Quelques remarques sur la doctrine des cycles cosmiques
On nous a parfois demandé, à propos des allusions que nous avons été amené à faire çà et là à la doctrine hindoue des cycles cosmiques et à ses équivalents qui se rencontrent dans d’autres traditions, si nous ne pourrions en donner, sinon un exposé complet, tout au moins une vue d’ensemble suffisante pour en dégager les grandes lignes. À la vérité, il nous semble que c’est là une tâche à peu près impossible, non seulement parce que la question est fort complexe en elle-même, mais surtout à cause de l’extrême difficulté qu’il y a à exprimer ces choses en une langue européenne et de façon à les rendre intelligibles à la mentalité occidentale actuelle, qui n’a nullement l’habitude de ce genre de considérations. Tout ce qu’il est réellement possible de faire, à notre avis, c’est de chercher à éclaircir quelques points par des remarques telles que celles qui vont suivre, et qui ne peuvent en somme avoir aucune prétention que d’apporter de simples suggestions sur le sens de la doctrine dont il s’agit, bien plutôt que d’expliquer celle-ci véritablement.
Nous devons considérer un cycle, dans l’acception la plus générale de ce terme, comme représentant le processus de développement d’un état quelconque de manifestation, ou, s’il s’agit de cycles mineurs, de quelqu’une des modalités plus ou moins restreintes et spécialisées de cet état. D’ailleurs, en vertu de la loi de correspondance qui relie toutes choses dans l’Existence universelle, il y a toujours et nécessairement une certaine analogie soit entre les différents cycles de même ordre, soit entre les cycles principaux et leurs divisions secondaires. C’est là ce qui permet d’employer, pour en parler, un seul et même mode d’expression, bien que celui-ci ne doive souvent être entendu que symboliquement, l’essence même de tout symbolisme étant précisément de se fonder sur les correspondances et les analogies qui existent réellement dans la nature des choses. Nous voulons surtout faire allusion ici à la forme « chronologique » sous laquelle se présente la doctrine des cycles : le Kalpa représentant le développement total d’un monde, c’est-à-dire d’un état ou degré de l’Existence universelle, il est évident qu’on ne pourra parler littéralement de la durée d’un Kalpa, évaluée suivant une mesure de temps quelconque, que s’il s’agit de celui qui se rapporte à l’état dont le temps est une des conditions déterminantes, et qui constitue proprement notre monde. Partout ailleurs, cette considération de la durée et de la succession qu’elle implique ne pourra plus avoir qu’une valeur symbolique et devra être transposée analogiquement, la succession temporelle n’étant alors qu’une image de l’enchaînement, logique et ontologique à la fois, d’une série « extra-temporelle » de causes et d’effets ; mais, d’autre part, comme le langage humain ne peut exprimer directement d’autres conditions que celles de notre état, un tel symbolisme est par là même justifié et doit être regardé comme parfaitement naturel et normal.
Nous n’avons pas l’intention de nous occuper présentement des cycles les plus étendus, tels que les Kalpas ; nous nous bornerons à ceux qui se déroulent à l’intérieur de notre Kalpa, c’est-à-dire aux Manvantaras et à leurs subdivisions. À ce niveau, les cycles ont un caractère à la fois cosmique et historique, car ils concernent plus spécialement l’humanité terrestre, tout en étant en même temps étroitement liés aux évènements qui se produisent dans notre monde en dehors de celle-ci. Il n’y a là rien dont on doive s’étonner, car l’idée de considérer l’histoire humaine comme isolée en quelque sorte de tout le reste est exclusivement moderne et nettement opposée à ce qu’enseignent toutes les traditions, qui affirment au contraire, unanimement une corrélation nécessaire et constante entre les deux ordres cosmiques et humains.
