Chapitre XLIX Pierre brute et pierre taillée
Nous avons lu, dans un article où il était question des autels qui, chez les anciens Hébreux, devaient être formés exclusivement de pierres brutes, cette phrase plutôt stupéfiante :
« Le symbolisme de la pierre brute a été altéré par la franc-maçonnerie, qui l’a transposé du domaine sacré au niveau profane ; un symbole, primitivement destiné à exprimer les rapports surnaturels de l’âme avec le Dieu “vivant” et “personnel”, y exprime désormais des réalités d’ordre alchimique, moralisant, social et occultiste. »
L’auteur de ces lignes, d’après tout ce que nous savons de lui, est de ceux chez qui le parti pris peut assez facilement aller jusqu’à la mauvaise foi ; qu’une organisation initiatique ait fait descendre un symbole « au niveau profane », c’est là une chose tellement absurde et contradictoire que nous ne croyons pas que personne puisse la soutenir sérieusement ; et, d’autre part, l’insistance sur les mots « vivant » et « personnel » montre évidemment une intention bien arrêtée de prétendre limiter le « domaine sacré » au seul point de vue de l’exotérisme religieux ! Qu’actuellement la grande majorité des maçons ne comprennent plus le véritable sens de leurs symboles, pas plus que la plupart des chrétiens ne comprennent celui des leurs, c’est là une tout autre question ; en quoi la maçonnerie peut-elle, plus que l’Église, être rendue responsable d’un état de fait qui n’est dû qu’aux conditions mêmes du monde moderne, à l’égard duquel l’une et l’autre sont pareillement « anachroniques » par leur caractère traditionnel ? La tendance « moralisante », qui n’est en effet que trop réelle depuis le XVIIIe siècle, était en somme une conséquence à peu près inévitable, si l’on tient compte de la mentalité générale, de la dégénérescence « spéculative » sur laquelle nous avons si souvent insisté ; on peut en dire autant de l’importance excessive attribuée au point de vue social, et du reste, sous ce rapport, les maçons sont fort loin de constituer une exception à notre époque : qu’on veuille bien examiner impartialement ce qui s’enseigne aujourd’hui au nom de l’Église, et qu’on nous dise s’il est possible d’y trouver beaucoup autre chose que de simples considérations morales et sociales ! Pour en finir avec ces remarques, il est à peine besoin de souligner l’impropriété, probablement voulue, du mot « occultiste », car la maçonnerie n’a certes rien à voir avec l’occultisme, auquel elle est fort antérieure, même sous sa forme « spéculative » ; pour ce qui est du symbolisme alchimique, ou plus exactement hermétique, il n’a assurément rien de profane, et il se rapporte, comme nous l’avons expliqué ailleurs, au domaine des « petits mystères », qui est précisément le domaine propre des initiations de métier en général et de la maçonnerie en particulier.
Ce n’est pas simplement pour faire cette mise au point, si nécessaire qu’elle soit d’ailleurs, que nous avons cité la phrase ci-dessus, mais surtout parce qu’elle nous a paru susceptible de fournir l’occasion d’apporter quelques précisions utiles sur le symbolisme de la pierre brute et de la pierre taillée. Ce qui est vrai, c’est que, dans la maçonnerie, la pierre brute a un autre sens que dans les cas des autels hébraïques, auquel il faut joindre ici celui des monuments mégalithiques ; mais, s’il en est ainsi, c’est que ce sens ne se réfère pas au même type de tradition. Cela est facile à comprendre pour tous ceux qui ont connaissance des considérations que nous avons exposées sur les différences essentielles qui existent, d’une façon tout à fait générale, entre les traditions des peuples nomades et celles des peuples sédentaires ; et d’ailleurs, quand Israël passa du premier de ces états au second, l’interdiction d’élever des édifices en pierres taillées disparut, parce qu’elle n’avait plus de raison d’être pour lui, témoin la construction du Temple de Salomon, qui assurément ne fut pas une entreprise profane, et à laquelle se rattache, symboliquement tout au moins, l’origine même de la maçonnerie. Peu importe à cet égard que les autels aient dû alors continuer à être faits de pierres brutes, car c’est là un cas très particulier, pour lequel le symbolisme primitif pouvait être conservé sans aucun inconvénient, tandis qu’il est trop évidemment impossible de bâtir le plus modeste édifice avec de telles pierres. Qu’en outre « rien de métallique ne puisse se trouver » dans les autels, comme le signale aussi l’auteur de l’article en question, cela se rapporte encore à un autre ordre d’idées, que nous avons également expliqué, et qui se retrouve d’ailleurs dans la maçonnerie elle-même avec le symbole du « dépouillement des métaux ».
