
(перевод на русский язык отсутствует)