Les Manvantaras, ou ères de Manus successifs, sont au nombre de quatorze, formant deux séries septénaires dont la première comprend les Manvantaras passés et celui où nous sommes présentement, et la seconde les Manvantaras futurs. Ces deux séries, dont l’une se rapporte ainsi au passé, avec le présent qui en est la résultante immédiate, et l’autre à l’avenir, peuvent être mises en correspondance avec celles des sept Swargas et des sept Pâtâlas, qui représentent l’ensemble des états respectivement supérieurs et inférieurs à l’état humain, si l’on se place au point de vue de la hiérarchie des degrés de l’Existence ou de la manifestation universelle, ou antérieurs et postérieurs par rapport à ce même état, si l’on se place au point de vue de l’enchaînement causal des cycles décrit symboliquement, comme toujours, sous l’analogie d’une succession temporelle. Ce dernier point de vue est évidemment celui qui importe le plus ici : il permet de voir, à l’intérieur de notre Kalpa, comme une image réduite de tout l’ensemble des cycles de la manifestation universelle, suivant la relation analogique que nous avons mentionnée précédemment, et, en ce sens, on pourrait dire que la succession des Manvantaras marque en quelque sorte un reflet des autres mondes dans le nôtre. On peut d’ailleurs remarquer encore, pour confirmer ce rapprochement, que les deux mots Manu et Loka sont employés l’un et l’autre comme désignations symboliques du nombre 14 ; parler à cet égard d’une simple « coïncidence » serait faire preuve d’une complète ignorance des raisons profondes qui sont inhérentes à tout symbolisme traditionnel.
Il y a lieu d’envisager encore une autre correspondance avec les Manvantaras, en ce qui concerne les sept Dwîpas ou « régions » en lesquelles est divisés notre monde ; en effet, bien que ceux-ci soient représentés, suivant le sens propre du mot qui les désigne, comme autant d’îles ou de continents répartis d’une certaine façon dans l’espace, il faut bien se garder de prendre ceci littéralement et de les regarder simplement comme des parties différentes de la terre actuelle ; en fait, ils « émergent » tour à tour et non simultanément, ce qui revient à dire qu’un seul d’entre eux est manifesté dans le domaine sensible pendant le cours d’une certaine période. Si cette période est un Manvantara, il faudra en conclure que chaque Dwîpa devra apparaître deux fois dans le Kalpa, soit une fois dans chacune des deux séries septénaires dont nous venons de parler ; et, du rapport de ces deux séries, qui se correspondent en sens inverse comme il en est dans tous les cas similaires, et en particulier pour celles des Swargas et des Pâtâlas, on peut déduire que l’ordre d’apparition des Dwîpas devra également, dans la seconde série, être inverse de ce qu’il a été dans la première. En somme, il s’agit là d’états différents du monde terrestre, bien plutôt que de « régions » à proprement parler ; le Jambu-Dwîpa représente en réalité la terre entière dans son état actuel, et, s’il est dit s’étendre au sud du Mêru, ou de la montagne « axiale » autour de laquelle s’effectuent les révolutions de notre monde, c’est qu’en effet, le Mêru étant identifié symboliquement au pôle Nord, toute la terre est bien véritablement située au sud par rapport à celui-ci. Pour expliquer ceci plus complètement, il faudrait pouvoir développer le symbolisme des directions de l’espace, suivant lesquelles sont répartis les Dwîpas, ainsi que les relations de correspondance qui existent entre ce symbolisme spatial et le symbolisme temporel sur lequel repose toute la doctrine des cycles ; mais, comme il ne nous est pas possible d’entrer ici dans ces considérations qui demanderaient à elles seules tout un volume, nous devons nous contenter de ces indications sommaires, que pourront d’ailleurs facilement compléter par eux-mêmes tous ceux qui ont déjà quelque connaissance de ce dont il s’agit.
