Un projet de joseph de maistre pour L’union des peuples
M. Émile Dermenghem, à qui l’on devait déjà une remarquable étude sur Joseph de Maistre mystique, a publié un manuscrit inédit du même auteur : c’est un mémoire adressé en 1782, à l’occasion du Convent de Wilhelmsbad, au duc Ferdinand de Brunswick (Eques a Victoria), Grand-Maître du Régime Écossais Rectifié. Celui-ci, désirant « porter l’ordre et la sagesse dans l’anarchie maçonnique », avait, en septembre 1780, adressé à toutes les Loges de son obédience le questionnaire suivant :
« 1° L’Ordre a-t-il pour origine une société ancienne et quelle est cette société ?
2° Y a-t-il réellement des Supérieurs Inconnus et lesquels ?
3° Quelle est la fin véritable de l’Ordre ?
4° Cette fin est-elle la restauration de l’Ordre des Templiers ?
5° De quelle façon le cérémonial et les rites doivent-ils être organisés pour être aussi parfaits que possible ?
6° L’Ordre doit-il s’occuper des sciences secrètes ? »
C’est pour répondre à ces questions que Joseph de Maistre composa un mémoire particulier, distinct de la réponse collective de la Loge La Parfaite Sincérité de Chambéry à laquelle il appartenait, et où, en sa qualité de « Grand Profès » ou membre du plus haut grade du Régime Rectifié (sous le nom d’Eques a Floribus), il se proposait d’exprimer « les vues de quelques Frères plus heureux que d’autres, qui paraissent destinés à contempler des vérités d’un ordre supérieur » ; ce mémoire est même, comme le dit M. Dermenghem, « le premier ouvrage important qui soit sorti de sa plume ».
Joseph de Maistre n’admet pas l’origine templière de la Maçonnerie, et il méconnaît l’intérêt réel de la question qui s’y rapporte ; il va même jusqu’à écrire : « Qu’importe à l’univers la destruction de l’Ordre des T. ? ». Cela importe beaucoup, au contraire, puisque c’est de là que date la rupture de l’Occident avec sa propre tradition initiatique, rupture qui est véritablement la première cause de toute la déviation intellectuelle du monde moderne ; cette déviation, en effet, remonte plus haut que la Renaissance, qui en marque seulement une des principales étapes, et il faut aller jusqu’au XIVe siècle pour en trouver le point de départ. Joseph de Maistre, qui d’ailleurs n’avait alors qu’une connaissance assez vague des choses du moyen âge, ignorait quels avaient été les moyens de transmission de la doctrine initiatique et les représentants de la véritable hiérarchie spirituelle ; il n’en affirme pas moins nettement l’existence de l’une et de l’autre, ce qui est déjà beaucoup, car il faut bien se rendre compte de ce qu’était, à la fin du XVIIIe siècle, la situation des multiples organisations maçonniques, y compris celles qui prétendaient donner à leurs membres une initiation réelle et ne pas se borner à un formalisme tout extérieur : toutes cherchaient à se rattacher à quelque chose dont la nature exacte leur était inconnue, à retrouver une tradition dont les signes existaient encore partout, mais dont le principe était perdu ; aucune ne possédait plus les « véritables caractères », comme on disait à cette époque, et le Convent de Wilhelmsbad fut une tentative pour rétablir l’ordre au milieu du chaos des Rites et des grades. « Certainement, dit Joseph de Maistre, l’Ordre n’a pu commencer par ce que nous voyons. Tout annonce que la Franc-Maçonnerie vulgaire est une branche détachée et peut-être corrompue d’une tige ancienne et respectable. » C’est la stricte vérité ; mais comment savoir quelle fut cette tige ? Il cite un extrait d’un livre anglais où il est question de certaines confréries de constructeurs, et il ajoute : « Il est remarquable que ces sortes d’établissements coïncident avec la destruction des T. » Cette remarque aurait pu lui ouvrir d’autres horizons, et il est étonnant qu’elle ne l’ait pas fait réfléchir davantage, d’autant plus que le seul fait de l’avoir écrite ne s’accorde guère avec ce qui précède ; ajoutons d’ailleurs que ceci ne concerne qu’un des côtés de la question si complexe des origines de la Maçonnerie.
