Chapitre VI Influences spirituelles et « égrégores »
Nous avons été quelque peu surpris de lire récemment, dans une note consacrée à nos Aperçus sur l’Initiation , la phrase suivante, présentée de telle façon qu’on pourrait croire qu’elle résume en quelque sorte ce que nous avons dit nous-même dans ce livre :
« L’initiation, certes, ne dispense ni de la méditation ni de l’étude, mais elle place l’adepte sur un plan particulier ; elle le met en contact avec l’égrégore d’une organisation initiatique, émané lui-même de l’égrégore suprême d’une initiation universelle, une et multiforme ».
Nous n’insisterons pas sur l’emploi abusif qui est fait ici du mot « adepte », bien que, après que nous l’avons dénoncé expressément en expliquant la véritable signification de ce mot, il soit permis de s’en étonner ; de l’initiation proprement dite à l’adeptat, majeur ou même mineur, la voie est longue… Mais ce qui importe le plus, c’est ceci : comme, dans la note dont il s’agit, il n’est pas fait par ailleurs la moindre allusion au rôle des influences spirituelles, il paraît y avoir là une assez grave méprise, que d’autres peuvent du reste avoir commise également, malgré tout le soin que nous avons mis à exposer les choses aussi clairement que possible, car il semble décidément qu’il soit souvent bien difficile de se faire comprendre exactement. Nous pensons donc qu’une mise au point ne sera pas inutile ; ces précisions feront d’ailleurs suite assez naturellement à celles que nous avons données, dans nos derniers articles, en réponse aux diverses questions qui nous ont été posées au sujet du rattachement initiatique.
Tout d’abord, nous devons faire remarquer que nous n’avons jamais employé le mot « égrégore » pour désigner ce qu’on peut appeler proprement une « entité collective » ; et la raison en est que, dans cette acception, c’est là un terme qui n’a rien de traditionnel et qui ne représente qu’une des nombreuses fantaisies du moderne langage occultiste. Le premier qui l’ait employé ainsi est Éliphas Lévi, et, si nos souvenirs sont exacts, c’est même lui qui, pour justifier ce sens, en a donné une étymologie latine invraisemblable, le faisant dériver de grex , « troupeau », alors que ce mot est purement grec et n’a jamais signifié en réalité autre chose que « veilleur ». On sait d’ailleurs que ce terme se trouve dans le Livre d’Hénoch , où il désigne des entités d’un caractère assez énigmatique, mais qui, en tout cas, semblent bien appartenir au « monde intermédiaire » ; c’est là tout ce qu’elles ont de commun avec les entités collectives auxquelles on a prétendu appliquer le même nom. Celles-ci, en effet, sont d’ordre essentiellement psychique, et c’est d’ailleurs là surtout ce qui fait la gravité de la méprise que nous signalons, car, à cet égard, la phrase que nous avons relevée nous apparaît en somme comme un nouvel exemple de la confusion du psychique et du spirituel.
En fait, nous avons parlé de ces entités collectives, et nous pensions avoir précisé suffisamment leur rôle lorsque, à propos des organisations traditionnelles, religieuses ou autres, qui appartiennent au domaine qui peut être dit exotérique, au sens le plus étendu de ce mot, pour le distinguer du domaine initiatique, nous écrivons ceci :
« On peut regarder chaque collectivité comme disposant d’une force d’ordre subtil constituée en quelque façon par les apports de tous ses membres passés et présents, et qui, par conséquent, est d’autant plus considérable et susceptible de produire des effets d’autant plus intenses que la collectivité est plus ancienne et se compose d’un plus grand nombre de membres ; il est d’ailleurs évident que cette considération « quantitative » implique essentiellement qu’il s’agit du domaine individuel, au delà duquel elle ne saurait plus aucunement intervenir ».