Cette façon d’envisager les sept Dwîpas se trouve confirmée aussi par les données concordantes d’autres traditions dans lesquelles il est également parlé des « sept terres », notamment dans l’ésotérisme islamique et la Kabbale hébraïque : Ainsi, dans cette dernière, ces « sept terres », tout en étant figurées extérieurement par autant de divisions de la terre de Chanaan, sont mises en rapport avec les règnes des « sept rois d’Edom », qui correspondent assez manifestement aux sept Manus de la première série ; et elles sont toutes comprises dans la « Terre des Vivants », qui représente le développement complet de notre monde, considéré comme réalisé de façon permanente dans son état principiel. Nous pouvons noter ici la coexistence de deux points de vue, l’un de succession, qui se réfère à la manifestation en elle-même, et l’autre de simultanéité, qui se réfère à son principe, ou à ce qu’on pourrait appeler son « archétype » ; et, au fond, la correspondance de ces deux points de vue équivaut d’une certaine façon à celle du symbolisme temporel et du symbolisme spatial, à laquelle nous venons précisément de faire allusion en ce qui concerne les Dwîpas de la tradition hindoue.
Dans l’ésotérisme islamique, les « sept terres » apparaissent, peut-être plus explicitement encore, comme autant de tabaqât ou « catégories » de l’existence terrestre, qui coexistent et s’interpénètrent en quelque sort, mais dont une seule peut être actuellement atteinte par les sens, tandis que les autres sont à l’état latent et ne peuvent être perçues qu’exceptionnellement et dans certaines conditions spéciales ; et, ici encore, elles sont tour à tour manifestées extérieurement, dans les diverses périodes qui se succèdent au cours de la durée totale de ce monde. D’autre part, chacune des « sept terres » est régie par un Qutb ou « Pôle », qui correspond ainsi très nettement au Manu de la période pendant laquelle sa terre est manifestée ; et ces sept Aqtâb sont subordonnés au « Pôle » suprême, comme les différentes Manus le sont à l’Adi-Manu ou Manu primordial ; mais en outre, en raison de la coexistence des « sept terres », ils exercent aussi, sous un certain rapport, leurs fonctions d’une façon permanente et simultanée. Il est à peine besoin de faire remarquer que cette désignation de « Pôle » se rattache étroitement au symbolisme « polaire » du Mêru que nous avons mentionné tout à l’heure, le Mêru lui-même ayant d’ailleurs pour exact équivalent la montagne de Qâf dans la tradition islamique. Ajoutons encore que les sept « Pôles » terrestres sont considérés comme les reflets des sept « Pôles » célestes, qui président respectivement aux sept cieux planétaires ; et ceci évoque naturellement la correspondance avec les Swargas dans la doctrine hindoue, ce qui achève de montrer la parfaite concordance qui existe à ce sujet entre les deux traditions.
Nous envisagerons maintenant les divisions d’un Manvantara, c’est-à-dire les Yugas, qui sont au nombre de quatre ; et nous signalerons tout d’abord, sans y insister longuement, que cette division quaternaire d’un cycle est susceptible d’applications multiples, et qu’elle se retrouve en fait dans beaucoup de cycles d’ordre plus particulier : on peut citer comme exemples les quatre saisons de l’année, les quatre semaines du mois lunaire, les quatre âges de la vie humaine ; ici encore, il y a correspondance avec le symbolisme spatial, rapporté principalement en ce cas aux quatre points cardinaux. D’autre part, on a souvent remarqué l’équivalence manifeste des quatre Yugas avec les quatre âges d’or, d’argent, d’airain et de fer, tels qu’ils étaient connus de l’antiquité gréco-latine : de part et d’autre, chaque période est également marquée par une dégénérescence par rapport à celle qui l’a précédée ; et ceci, qui s’oppose directement à l’idée de « progrès » telle que le conçoivent les modernes, s’explique très simplement par le fait que tout développement cyclique, c’est-à-dire en somme, tout processus de manifestation, impliquant nécessairement un éloignement graduel du principe, constitue bien véritablement en effet, une « descente », ce qui est d’ailleurs aussi le sens réel de la « chute » dans la tradition judéo-chrétienne.