Un autre côté de cette même question est représenté par les essais de rattachement de la Maçonnerie aux Mystères antiques : « Les Frères les plus savants de notre Régime pensent qu’il y a de fortes raisons de croire que la vraie Maçonnerie n’est que la Science de l’homme par excellence, c’est-à-dire la connaissance de son origine et de sa destinée. Quelques-uns ajoutent que cette Science ne diffère pas essentiellement de l’ancienne initiation grecque ou égyptienne ». Joseph de Maistre objecte qu’il est impossible de savoir exactement ce qu’étaient ces anciens Mystères et ce qui y était enseigné, et il semble ne s’en faire qu’une idée assez médiocre, ce qui est peut-être encore plus étonnant que l’attitude analogue qu’il a adoptée à l’égard des Templiers. En effet, alors qu’il n’hésite pas à affirmer très justement qu’on retrouve chez tous les peuples « des restes de la Tradition primitive », comment n’est-il pas amené à penser que les Mystères devaient précisément avoir pour but principal de conserver le dépôt de cette même Tradition ? Et pourtant, en un certain sens, il admet que l’initiation dont la Maçonnerie est l’héritière remonte « à l’origine des choses », au commencement du monde : « La vraie religion a bien plus de dix-huit siècles : elle naquit le jour que naquirent les jours. » Là encore, ce qui lui échappe, ce sont les moyens de transmission, et il est permis de trouver qu’il prend un peu trop facilement son parti de cette ignorance ; il est vrai qu’il n’avait que vingt-neuf ans lorsqu’il écrivit ce mémoire.
La réponse à une autre question prouve encore que l’initiation de Joseph de Maistre, malgré le haut grade qu’il possédait, était loin d’être parfaite ; et combien d’autres Maçons des grades les plus élevés, alors comme aujourd’hui, étaient exactement dans le même cas ou même en savaient encore beaucoup moins ! Nous voulons parler de la question des « Supérieurs Inconnus » ; voici ce qu’il en dit : « Avons-nous des Maîtres ? Non, nous n’en avons point. La preuve est courte, mais décisive. C’est que nous ne les connaissons pas… Comment pourrions-nous avoir contracté quelque engagement tacite envers des Supérieurs cachés, puisque dans le cas où ils se seraient fait connaître, ils nous auraient peut-être déplu, et nous nous serions retirés ? » Il ignore évidemment de quoi il s’agit en réalité, et quel peut être le mode d’action des véritables « Supérieurs Inconnus » ; quant au fait que ceux-ci n’étaient pas connus des chefs mêmes de la Maçonnerie, tout ce qu’il prouve, c’est que le rattachement effectif à la vraie hiérarchie initiatique n’existait plus, et le refus de reconnaître ces Supérieurs devait faire disparaître la dernière chance qui pouvait encore subsister de le rétablir.
La partie la plus intéressante du mémoire est sans doute celle qui contient la réponse aux deux dernières questions ; et il faut y noter tout d’abord ce qui concerne les cérémonies. Joseph de Maistre, pour qui « la forme est une grande chose », ne parle cependant pas du caractère essentiellement symbolique du rituel et de sa portée initiatique, ce qui est une lacune regrettable ; mais il insiste sur ce qu’on pourrait appeler la valeur pratique de ce même rituel, et ce qu’il en dit est d’une grande vérité psychologique : « Trente ou quarante personnes silencieusement rangées le long des murs d’une chambre tapissée en noir ou en vert, distinguées elles-mêmes par des habits singuliers et ne parlant qu’avec permission, raisonneront sagement sur tout objet proposé. Faites tomber les tapisseries et les habits, éteignez une bougie de neuf, permettez seulement de déplacer les sièges : vous allez voir ces mêmes hommes se précipiter les uns sur les autres, ne plus s’entendre, ou parler de la gazette et des femmes ; et le plus raisonnable de la société sera rentré chez lui avant de réfléchir qu’il a fait comme les autres… Gardons-nous surtout de supprimer le serment, comme quelques personnes l’ont proposé, pour des raisons bonnes peut-être, mais qu’on ne sait pas comprendre. Les théologiens qui ont voulu prouver que notre serment est illicite ont bien mal raisonné. Il est vrai que l’autorité civile peut seule ordonner et recevoir le serment dans les différents actes de la société ; mais l’on ne peut disputer à un être intelligent le droit de certifier par le serment une détermination intérieure de son libre arbitre. Le souverain n’a d’empire que sur les actions. Mon bras est à lui ; ma volonté est à moi ! »