Nous rappellerons du reste, à ce propos, que le collectif, dans tout ce qui le constitue, psychiquement aussi bien que corporellement, n’est pas autre chose qu’une simple extension de l’individuel, et que, par conséquent, il n’a absolument rien de transcendant par rapport à celui-ci, contrairement aux influences spirituelles qui sont d’un tout autre ordre ; il ne faut pas, dirons-nous en reprenant les termes habituels du symbolisme géométrique, confondre le sens horizontal avec le sens vertical. Ceci nous amène à répondre incidemment à une autre question qui nous a encore été posée, et qui n’est pas sans rapport avec ce que nous envisageons présentement : ce serait une erreur de considérer comme un état supra-individuel celui qui résulterait de l’identification avec une entité psychique collective quelle qu’elle soit, aussi bien d’ailleurs qu’avec toute autre entité psychique ; la participation à une telle entité collective, à un degré quelconque, peut bien être regardée, si l’on veut, comme constituant une sorte d’« élargissement » de l’individualité, mais rien de plus. Aussi est-ce uniquement pour obtenir certains avantages d’ordre individuel que les membres d’une collectivité peuvent utiliser la force subtile dont celle-ci dispose, en se conformant aux règles établies à cet effet par la collectivité dont il s’agit ; et, même si, pour l’obtention de ces avantages, il y a en outre intervention d’une influence spirituelle, comme il arrive notamment dans un cas tel que celui des collectivités religieuses, cette influence spirituelle, n’agissant pas alors dans son domaine propre qui est d’ordre supra-individuel, doit être considérée, ainsi que nous l’avons déjà dit également, comme « descendant » dans le domaine individuel et y exerçant son action par le moyen de la force collective dans laquelle elle prend son point d’appui. C’est pourquoi la prière, consciemment ou non, s’adresse de la façon la plus immédiate à l’entité collective, et c’est seulement par l’intermédiaire de celle-ci qu’elle s’adresse aussi à l’influence spirituelle qui agit à travers elle ; les conditions mises à son efficacité par l’organisation religieuse ne sauraient d’ailleurs s’expliquer autrement.
Le cas est tout différent en ce qui concerne les organisations initiatiques, par là même que celles-ci, et celles-ci seules, ont pour but essentiel d’aller au delà du domaine individuel, et que même ce qui s’y rapporte plus directement à un développement de l’individualité ne constitue en définitive qu’un stade préliminaire pour arriver finalement à dépasser les limitations de celle-ci. Il va de soi que ces organisations comportent aussi, comme toutes les autres, un élément psychique qui peut jouer un rôle effectif à certains égards, par exemple pour établir une « défense » vis-à-vis du monde extérieur et pour protéger les membres d’une telle organisation contre certains dangers venant de celui-ci, car il est évident que ce n’est pas par des moyens d’ordre spirituel que de semblables résultats peuvent être obtenus, mais seulement par des moyens qui sont en quelque sorte au même niveau que ceux dont peut disposer ce monde extérieur ; mais c’est là quelque chose de très secondaire et de purement contingent, qui n’a rien à voir avec l’initiation elle-même. Celle-ci est entièrement indépendante de l’action d’une force psychique quelconque, puisqu’elle consiste proprement et essentiellement dans la transmission directe d’une influence spirituelle, qui doit produire, d’une manière immédiate ou différée, des effets relevant également de l’ordre spirituel même, et non plus d’un ordre inférieur comme dans le cas dont nous avons parlé précédemment, de sorte que ce n’est plus par l’intermédiaire d’un élément psychique qu’elle doit agir ici. Aussi n’est-ce pas en tant que simple collectivité qu’il faut envisager une organisation initiatique comme telle, car ce n’est nullement là que se trouve ce qui lui permet de remplir la fonction qui est toute sa raison d’être : la collectivité, n’étant en somme qu’une réunion d’individus, ne peut, par elle-même, rien produire qui soit d’ordre supra-individuel, le supérieur ne pouvant en aucun cas procéder de l’inférieur ; si le rattachement à une organisation initiatique peut avoir des effets de cet ordre, c’est donc uniquement en tant qu’elle est dépositaire de quelque chose qui est lui-même supra-individuel et transcendant par rapport à la collectivité, c’est-à-dire d’une influence spirituelle dont elle doit assurer la conservation et la transmission sans aucune discontinuité. Le rattachement initiatique ne doit donc pas être conçu comme le rattachement à un « égrégore » ou à une entité psychique collective, car ce n’en est là en tout cas qu’un aspect tout à fait accidentel, et par lequel les organisations initiatiques ne diffèrent en rien des organisations exotériques ; ce qui constitue essentiellement la « chaîne », c’est, redisons-le encore, la transmission ininterrompue de l’influence spirituelle à travers les générations successives. De même, le lien entre les différentes formes initiatiques n’est pas une simple filiation d’« égrégores », comme pourrait le faire croire la phrase qui a été le point de départ de ces réflexions ; il résulte en réalité de la présence, dans toutes ces formes, d’une même influence spirituelle, une quant à son essence et quant aux fins en vue desquelles elle agit, sinon quant aux modalités plus ou moins spéciales suivant lesquelles s’exerce son action ; et c’est par là seulement que s’établit, de proche en proche et à des degrés divers, une communication, effective ou virtuelle suivant les cas, avec le centre spirituel suprême.