D’un Yuga à l’autre, la dégénérescence s’accompagne d’une décroissance de la durée, qui est d’ailleurs considérée comme influençant la longueur de la vie humaine ; et ce qui importe avant tout à cet égard, c’est le rapport qui existe entre les durées respectives de ces différentes périodes. Si la durée totale du Manvantara est représentée par 10, celle du Krita-Yuga ou Satya-Yuga le sera par 4, celle du Trêtâ-Yuga par 3, celle du Dwâpara-Yuga par 2, et celle du Kali-Yuga par 1 ; ces nombres sont aussi ceux des pieds du taureau symbolique de Dharma qui sont figurés comme reposant sur la terre pendant les mêmes périodes. La division du Manvantara s’effectue donc suivant la formule 10 = 4 + 3 + 2 + 1, qui est, en sens inverse, celle de la Tétrakys pythagoricienne : 1 + 2 + 3 + 4 = 10 ; cette dernière formule correspond à ce que le langage de l’hermétisme occidental appelle la « circulature du quadrant », et l’autre au problème inverse de la « quadrature du cercle », qui exprime précisément le rapport de la fin du cycle à son commencement, c’est-à-dire, l’intégration de son développement total ; il y a là tout un symbolisme à la fois arithmétique et géométrique que nous ne pouvons qu’indiquer encore en passant pour ne pas trop nous écarter de notre sujet principal.
Quant aux chiffres indiqués dans divers textes pour la durée du Manvantara, et par suite pour celle des Yugas, il doit être bien entendu qu’il ne faut nullement les regarder comme constituant une « chronologie » au sens ordinaire de ce mot, nous voulons dire comme exprimant des nombres d’années devant être pris à la lettre ; c’est d’ailleurs pourquoi certaines variations apparentes dans ces données n’impliquent au fond aucune contradiction réelle. Ce qui est à considérer dans ces chiffres, d’une façon générale c’est seulement le nombre 4320, pour la raison que nous allons expliquer par la suite, et non point les zéros plus ou moins nombreux dont il est suivi, et qui peuvent même être surtout destinés à égarer ceux qui voudraient se livrer à certains calculs. Cette précaution peut sembler étrange à première vue, mais elle est cependant facile à expliquer : si la durée réelle du Manvantara était connue, et si en outre, son point de départ était déterminé avec exactitude, chacun pourrait sans difficulté en tirer des déductions permettant de prévoir certains événements futurs ; or, aucune tradition orthodoxe n’a jamais encouragé les recherches au moyen desquelles l’homme peut arriver à connaître l’avenir dans une mesure plus ou moins étendue, cette connaissance présentant pratiquement beaucoup plus d’inconvénients que d’avantages véritables. C’est pourquoi le point de départ et la durée du Manvantara ont toujours été dissimulés plus ou moins soigneusement, soit en ajoutant ou en retranchant un nombre déterminé d’années aux dates réelles, soit en multipliant ou divisant les durées des périodes cycliques de façon à conserver seulement leurs proportions exactes ; et nous ajouterons que certaines correspondances ont parfois aussi été interverties pour des motifs similaires.
Si la durée du Manvantara est 4320, celles des quatre Yugas seront respectivement 1728, 1296, 864 et 432 ; mais par quel nombre faudra-t-il multiplier ceux-là pour obtenir l’expression de ces durées en années ? Il est facile de remarquer que tous les nombres cycliques sont en rapport direct avec la division géométrique du cercle : ainsi, 4320 = 360 × 12 ; il n’y a d’ailleurs rien d’arbitraire ou de purement conventionnel dans cette division, car, pour des raisons relevant de la correspondance qui existe dans l’arithmétique et la géométrie, il est normal qu’elle s’effectue suivant des multiples de 3, 9, 12, tandis que la division décimale est celle qui convient proprement à la ligne droite. Cependant, cette observation, bien que vraiment fondamentale, ne permettrait pas d’aller très loin dans la détermination des périodes cycliques, si l’on ne savait en outre, que la base principale de celles-ci, dans l’ordre cosmique, est la période astronomique de la précession des équinoxes, dont la durée est de 25920 ans, de telle sorte que le déplacement des points équinoxiaux est d’un degré en 72 ans. Ce nombre 72 est précisément un sous-multiple de 4320 = 72 × 60, et 4320 est à son tour un sous-multiple de 25920 = 4320 × 6 ; le fait qu’on retrouve pour la précession des équinoxes les nombres liés à la division du cercle est d’ailleurs encore une preuve du caractère véritablement naturel de cette dernière ; mais la question qui se pose est maintenant celle-ci : quel multiple ou sous-multiple de la période astronomique dont il s’agit correspond réellement à la durée du Manvantara ?