Ensuite vient une sorte de plan de travaux pour les différents grades, dont chacun doit avoir son objet particulier, et c’est là ce sur quoi nous voulons insister plus spécialement ici ; mais, tout d’abord, il importe de dissiper une confusion. Comme la division adoptée par Joseph de Maistre ne comporte que trois grades, M. Dermenghem semble avoir compris qu’il s’agissait, dans son intention, de réduire la Maçonnerie aux trois grades symboliques ; cette interprétation est inconciliable avec la constitution même du Régime Écossais Rectifié, lequel est essentiellement un Rite de hauts grades. M. Dermenghem n’a pas remarqué que Joseph de Maistre écrit « grades ou classes » ; à la vérité, c’est bien de trois classes qu’il s’agit, chacune d’elles pouvant se subdiviser en plusieurs grades proprement dits. Voici comment cette répartition paraît s’établir : la première classe comprend les trois grades symboliques ; la seconde classe correspond aux grades capitulaires, dont le plus important et peut-être même le seul pratiqué en fait dans le Régime Rectifié est celui d’Écossais de Saint André ; enfin, la troisième classe est formée par les grades supérieurs de Novice, Écuyer, et Grand Profès ou Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte. Ce qui prouve encore que c’est bien ainsi qu’il faut l’entendre, c’est que, en parlant des travaux de la troisième classe, l’auteur du mémoire s’écrie : « Quel vaste champ ouvert au zèle et à la persévérance des G. P. ! » Il s’agit évidemment des Grands Profès, dont il était, et non des simples Maîtres de la « Loge bleue » ; il n’est donc nullement question ici de supprimer les hauts grades, mais au contraire de leur donner des buts en rapport avec leur caractère propre.
Le but assigné à la première classe est tout d’abord la pratique de la bienfaisance, « qui doit être l’objet apparent de tout l’Ordre » ; mais cela ne suffit pas, et il faut y joindre un second but qui est déjà plus intellectuel : « Non seulement on formera le cœur du Maçon dans le premier grade, mais on éclairera son esprit en l’appliquant à l’étude de la morale et de la politique qui est la morale des États. On discutera dans les Loges des questions intéressantes sur ces deux sciences, et l’on demandera même de temps à autre l’avis des Frères par écrit… Mais le grand objet des Frères sera surtout de se procurer une connaissance approfondie de leur patrie, de ce qu’elle possède et de ce qui lui manque, des causes de détresse et des moyens de régénération. »
« La seconde classe de la Maçonnerie devrait avoir pour but, suivant le système proposé, l’instruction des gouvernements et la réunion de toutes les sectes chrétiennes. » En ce qui concerne le premier point, « on s’occuperait avec un soin infatigable à écarter les obstacles de toute espèce interposés par les passions entre la vérité et l’oreille de l’autorité… Les limites de l’État ne pourraient borner l’activité de cette seconde classe, et les Frères des différentes nations pourraient quelquefois, par un accord de zèle, opérer les plus grands biens. » Et voici pour le second objet : « Ne serait-il pas digne de nous de nous proposer l’avancement du Christianisme comme un des buts de notre Ordre ? Ce projet aurait deux parties, car il faut que chaque communion travaille par elle-même et travaille à se rapprocher des autres… Il faut établir des comités de correspondance composés surtout des prêtres des différentes communions que nous aurons agrégés et initiés. Nous travaillerons lentement mais sûrement. Nous n’entreprendrons aucune conquête qui ne soit propre à perfectionner le Grand Œuvre… Tout ce qui peut contribuer à l’avancement de la religion, à l’extirpation des opinions dangereuses, en un mot à élever le trône de la vérité sur les ruines de la superstition et du pyrrhonisme, sera du ressort de cette classe. »
Enfin, la troisième classe aura pour objet ce que Joseph de Maistre appelle le « Christianisme transcendant » qui, pour lui, est « la révélation de la révélation » et constitue l’essentiel de ces « sciences secrètes » auxquelles il était fait allusion dans la dernière question ; par là, on pourra « trouver la solution de plusieurs difficultés pénibles dans les connaissances que nous possédons. » Et il précise en ces termes :
« Les Frères admis à la classe supérieure auront pour objet de leurs études et de leurs réflexions les plus profondes, les recherches de fait et les connaissances métaphysiques… Tout est mystère dans les deux Testaments, et les élus de l’une et l’autre loi n’étaient que de vrais initiés. Il faut donc interroger cette vénérable Antiquité et lui demander comment elle entendait les allégories sacrées. Qui peut douter que ces sortes de recherches ne nous fournissent des armes victorieuses contre les écrivains modernes qui s’obstinent à ne voir dans l’Écriture que le sens littéral ? Ils sont déjà réfutés par la seule expression des Mystères de la Religion que nous employons tous les jours sans en pénétrer le sens. Ce mot de mystère ne signifiait dans le principe qu’une vérité cachée sous des types par ceux qui la possédaient. ».