Maintenant, il n’est pas douteux que, en vertu des lois cycliques, des peuples « préhistoriques » tels que ceux qui élevèrent les monuments mégalithiques, quels qu’ils aient pu être, étaient nécessairement dans un état plus proche du principe que ceux qui vinrent après eux, mais aussi que cet état ne pouvait pas se perpétuer indéfiniment, et que les changements survenant dans les conditions de l’humanité aux différentes époques de son histoire devaient exiger des adaptations successives de la tradition, ce qui a même pu arriver au cours de l’existence d’un même peuple et sans qu’il y ait eu dans celle-ci aucune solution de continuité, comme le montre l’exemple que nous venons de citer en ce qui concerne les Hébreux. D’autre part, il est bien certain aussi, et nous l’avons dit ailleurs, que, chez les peuples sédentaires, la substitution des constructions en pierre aux constructions en bois correspond à un degré plus accentué de « solidification », en conformité avec les étapes de la « descente » cyclique ; mais, dès lors qu’un tel mode de construction était rendu nécessaire par les nouvelles conditions du milieu, il fallait, dans une civilisation traditionnelle, que, par des rites et des symboles appropriés, il reçût de la tradition elle-même la consécration qui était seule susceptible de le légitimer, et par suite de l’intégrer à cette civilisation et c’est précisément pourquoi nous avons parlé à cet égard d’une adaptation. Une telle légitimation impliquait celle de tous les métiers, à commencer par la taille des pierres qui étaient requises pour cette construction, et elle ne pouvait être vraiment effective qu’à la condition que l’exercice de chacun de ces métiers fût rattaché à une initiation correspondante, puisque, conformément à la conception traditionnelle, il devait représenter l’application régulière des principes dans son ordre contingent. Il en fut ainsi partout et toujours, sauf naturellement dans le monde occidental moderne dont la civilisation a perdu tout caractère traditionnel, et cela n’est pas vrai seulement pour les métiers de la construction que nous envisageons plus spécialement ici, mais également pour tous les autres dont la constitution fut de même rendue nécessaire par certaines circonstances de temps ou de lieu ; et il importe de remarquer que cette légitimation, avec tout ce qu’elle comporte, fut toujours possible dans tous les cas, sauf pour les seuls métiers purement mécaniques qui ne prirent naissance qu’à l’époque moderne. Or, pour les tailleurs de pierre et pour ses constructeurs qui employaient les produits de leur travail, la pierre brute pouvait-elle représenter autre chose que la « matière première » indifférenciée, ou le « chaos » avec toutes les correspondances tant microcosmiques que macrocosmiques, tandis que la pierre complètement taillée sur toutes ses faces représente au contraire l’achèvement ou la perfection de l’« œuvre » ? Là est toute l’explication de la différence qui existe entre la signification symbolique de la pierre brute dans des cas comme ceux des monuments mégalithiques et des autels primitifs, et celle de cette même pierre brute dans la maçonnerie. Nous ajouterons, sans pouvoir y insister davantage ici, que cette différence correspond à un double aspect de la materia prima, suivant que celle-ci est envisagée comme la « Vierge universelle » ou comme le « chaos » qui est à l’origine de toute manifestation ; dans la tradition hindoue également, Prakriti, en même temps qu’elle est la pure potentialité qui est littéralement au-dessous de toute existence, est aussi un aspect de la Shakti, c’est-à-dire de la « Mère divine » ; et il est bien entendu que ces deux points de vue ne sont nullement exclusifs l’un de l’autre, ce qui justifie d’ailleurs la coexistence des autels en pierres brutes avec les édifices en pierres taillées. Ces quelques considérations montreront encore que, pour l’interprétation des symboles comme en toute autre chose, il faut toujours savoir tout situer à sa place exacte, faute de quoi l’on risque fort de tomber dans les plus grossières erreurs.