La période qui apparaît le plus fréquemment dans différentes traditions, à vrai dire, est peut-être moins celle même de la précession des équinoxes que sa moitié : c’est, en effet, celle-ci qui correspond notamment à ce qu’était la « grande année » des Perses et des Grecs, évaluée souvent par approximation à 12000 ou 13000 ans, sa durée exacte étant de 12960 ans. Étant donné l’importance toute particulière qui est ainsi attribuée à cette période, il est à présumer que le Manvantara devra comprendre un nombre entier de ces « grandes années » ; mais alors quel sera ce nombre ? À cet égard, nous trouvons tout au moins, ailleurs que dans la tradition hindoue, une indication précise, et qui semble assez plausible pour pouvoir cette fois être acceptée littéralement : chez les Chaldéens, la durée du règne de Xisuthros, qui est manifestement identique à Vaivaswata, le Manu de l’ère actuelle, est fixée à 64800 ans, soit exactement cinq « grandes années ». Remarquons incidemment que le nombre 5, étant celui des bhûtas ou éléments du monde sensible, doit nécessairement avoir une importance spéciale au point de vue cosmologique, ce qui tend à confirmer la réalité d’une telle évaluation : peut-être même y aurait-il lieu d’envisager une certaine corrélation entre les cinq bhûtas et les cinq « grandes années » successives dont il s’agit, d’autant plus que, en fait, on rencontre dans les traditions anciennes de l’Amérique centrale une association expresse des éléments avec certaines périodes cycliques ; mais c’est là une question qui demanderait à être examinée de plus près. Quoi qu’il en soit, si telle est bien la durée réelle du Manvantara, et si l’on continue à prendre pour base le nombre 4320, qui est égal au tiers de la « grande année », c’est donc par 15 que ce nombre devra être multiplié. D’autre part, les cinq « grandes années » seront naturellement réparties de façon inégale, mais suivant des rapports simples, dans les quatre Yugas : le Krita-Yuga en contiendra 2, le Trêtâ-Yuga 1 ½, le Dwâpara-Yuga 1, et le Kali-Yuga ½ ; ces nombres sont d’ailleurs, bien entendu la moitié de ceux que nous avions précédemment en représentant par 10 la durée du Manvantara. Evaluées en années ordinaires, ces mêmes durées des quatre Yugas seront respectivement de 25920, 19440, 12960 et 6480 ans, formant le total de 64800 ans ; et l’on reconnaîtra que ces chiffres se tiennent au moins dans des limites parfaitement vraisemblables, pouvant fort bien correspondre à l’ancienneté réelle de la présente humanité terrestre.
Nous arrêterons là ces quelques considérations, car, pour ce qui est du point de départ de notre Manvantara, et, par conséquent, du point exact de son cours où nous en sommes actuellement, nous n’entendons pas nous risquer à essayer de les déterminer. Nous savons, par toutes les données traditionnelles, que nous sommes depuis longtemps déjà dans le Kali-Yuga ; nous pouvons dire, sans aucune crainte d’erreur, que nous sommes même dans une phase avancée de celui-ci, phase dont les descriptions données dans les Purânas répondent d’ailleurs, de la façon la plus frappante, aux caractères de l’époque actuelle ; mais ne serait-il pas imprudent de vouloir préciser davantage, et, par surcroît, cela n’aboutirait-il pas inévitablement à ces sortes de prédictions auxquelles la doctrine traditionnelle a, non sans de graves raisons, opposé tant d’obstacles ?