Est-il possible d’affirmer plus nettement et plus explicitement l’existence de l’ésotérisme en général, et de l’ésotérisme chrétien en particulier ? À l’appui de cette affirmation sont rapportées diverses citations d’auteurs ecclésiastiques et juifs, empruntées au Monde Primitif de Court de Gébelin. Dans ce vaste champ de recherches, chacun trouvera d’ailleurs à s’employer suivant ses aptitudes :
« Que les uns s’enfoncent courageusement dans les études d’érudition qui peuvent multiplier nos titres et éclaircir ceux que nous possédons. Que d’autres que leur génie appelle aux contemplations métaphysiques cherchent dans la nature même des choses les preuves de notre doctrine. Que d’autres enfin (et plaise à Dieu qu’il en existe beaucoup !) nous disent ce qu’ils ont appris de cet Esprit qui souffle où il veut, comme il veut et quand il veut. »
L’appel à l’inspiration directe, exprimé dans cette dernière phase, n’est pas ce qu’il y a ici de moins remarquable.
Ce projet ne fut jamais appliqué, et on ne sait même pas si le duc de Brunswick put en prendre connaissance ; il n’est pourtant pas aussi chimérique que certains pourraient le penser, et nous le croyons très propre à susciter des réflexions intéressantes, aujourd’hui aussi bien qu’à l’époque où il fut conçu : c’est pourquoi nous avons tenu à en donner d’assez longs extraits. En somme, l’idée générale qui s’en dégage pourrait être formulée ainsi : sans prétendre aucunement nier ou supprimer les différences et les particularités nationales, dont il faut au contraire, en dépit de ce que prétendent les internationalistes actuels, prendre conscience tout d’abord aussi profondément que possible, il s’agit de restaurer l’unité, supranationale plutôt qu’internationale, de l’ancienne Chrétienté, unité détruite par les sectes multiples qui ont « déchiré la robe sans couture » puis de s’élever de là à l’universalité, en réalisant le Catholicisme au vrai sens de ce mot, au sens où l’entendait également Wronski, pour qui ce Catholicisme ne devait avoir une existence pleinement effective que lorsqu’il serait parvenu à intégrer les traditions contenues dans les Livres sacrés de tous les peuples. Il est essentiel de remarquer que l’union telle que l’envisage Joseph de Maistre doit être accomplie avant tout dans l’ordre purement intellectuel ; c’est aussi ce que nous avons toujours affirmé pour notre part, car nous pensons qu’il ne peut y avoir de véritable entente entre les peuples, surtout entre ceux qui appartiennent à des civilisations différentes, que celle qui se fonderait sur des principes au sens propre de ce mot. Sans cette base strictement doctrinale, rien de solide ne pourra être édifié ; toutes les combinaisons politiques et économiques seront toujours impuissantes à cet égard, non moins que les considérations sentimentales, tandis que, si l’accord sur les principes est réalisé, l’entente dans tous les autres domaines devra en résulter nécessairement.
