Le Caire, 7 octobre 1949
Bien Cher Monsieur,
Voilà déjà bien longtemps que j’ai reçu votre lettre du 5 juillet, car elle a tout de même été moins longtemps en route que la précédente ; mais (et c’est ce qui, je l’espère, me sera une excuse pour avoir tant tardé à y répondre) j’attendais toujours ce que vous m’annonciez, et jusqu’à maintenant rien n’est arrivé. Il y a encore assez souvent des choses qui se perdent, surtout les imprimés quand ils ne sont pas recommandés (ils ne sont sans doute pas perdus pour tout le monde) ; il est vrai qu’il y en a aussi quelquefois qui finissent par se retrouver alors qu’on n’y compte plus du tout. Quoiqu’il en soit je regrette bien de n’avoir pas eu la revue en question, puisque cela me prive du plaisir de voir les photographies de votre logis et de vous-même…
Je n’ai pas reçu davantage les épreuves de votre ouvrage sur la peinture ; comme vous me disiez que vous les recommandiez, c’est encore plus extraordinaire, et je me demande ce qui a bien pu arriver, à moins pourtant que vous n’ayez pas fait l’envoi au moment où vous me l’annonciez, car il se peut que les imprimeurs vous aient fait attendre les épreuves plus longtemps que vous ne le pensiez, et c’est même assez dans leurs habitudes. À ce propos, je dois vous dire très franchement que je ne vois pas du tout comment il me serait possible d’écrire pour cet ouvrage une introduction comme celle que vous voulez bien me demander, non seulement à cause du manque de temps qui cependant mérite déjà d’être pris en considération, puisque je n’arrive que de plus en plus difficilement à préparer mes articles habituels en temps voulu (ma correspondance prend des proportions toujours plus énormes), mais aussi et surtout parce que je n’ai aucune compétence spéciale sur le sujet. L’intérêt que j’y porte ne suffit malheureusement pas à me donner cette compétence : j’arriverais peut-être tout au plus à écrire là-dessus trois ou quatre pages, en me tenant dans d’assez vagues généralités, mais 25 pages ou plus, c’est là un travail dont je ne peux même pas concevoir comment j’en viendrai à bout. J’espère que vous le comprendrez facilement, et je ne vous en remercie pas moins d’avoir eu cette idée puisqu’elle montre que vous m’attribuez plus de possibilités que je n’en ai réellement…
Pour votre « Message Retrouvé », je souhaite bien vivement que vous puissiez réussir chez Desclée, ce qui serait sûrement très bien ; ce qui m’inspire seulement quelques craintes, c’est que la maison est peut-être un peu trop spécialisée dans le domaine proprement religieux. Si cela pouvait plaire à Stanislas Fumst (je suppose du moins que celui-ci est toujours dans la maison), ce serait une véritable chance pour vous ; il a certaines prétentions à l’ésotérisme, mais, à vrai dire, il est tellement bizarre qu’il n’est guère possible de prévoir quel effet cela pourrait produire sur lui…
Je n’ai pas besoin de vous dire que je ne suis nullement étonné que les affaires des artistes, plus encore peut-être que toutes les autres, aillent plutôt mal dans les circonstances actuelles ; c’est même le contraire qui serait bien étonnant.
Il faut espérer que votre médicament vous donnera les moyens d’y suppléer, surtout si vous ne craignez pas trop, pour votre tranquillité, les tracasseries à peu près inévitables des médecins. Ces gens là en sont arrivés à s’emparer en quelque sorte du monde entier, et bientôt on n’aura plus le droit de vivre sans leur permission.
Pour ce qui est des critiques d’art, religieux ou autres, je ne crois pas, hélas, qu’il y ait grand chose à faire pour venir à bout de l’incompréhension dont ils font preuve, sauf de bien rares exceptions. Il n’est que trop vrai aussi que la majorité des chrétiens actuels limitent leur horizon au point de vue qu’on désigne du nom barbare d’« historicisme », quant à la doctrine, il est évident que cela ne les intéresse en aucune façon.
J’ai souvent remarqué que, quand certains parlent de « transcendance » du Christianisme, ce qu’ils entendent par là est justement la négation de toute véritable transcendance, je veux dire de toute signification profonde ; je me demande ce qu’il pourrait bien y avoir de transcendant dans les banalités morales et sociales où ils se complaisent exclusivement. La vérité est que l’esprit moderne s’infiltre de plus en plus partout, même dans ce qui devrait lui être le plus radicalement opposé ; un exemple vraiment effrayant, c’est cette « réorganisation des ordres religieux » dont on parle actuellement et qui, en fait, équivaut tout simplement à la disparition des ordres contemplatifs comme tels ; quand on voit des choses comme celles-là, on ne peut plus s’étonner de rien…
[…]
René Guénon
Каир, 7 октября 1949 г.
(перевод на русский язык отсутствует)