Глава 49 Дикий камень и камень тесаный
В одной статье, где речь шла об алтарях, которые у древних евреев должны были строиться исключительно из дикого камня, мы прочли вот эту, прямо скажем, поразительную фразу:
Символизм дикого камня был изменен франкмасонством, которое перевело его из области сакральной на светский уровень; символ, первоначально предназначенный выражать сверхприродные связи с «живым» и «личным» Богом, здесь выражает отныне реальности алхимического, морального, социального и оккультного порядка.
Автор этих строк, судя по всему, что мы знаем о нем, принадлежит к числу тех, у кого предвзятость легко может перейти в недобросовестность; ну а то, что инициатическая организация может опустить символ «на светский уровень», это утверждение такое абсурдное и противоречивое, что мы не думаем, будто кто-нибудь может принять его всерьёз. С другой же стороны, настаивание на словах «живой» и «личный» наглядно свидетельствует о твердом намерении притязать на ограничение «сакральной области» одной только точкой зрения религиозного экзотеризма! А то, что ныне подавляющее большинство масонов уже не понимает истинного смысла своих символов и притом отнюдь не в большей степени чем львиная доля христиан не понимает своих, это совсем другой вопрос. В чем на масонство более, чем на Церковь, можно возложить ответственность за фактическое состояние дел, обязанное своим существованием лишь самим условиям современного мира, по отношению к которому и одно и второе равно «анахронично» в силу их традиционного характера? «Морализирующая» тенденция, в действительности слишком заметная, начиная с XVIII века, в конечном счете, была почти неизбежным следствием, если учесть общую ментальность, «спекулятивной» дегенерации, на чем мы так часто настаивали. Можно сказать, то же и об огромном значении, придаваемом точке зрения социальной, и, кроме того, в этом отношении масоны очень далеки от того, чтобы являться исключением в наше время. Пусть попробуют бесстрастно исследовать то, чему учат сегодня от имени Церкви, и пусть скажут нам, много ли обнаружится здесь иного, нежели простые моральные и социальные соображения! Чтобы покончить с этими замечаниями, вряд ли есть необходимость подчеркивать неуместность, возможно преднамеренную, слова «оккультный», потому что масонство определенно не имеет ничего общего с оккультизмом, которого оно много старше, даже в своей «спекулятивной» форме. Что же касается символизма алхимического или, точнее, герметического, он решительно не содержит в себе ничего светского и соотносится, как мы уже объясняли в другом месте, с областью «малых мистерий», которая есть как раз область собственно ремесленных инициации вообще и масонства в частности.
Но мы не просто для того, чтобы сделать это уточнение, сколь бы ни было оно необходимо, процитировали вышеприведенную фразу, а в особенности потому, что нам она показалась хорошим поводом для внесения некоторых полезных уточнений в вопрос о символизме дикого и тесаного камня. Верно, что в масонстве дикий камень имеет совсем другой смысл, нежели в случае еврейских алтарей, к которому надо присовокупить здесь и случай мегалитических памятников; но если это и так, то потому, что такой смысл не соотносится с этим типом традиции. Это легко понять всем, кто знаком с соображениями, высказанными нами по поводу сущностных различий, существующих – самым общим образом – между традициями кочевых и оседлых народов. И, кстати сказать, когда Израиль перешел от первого из этих состояний ко второму, запрет воздвигать здания из тесаного камня исчез, так как последний больше не имел смысла для него, свидетеля строительства Храма Соломона, которое наверняка не было светским предприятием и с которым связано, по крайней мере символически, само происхождение масонства. И в этом отношении не столь уж и важно здесь, что алтари должны были продолжать строиться из дикого камня, потому что это – частный случай, в котором первоначальный символизм мог быть сохранен совершенно беспрепятственно, тогда как, что слишком очевидно, невозможно построить даже самое скромное здание из таких камней. А то, что ещё и «ничего металлического не могло обретаться» в алтарях, как также отмечает это автор рассматриваемой статьи, соотносится с другим порядком идей, что мы уже тоже объясняли и что, впрочем, обнаруживается в самом масонстве в символе «отнятия металлов».