À ces considérations, nous ajouterons une autre remarque qui a aussi son importance au même point de vue : c’est que, quand une organisation initiatique se trouve dans un état de dégénérescence plus ou moins accentué, bien que l’influence spirituelle y soit toujours présente, son action est nécessairement amoindrie, et alors, par contre, les influences psychiques peuvent agir d’une façon plus apparente et parfois presque indépendante. Le cas extrême à cet égard est celui où, une forme initiatique ayant cessé d’exister comme telle et l’influence spirituelle s’étant entièrement retirée par là même, les influences psychiques subsistent seules à l’état de « résidus » nocifs et même particulièrement dangereux, ainsi que nous l’avons expliqué ailleurs. Il est bien entendu que, tant que l’Initiation existe réellement, fût-elle réduite à ne pouvoir plus être que purement virtuelle, les choses ne sauraient aller jusque-là ; mais il n’en est pas moins vrai qu’une plus ou moins grande prépondérance prise par les influences psychiques dans une forme initiatique constitue un signe défavorable quant à l’état actuel de celle-ci, et cela montre encore combien ceux qui voudraient rapporter l’initiation elle-même à des influences de cet ordre sont loin de la vérité.
Глава VI Духовные влияния и «эгрегоры»
Не так давно мы несколько удивились, прочитав в заметке, посвященной нашей работе «Заметки об инициации», следующую фразу, представленную таким образом, что можно было бы поверить, что она резюмирует сказанное нами в этой книге:
Инициация, конечно, не освобождает ни от созерцания, ни от изучения доктрины, но она поднимает адепта на особый уровень: она устанавливает контакт между ним и эгрегором инициатической организации, который сам происходит от высшего эгрегора универсальной инициации, единого и многообразного».
Мы не будем здесь акцентировать внимание на неправильном использовании слова «адепт», несмотря на то, что после того как мы недвусмысленно его разоблачили, объяснив подлинное значение этого слова, можно было бы и удивиться: от собственно инициации до адепта, великого или даже малого, путь долог... Однако самое важное здесь вот что: в заметке, о которой идёт речь, не сделано ни малейшего намека на роль духовных влияний, и это кажется довольно серьёзной ошибкой, которую, впрочем, в равной степени могут допускать и другие, несмотря на все усердие, вложенное нами в изложение вещей настолько ясно, насколько это возможно, ибо определенно кажется, что зачастую весьма трудно заставить читателя понять в точности то, что хочешь сказать. Потому мы полагаем, что уточнение будет здесь небесполезным и эти сведения будут вполне естественным продолжением того, что мы уже изложили в наших последних статьях, отвечая на различные вопросы на тему инициатического присоединения.
Прежде всего нужно отметить, что мы никогда не использовали слово «эгрегор» для обозначения того, что можно правильно назвать «коллективной сущностью»; и причина этого состоит в том, что именно этот термин в этом смысле не имеет ничего общего с традиционным и представляет лишь одну из многочисленных фантазий современного оккультистского жаргона. Первым, кто его использовал, был Элифас Леви, и, если наша память нас не обманывает, именно он для оправдания этого смысла приписал ему невероятную латинскую этимологию, заставив его происходить от слова grex, «толпа», хотя это слово чисто греческое и никогда в реальности не обозначало ничего иного, кроме «наблюдателя». Впрочем, известно, что этот термин встречается в Книге Еноха, где он обозначает существ весьма загадочного характера, но которые, во всяком случае, принадлежат к «промежуточному миру»; это и есть то общее, что они имеют с коллективными сущностями, которые хотят называть этим именем. Они на самом деле принадлежат к сущностно психическому порядку, и именно это и обеспечивает серьёзность того заблуждения, о котором мы предупреждаем, ибо в этом отношении приведенная нами фраза кажется новым примером путаницы между психическим и духовным.
Об этих коллективных сущностях мы уже говорили и полагали, что представили достаточно очевидной их роль в традиционных организациях (религиозных или иных), принадлежащих той области, которую можно назвать экзотерической в самом широком смысле этого слова, чтобы отличать её от инициатической области. Мы писали следующее:
Можно полагать, что каждый коллектив располагает некоей силой тонкого порядка, составленной в некотором роде из вклада всех его прошлых и нынешних членов, которая, таким образом, настолько же более значительна и способна к тем более интенсивному производству эффектов, чем древнее этот коллектив и чем большее количество членов содержит: впрочем, очевидно, что это «количественное» по своей сути рассмотрение подразумевает, что речь идёт об индивидуальной области, за пределы которой эта сила не могла бы никоим образом выйти.
