Le Caire, 14 juillet 1946
Mon Révérend Père,
Je viens de recevoir votre lettre, et je suis heureux de savoir qu’on vous a bien fait parvenir mes derniers livres, ou au moins trois d’entre eux ; peut-être avez-vous aussi maintenant le quatrième.
J’ai vu le compte-rendu parfaitement compréhensible du « Règne de la Quantité » qui a paru dans les « Études » dont j’ai appris aussi la tendance actuelle à ménager toutes les idées modernes « scientistes » et « évolutionnistes », ce que je trouve vraiment déplorable. J’ai même su que vous-même n’y aviez pas été traité avec beaucoup plus de compréhension ; je ne m’explique donc que trop bien que vous ne comptiez guère qu’on accepte les notes que vous avez envoyées…
En ces derniers temps, on m’a parlé de vous de divers côtés, et on m’a dit que vous aviez fait paraître encore plusieurs volumes (je ne connaissais que les deux premiers) mais je ne savais pas que vos travaux s’étaient trouvés arrêtés par la maladie ; je veux espérer pourtant que ce ne sera que momentané, et je fais des vœux pour que vous acheviez bientôt de vous rétablir. Qui sait si vous viendrez ici… et si nous pourrons nous rencontrer un jour ?
J’ai été bien peiné de ce que vous m’apprenez au sujet de notre pauvre ami Ch. Grolleau, car j’ignorais encore sa mort. À la vérité, je m’inquiétais de ne rien savoir de lui depuis la reprise des communications, et je ne connaissais personne auprès de qui je puisse m’en informer ; je me demandais si sa santé, si fragile déjà depuis longtemps, aurait pu résister aux événements ; mais qu’est-il donc arrivé exactement ?
Je comprends très bien votre point de vue, et j’admire que vous soyez arrivé par vous-même à des conceptions qui contrastent si heureusement avec l’idée « amoindrie » que se font du Christianisme la plupart de nos contemporains. – D’un autre côté, je comprends aussi qu’il y ait, dans mon propre point de vue, certaines choses qui peuvent étonner ceux qui n’y sont pas habitués, bien que je m’efforce de les expliquer aussi clairement que possible (peut-être trop clairement aux yeux de certains).
Il doit être bien entendu que le point de vue ésotérique et initiatique (qu’il faut se garder soigneusement de confondre avec les contrefaçons modernes), auquel se réfère proprement la conscience de l’unité essentielle de toutes les traditions sous l’apparente diversité des formes extérieures, est tout à fait distinct du point de vue exotérique et religieux, lequel n’est point de mon ressort. Un point aussi sur lequel il faut éviter toute équivoque, c’est que tout ce qui mérite réellement le nom de « Tradition » (et c’est toujours ainsi que je l’entends) est proprement « supra-humain » et que, par conséquent, les « initiatives humaines » auxquelles vous faites allusion ne sauraient y avoir la moindre part. – En fait, j’expose simplement certaines vérités pour ceux d’où qu’ils viennent, qui peuvent les comprendre plus ou moins complètement, et mon rôle doit se borner à cela ; c’est à chacun d’en tirer des conséquences conformes à ses propres tendances, car une même voie ne saurait convenir à tous indistinctement (et c’est d’ailleurs pourquoi la diversité des formes est nécessaire). Seulement (et j’appelle tout particulièrement votre attention là-dessus) comme je l’ai écrit quelque part, on peut être au-dessus des formes traditionnelles particulières (par la conscience effective de son unité) ou au-dessous d’elles, et « l’indifférence religieuse » dont vous parlez se situe incontestablement au-dessous ; ceux qui pencheraient de ce côté prouveraient donc tout simplement par là qu’ils n’ont rien compris….
Veuillez agréer, mon révérend Père, l’expression de mes bien respectueux sentiments.
René Guénon
Каир, 14 июля 1946 г.
(перевод на русский язык отсутствует)