Sans doute la Maçonnerie de la fin du XVIIIe siècle n’avait-elle déjà plus en elle ce qu’il fallait pour accomplir ce « Grand Œuvre », dont certaines conditions échappaient d’ailleurs très probablement à Joseph de Maistre lui-même ; est-ce à dire qu’un tel plan ne pourra jamais être repris sous une forme ou sous une autre, par quelque organisation ayant un caractère vraiment initiatique et possédant le « fil d’Ariane » qui lui permettrait de se guider dans le labyrinthe des formes innombrables sous lesquelles est cachée la Tradition unique, pour retrouver enfin la « Parole perdue » et faire sortir « la Lumière des Ténèbres, l’Ordre du Chaos » ? Nous ne voulons aucunement préjuger de l’avenir, mais certains signes permettent de penser que, malgré les apparences défavorables du monde actuel, la chose n’est peut-être pas tout à fait impossible ; et nous terminerons en citant une phrase quelque peu prophétique qui est encore de Joseph de Maistre, dans le IIe entretien des Soirées de Saint-Pétersbourg : « Il faut nous tenir prêts pour un événement immense dans l’ordre divin, vers lequel nous marchons avec une vitesse accélérée qui doit frapper tous les observateurs. Des oracles redoutables annoncent déjà que les temps sont arrivés. »
Проект Жозефа де Местра по объединению народов
Г-н Эмиль Дерменгем, которому мы уже обязаны замечательной работой Joseph de Maistre mystique, издал неопубликованную ранее рукопись де Местра: это памятная записка, за 1782 год, адресованная герцогу Фердинанду Брауншвейгскому (Eques a Victoria), гранд-мастеру исправленного шотландского устава по случаю собрания Вильгельмсбадской ложи. В сентябре 1780 герцог Фердинанд, желая «принести порядок и мудрость в масонскую анархию», направил всем ложам своего подчинения следующие вопросы:
- Происходит ли орден из древнего общества, и, если да, что это за общество?
- Существуют ли Неизвестные верховные, и, если да, то кто они?
- Какова истинная цель Ордена?
- Состоит ли эта цель в восстановлении Ордена Тамплиеров?
- Как должны быть организованы церемонии и обряды чтобы быть наиболее совершенными?
- Должен ли орден заниматься тайными науками?
Для того чтобы ответить на эти вопросы, Жозеф де Местр написал особую записку, отличную от общего ответа ложи «Совершенная искренность» из Шамбери, к которой он принадлежал. Где он, в своём качестве «Великого профессора» или члена самой высокой ступени Исправленного Шотландского Устава (под именем Рыцаря Цветов), пытался выразить «взгляды некоторых Братьев, более счастливых, чем другие, которые, кажется, предназначены созерцать истины более высокого порядка»; этот меморандум является, как говорит господин Дерменгем, «первым важным произведением, вышедшим из его пера».
Жозеф де Местр не признает тамплиерского происхождения Масонства и недооценивает важность этого вопроса; он даже пишет: «Значит ли что-то для вселенной уничтожение Ордена Т.?». Но это как раз значит очень многое, поскольку именно отсюда начинается разрыв Запада со своей собственной инициатической традицией, являющийся, по сути, первопричиной интеллектуального отклонения современного мира; это отклонение начинается раньше Ренессанса, который отмечает в этом отношении только один из принципиальных этапов, и начальную точку этого разрыва нужно искать именно в XIV веке. Жозеф де Местр, к тому же, имел достаточно поверхностное понимание Средневековья и не знал о средствах передачи инициатического учения или о представителях истинной духовной иерархии; он тем не менее чётко утверждал существование и того и другого, что уже значительно, потому что нужно хорошо понимать, какой была ситуация многих масонских организаций в конце XVIII века, включая те, которые претендовали на реальную инициацию своих членов и не ограничивались только внешней формальностью: все они стремились связаться с чем-то, точная природа чего была им неизвестна, вновь обрести традицию, знаки которой все ещё существовали повсюду, но чей принцип был утерян; никто уже более не обладал «истинными чертами», как говорилось тогда, и ложа в Вильгельмсбаде была попыткой восстановить порядок среди хаоса Ритуалов и степеней. «Конечно, – говорит Жозеф де Местр, – Орден не мог начаться с того, что мы видим. Все указывает на то, что вульгарное Франк-масонство – это отделённая, и, возможно, искаженная ветвь древнего и уважаемого ствола». Это совершенно верно, но как узнать, каким был этот ствол? Он цитирует отрывок из английской книги, где речь идёт о некоторых братствах строителей, и добавляет: «Примечательно, что время их основания совпадает с разрушением T.» Это замечание могло бы открыть ему другие горизонты, и удивительно, что оно не подтолкнуло его к глубокому размышлению, тем более что сам факт его написания мало соответствует тому, что ему предшествовало; добавим также, что это относится только к одной стороне чрезвычайно сложной проблемы происхождения Масонства.