Мы напоминаем в этом отношении, что в остальном коллектив во всех его психических и телесных составляющих не имеет абсолютно ничего трансцендентного в противоположность духовным влияниям, принадлежащим совершенно другому порядку: если вновь обратиться к привычным терминам геометрического символизма, нельзя путать горизонтальный смысл с вертикальным. Это приводит к попутному ответу на другой, тесно связанный с этим вопрос: ошибкой является рассматривать как надындивидуальное состояние то, что вытекает из отождествления с психической сущностью, какой бы она ни была, даже с совершенно иной психической сущностью: участие в такой коллективной сущности в какой-то степени можно посчитать, если хотите, своего рода «расширением» индивидуальности, но не более. Также члены коллектива могут использовать тонкую силу, которой он располагает, только для получения определённых преимуществ индивидуального порядка в соответствии с правилами, установленными в связи с этим для данного коллектива, и даже в этом случае для получения этих выгод ко всему прочему добавляется вмешательство духовного влияния, особенно в случае религиозных коллективов. Это духовное влияние, действующее в этом случае не в своей собственной области надындивидуального порядка, нужно рассматривать как «нисходящее» в индивидуальную область и здесь осуществляющее своё действие посредством коллективной силы, в которой она находит свою точку опоры. Именно поэтому молитва, сознательно или нет, самым непосредственным образом обращается к коллективной сущности, и только с её помощью – также и к духовным влияниям: условия, поставленные её эффективности религиозной организацией, не будут при этом выражаться иначе.
Совершенно иным является случай инициатических организаций – в силу того, что они (и только они) имеют своей главной целью выход за пределы индивидуальной области, и потому что они более непосредственно связаны с развитием индивидуальности, составляющей в конечном итоге предварительную стадию для того, чтобы в итоге превзойти свои ограничения. Само собой разумеется, что эти организации, как и все прочие, также включают психический элемент, который может играть реальную роль в определённом отношении, например, в установлении «защиты» от внешнего мира и в охране членов такой организации от исходящих от него определённых опасностей, ибо очевидно, что подобные результаты могут быть получены не только при помощи средств духовного порядка, но и посредством того, что является в некотором роде весьма второстепенным и сугубо случайным, и никак не связанным с инициацией самой по себе. Она совершенно независима от действия какой-либо физической силы, потому что она по своей сути состоит в прямой передаче духовного влияния, которое должно произвести безотлагательно или через какое-то время следствия, относящиеся в равной степени к самому духовному порядку, а уже не к низшему порядку, как в том случае, о котором мы говорили выше, – здесь действие производит уже не промежуточный психический элемент. Также не нужно рассматривать инициатическую организацию как таковую в качестве простого коллектива, ибо вовсе не это позволяет ей осуществлять функцию, являющуюся причиной её существования: коллектив, являясь в общем лишь объединением индивидов, не может сам по себе произвести ничего такого, что принадлежало бы к надындивидуальной области. Высшее никогда не может происходить от низшего: если присоединение к инициатической организации может иметь последствия этого порядка, то только в гой степени, в которой она является носителем того, что само по себе обладает надындивидуальным и трансцендентным характером по сравнению с коллективом, то есть духовного влияния, хранение и передачу которого она обеспечивает без какого-либо прерывания. Поэтому инициатическое присоединение не должно пониматься как присоединение к «эгрегору» или какой-то психической коллективной сущности, ибо это лишь совершенно случайный аспект, в котором инициатические организации никак не отличаются от экзотерических; «цепь» составляет непрерывная передача духовного влияния через идущие друг за другом поколения. Таким же образом связь между различными инициатическими формами не является простой преемственностью «эгрегоров», как могла бы заставить полагать фраза, послужившая начальной точкой этих размышлений. В реальности она проистекает из присутствия во всех её формах одного и того же духовного влияния, единого в своих сущностях и целях, ввиду которых она действует, если не в более или менее специфических модальностях, согласно которым осуществляется её действие. И именно так, постепенно, от одной ступени к другой, устанавливается коммуникация, реальная или виртуальная – согласно каждому конкретному случаю – с высшим духовным центром.
К этим соображениям мы добавим другое замечание, важное с этой же точки зрения: когда инициатическая организация находится в более или менее выраженном состоянии вырождения, хотя духовное влияние присутствует в ней всегда, её действие по необходимости ослаблено, и в таком случае психические влияния могут действовать более явно и иногда почти что независимо. В крайнем в этом отношении случае инициатическая форма прекращает существовать как таковая: духовное влияние ушло полностью, но психические влияния продолжают существовать в состоянии вредоносных и даже особенно опасных «остатков», как мы объяснили в другом месте. Совершенно очевидно, что, пока инициация реально существует, она будет сведена к чисто виртуальной форме и пойти далее будет нельзя; но также не менее истинно то, что более или менее сильное господство психических влияний в инициатической форме составляет неблагоприятный знак её текущего состояния. И это демонстрирует, насколько далеки от истины те, кто хочет связывать саму инициацию с влияниями этого порядка.