Далее, нет сомнений, что, в силу циклических законов, «доисторические» народы, подобные тем, кто воздвигал мегалитические памятники, каковы бы они ни были, неизбежно находились в состоянии более близком к первоначалу, нежели те, кто пришел за ними. Но несомненно и то, что это состояние не могло непрестанно длиться, и что изменения условий человечества в различные эпохи его истории должны были потребовать последовательных адаптации традиции, что могло происходить на протяжении существования одного и того же народа и без какого-либо разрыва его непрерывности, как показывает это только что приведенный нами пример, касающийся евреев. С другой стороны, верно также и то – и мы об этом уже говорили в другой связи, – что у оседлых народов замена каменными строениями деревянных соответствует более выраженной степени «солидификации», в соответствии с этапами циклического «спуска». Но с момента, когда такой способ строительства сделался необходимым в силу условий окружающей среды, в традиционной цивилизации нужно было, чтобы посредством соответствующих ритуалов и символов он получил от самой традиции освящение, которое единственно могло легитимировать его, а затем интегрировать в эту цивилизацию. Вот почему мы говорили в данной связи об адаптации. Подобная легитимация подразумевала легитимацию и всех ремесел, начиная с обтесывания камней, которые требовались для такого строительства, и она могла быть эффективной лишь при условии, что практическая деятельность в каждом из таких ремесел связывалась с соответствующей инициацией. Ибо, в соответствии с традиционной концепцией, оно должно было являть на своем случайном уровне правильное применение принципов. Так было повсюду и всегда, за исключением, естественно, современного западного мира, цивилизация которого утратила всякий традиционный характер. И это верно не только для строительных ремесел, которые мы особо рассматриваем здесь, но, равным образом, для всех других, возникновение которых стало необходимо в силу определённых обстоятельств времени или места. Важно отметить, что эта легитимация – со всем, что она включает в себя, – всегда была возможна во всех случаях, за исключением одних лишь чисто механических ремесел, которые зародились только в современную эпоху. Итак, для камнетесов и для строителей, использовавших продукты их труда, мог ли дикий камень олицетворять нечто иное, нежели недифференцированную «первоматерию», или «хаос», со всеми как микрокосмическими, так и макрокосмическими соответствиями, тогда как полностью, со всех сторон тесаный камень, напротив, олицетворяет завершенность, или совершенство «дела»? В этом все объяснение различия, существующего между символическим значением дикого камня в случаях, подобных случаям мегалитических памятников и первобытных алтарей, и значением того же дикого камня в масонстве. Добавим, не имея возможности далее задерживаться на этом, что такое различие соответствует двойному аспекту materia prima, когда последняя рассматривается как «Универсальная Девственница» или как «хаос», который находится у истоков всякой проявленности. Равным образом, в индусской традиции пракрити, одновременно являясь чистой потенциальностью, которая находится буквально под всяким существованием, есть также аспект шакти, т. е. «божественной матери». Совершенно ясно, что эти две точки зрения ни в коей мере не исключают одна другую, что, кстати, делает оправданным сосуществование алтарей из дикого камня со зданиями из тесаного камня. Эти несколько соображений ещё раз засвидетельствуют, что при истолковании символов, как и во всяком другом деле, нужно уметь все помещать на своё точное место, без чего велик риск впадения в самые грубые ошибки.