Другой аспект этого же вопроса представлен попытками связать масонство с древними мистериями: «Самые опытные братья нашего Устава думают, что есть веские основания считать, что истинное масонство – это наука о человеке par excellence, то есть знание его происхождения и назначения. Некоторые добавляют, что эта наука в сущности не отличается от древнегреческой или египетской инициации». Де Местр возражает, что невозможно точно знать, чем были эти древние мистерии и чему в них научались, и, кажется, что он имеет относительно скромное представление об этом, что может быть ещё более удивительным, чем аналогичная позиция, которую он занял в отношении Тамплиеров. В самом деле, в то время как он не колеблется утверждать очень правильно, что у всех народов есть «остатки первоначальной традиции», как он не должен был прийти к мысли, что главной целью мистерий должно было быть ничто иное как сохранение этой самой Традиции? И тем не менее, в некотором смысле он признает, что инициация, наследуемая масонством, берет своё начало «от начала вещей», от начала мира. «Истинной религии уже гораздо более восемнадцати веков: она появилась в день когда начались дни». И здесь снова от него ускользает понимание средств передачи, и выглядит так будто он слишком легко мирится с этим неведением. Впрочем, стоит отметить, что к моменту написания этой записки ему было всего лишь 29 лет.
Ответ на другой вопрос ещё раз доказывает, что инициация Жозефа де Местра, несмотря на его высокий градус, была далека от совершенства; и сколько других масонов на самых высоких градусах, раньше и сейчас, находятся в точно таком же положении или даже являются ещё менее осведомленными! Мы говорим о его комментарии к вопросу «неизвестных верховных» [supérieurs inconnus]: «У нас есть мастера? Нет, у нас их нет. Доказательство короткое, но решительное. Мы их не знаем. ... Как мы могли бы принять какое-то неявное обязательство перед сокрытыми верховными, если в случае, когда бы они показали себя, мы, возможно, не одобрили бы их, и мы бы отступили?» Очевидно, он не знает, о чем на самом деле идёт речь, и каким может быть способ действия настоящих «Неизвестных верховных»; что же касается того факта, что они не были известны даже руководству Масонства, то все, что он доказывает, это что реальная связь с истинной инициатической иерархией больше не существовала, и отказ от признания этих верховных должен был уничтожить последний шанс восстановить её.
Самая интересная часть меморандума есть безусловно та, что содержит ответы на последние два вопроса, и сначала следует отметить то, что касается церемоний. Жозеф де Местр, для которого «форма – это большое дело», тем не менее не говорит о сущностно символическом характере ритуала и его инициатической значимости, что есть весьма досадное умолчание. Однако он настаивает на том, что можно было бы назвать практической ценностью этого же ритуала, и то, что он говорит, имеет большую психологическую истинность: «Тридцать или сорок человек в одинаковых одеждах, молча стоящие вдоль стен, покрытых чёрной или зелёной тканью, разговаривающие только по разрешению, мудро обдумают всё, что им будет предложено. Но снимите гобелены и одежды, погасите свечи, расставьте сиденья хаотично – вы как они сразу объединяться в кучки, перестанут понимать друг друга или станут говорить о газетах и женщинах; и самый разумный член общества вернется домой, не поняв, что он вёл себя как профан. ... Давайте прежде всего воздерживаться от отмены клятвы, как то предлагали некоторые, может быть, с добрыми намерениями, но без полного понимания. Теологи, которые пытались доказать, что наша клятва незаконна, ошибались. Действительно, гражданская власть может требовать и брать клятву лишь в различных актах общества; но у разумного существа нельзя оспорить право заверять клятвой внутреннее решение своей свободной воли. Суверен имеет власть только над действиями. Моя рука принадлежит ему; моя воля – мне».
Затем следует своеобразный план работ для различных градусов, каждая из которых должна иметь свою особую цель, и именно это мы хотим здесь особенно подчеркнуть. Однако, прежде всего, необходимо развеять недопонимание. Поскольку деление, принятое Жозефом де Местром, предусматривает только три степени, г-н Дерменгем, похоже, понял, что в его намерение входило сократить Масонство до трёх символических градусов; такая интерпретация несовместима с самой конституцией Исправленного шотландского устава, который обязателен для ритуалов высоких градусов. Месье Дерменгем не заметил, что Жозеф де Местр писал «градусы или классы»; действительно, речь идёт о трёх классах, каждый из которых может подразделяться, в свою очередь, на несколько соответствующих градусов. Распределение, по-видимому, выглядит следующим образом: первый класс включает три символических градуса; второй класс соответствует степеням, из которых наиболее важной, и, возможно, единственной, используемой на практике, в Исправленном шотландском уставе, является градус Великого Рыцаря святого Андрея Первозванного; наконец, третий класс состоит из высших степеней Послушника, Эсквайра и Гранд Профессора [Profès] или Благодетельного Рыцаря Святого Града. То, что сказанное надо понимать именно так, ещё раз доказывается тем, что, говоря о работах третьего класса, де Местр восклицает: «Какое широкое поле открыто для усердия и настойчивости G.P.!» Он, очевидно, говорит о Гранд Профессорах, к которым он сам относился, а не о простых мастерах «Голубой ложи»; поэтому здесь никак не идёт речь об устранении высоких степеней, а наоборот, о том, чтобы дать им цели, соответствующие их характеру.
Цель, назначаемая первому классу, в первую очередь, заключается в практике благотворительности, «которая должна быть явной целью всего Ордена»; но этого недостаточно, и нужно добавить ещё одну цель, уже более интеллектуальную: «На первом градусе не только формируется сердце масона, но и освещается его дух, применяясь к изучению морали и политики, которая является моралью государств. В ложах будут обсуждаться интересные вопросы об этих двух науках, и даже время от времени будут запрашиваться мнения братьев письменно... Но основной задачей братьев будет прежде всего получить глубокое знание о своей родине, о её достижениях и недостатках, о причинах бедствий и возможностях восстановления».
«Второй класс Масонства, согласно предложенной системе, должен иметь целью обучение правительств и объединение всех христианских сект. Касательно первого пункта: «будет уделено неотступное внимание устранению всех воздвигаемых страстями препятствий, преграждающих путь истины к ушам власти. ... Границы государства не могут ограничивать деятельность этого второго класса, и братья из разных наций могут иногда, согласовав свои усилия, достичь великих успехов». И о второй цели: «Разве это не достойно нас – поставить перед собой целью продвижение христианства как одну из целей нашего Ордена? Этот проект будет иметь две части, поскольку каждая церковь должна работать сама по себе и одновременно работать на сближение с другими. ... Необходимо установить комитеты переписки, состоящие главным образом из священников разных верований, которых мы будем инкорпорировать и инициировать. Мы будем работать медленно, но верно. Мы не предпримем никакого завоевания, которое не будет способствовать совершенствованию великого делания. ... Все, что может способствовать продвижению религии, уничтожению опасных убеждений, одним словом –возвышению престола истины над руинами суеверия и пирронизма, будет относиться к компетенции этого класса».
Наконец, у третьего класса будет цель, которую Жозеф де Местр называет «трансцендентным христианством», которое, для него, является «откровением откровения» и составляет сущностную часть ранее упомянутых этих «тайных наук», на которые он намекает при изложении второго вопроса; таким образом, можно будет «найти решение нескольких трудных вопросов в знаниях, которыми мы уже владеем». Он уточняет:
«братья, принятые в верхний класс, будут иметь целью своих исследований и самых глубоких размышлений поиск фактов и метафизических знаний. ... В обоих Заветах всё сказано тайно, и избранники одного и другого закона были никеми иными как истинными посвященными. Итак, нам нужно обратиться к этому почитаемому Древнему времени и спросить у него, как оно понимало священные аллегории. Кто может сомневаться, что такие исследования дадут нам победоносное оружие против современных писателей, которые настаивают на буквальном смысле Писания? Они уже опровергнуты уже самим существованием выражения религиозные таинства [Mystères de la Religion], которое мы используем каждый день, не понимая его смысла. Это слово тайна [mystère] изначально означало истину, скрытую под символической формой, которой владели те, кто её обладал».
Нельзя ли более ясно и явно утверждать существование эзотеризма как такового и христианского эзотеризма в частности? В подтверждение этого утверждения приводятся различные цитаты из церковных и еврейских авторов, взятых из Monde Primitif Курта де Жебелина. В этой обширной области исследований каждый найдет занятие в соответствии со своими способностями:
«Пусть одни храбро погружаются в исследования в русле эрудиции, которые могут умножить наши квалификации и прояснить те, что у нас уже есть. Другие, кого их дух зовёт к метафизическому созерцанию, ищут в самой природе вещей доказательства нашего учения. И наконец, пусть третьи (и да благоволит Бог, чтобы их было много!) расскажут нам, что они узнали от этого духа, который дышит, где хочет и как хочет».
И обращение к непосредственному вдохновению, выраженное в этой последней фразе, не есть здесь нечто второстепенное.
Этот проект никогда не был реализован, и даже неизвестно был ли герцог Брауншвейгский осведомлён о нём; тем не менее, он не настолько фантастичен, как многие могут подумать, и мы считаем, что он очень подходит для вызова интересных размышлений как сегодня, так и в то время, когда он был создан: поэтому мы решили дать достаточно большие выдержки. В общем,основная идея заключается в следующем: ни в коей мере не претендуя на отрицание или подавление национальных различий и особенностей, которые, наоборот, необходимо осознавать как можно глубже, несмотря на то, что утверждают нынешние интернационалисты, нужно восстановить наднациональное, а не межнациональное единство древнего христианства, единство уничтоженное множественными сектами, которые «разорвали бесшовную ризу», а затем поднять его до универсального, реализуя Католичество в истинном смысле этого слова, так же, как говорил Вронский, считавший, что Католичество будет иметь полностью действенную реальность только когда оно сумеет включить в себя традиции, содержащиеся в священных книгах всех народов. Особенно важно отметить, что союз, как его видит Жозеф де Местр, должен быть достигнут прежде всего в чисто интеллектуальной области; мы также всегда утверждали это с нашей стороны, потому что мы считаем, что между народами, особенно теми, кто принадлежит к разным цивилизациям, не может быть настоящего понимания, кроме основанного на принципах, в точном смысле этого слова. Без этой строгой доктринальной основы не может быть построено ничего прочного; все политические и экономические начинания всегда будут в этом отношении бессильны не менее чем эмоциональные соображения, тогда как, если достигнуто согласие в принципах, согласие во всех остальных областях должно быть неизбежным результатом.
Безусловно, Масонство конца XVIII века уже не обладало всем необходимым для выполнения этого «великого делания», некоторые условия которого, скорее всего, ускользали от самого Жозефа де Местра. Можно ли сказать, что подобный план никогда не будет предпринят в какой-либо форме, организацией, обладающей действительно инициатическим характером и обладающей «нитью Ариадны», которая позволит ей ориентироваться в лабиринте бесчисленных форм, под которыми скрыта единая Традиция, чтобы найти наконец «утраченное слово» и вывести «свет из тьмы, порядок из хаоса»? Мы не желаем ничего предрекать, но некоторые признаки позволяют думать, что, несмотря на неблагоприятные внешние обстоятельства в настоящем мире, это быть может не является вовсе немыслимым; и мы закончим, процитировав немного пророческую фразу, снова относящуюся к Жозефу де Местру, из второй беседы Санкт-Петербургских вечеров: «Мы должны быть готовы к огромному событию в божественном порядке, к которому мы движемся с нарастающей скоростью, которое должно поразить всех наблюдателей. Грозные оракулы уже объявили: "Время настало"».