Некоторые замечания об учении о космических циклах
По поводу замечаний, которые мы делали в разных местах относительно индусского учения о космических циклах и его эквивалентах, встречающихся в других традициях, нас иногда спрашивали, не могли бы мы дать если не полную картину, то хотя бы общий обзор, достаточный для того, чтобы выделить общие черты. По правде говоря, нам кажется, что это почти невыполнимая задача не только потому, что вопрос сам по себе слишком сложен, но скорее по причине крайней трудности, возникающей при выражении этих вещей на европейских языках, и того, как сделать их понятными для современной западной ментальности, у которой нет никакой привычки к такого рода размышлениям. Что действительно можно сделать, по нашему мнению, так это попытаться осветить некоторые моменты последующими ниже замечаниями, которые не будут иметь иных притязаний, кроме того, чтобы просто дать указание на смысл учения, о котором идёт речь, а не действительно излагать его.
Мы должны рассматривать цикл в самом широком понимании этого термина, как представляющий собою процесс развертывания определённого состояния проявления или, если речь идёт о малых циклах, одной из более или менее ограниченной и специализированной модальности этого состояния. Впрочем, в силу закона соответствия, который связывает все вещи в универсальном бытии (l’existence), всегда есть определённая аналогия как между различными циклами того же самого порядка, так и между главными циклами и их вторичными подразделениями. Это позволяет, говоря об этом, использовать один и тот же способ выражения, хотя чаще он должен пониматься лишь символически, сама же сущность символизма как раз основана на соответствиях и аналогиях, которые реально существуют в природе вещей. Мы хотим здесь напомнить о «хронологической» форме, в которой предстает учение о циклах: поскольку кальпа представляет полное развитие мира, то есть состояния или ступени универсального бытия, очевидно, что невозможно буквально говорить о временной длительности кальпы в случаях, если эта длительность не относится к состоянию, в котором время является одним из определяющих характеристик, как это и есть в нашем мире. Впрочем, это рассмотрение длительности и предполагаемой ею последовательности может иметь всегда только чисто символическую ценность и должно переноситься лишь по аналогии, тогда временная последовательность есть только образ логического и онтологического сцепления «вневременной» серии причин и следствий; но с другой стороны, поскольку человеческий язык может выражать прямо лишь условия, присущие нашему состоянию, постольку такой символизм тем самым достаточно оправдан и должен рассматриваться как совершенно нормальный и естественный.
Мы сейчас не намерены заниматься самыми большими циклами, такими как кальпа; мы ограничимся теми, которые развертываются внутри нашей кальпы, то есть манвантарами и их подразделениями. На этом уровне циклы обладают одновременно и космическим и историческим характером, поскольку они частично относятся к земному человечеству, будучи в то же время тесно связанными с событиями, которые происходят в нашем мире вне человечества как такового. Здесь нет ничего удивительного, так как идея рассматривать человеческую историю изолированно от всего остального является исключительно современной и чётко противоречащей тому, чему учат все традиции, которые, напротив, единодушно утверждают необходимую и постоянную корреляцию между двумя порядками, космическим и человеческим.
Манвантары, или эры следующих друг за другом Ману, число которых четырнадцать, образуют две семеричные серии, первая из которых включает в себя прошедшие манвантары и ту, в которой мы существуем в настоящее время, а вторая – будущие манвантары. Эти две серии, из которых одна, таким образом, относится к прошлому вместе с настоящим (где второе – прямой результат первого), а вторая – к будущему, могут быть сопоставлены с сериями семи сварга и семи патала, которые представляют собою ансамбль соответственно высших и низших состояний по отношению к состоянию человека, если принимают точку зрения иерархии уровней бытия или универсального проявления, или предшествующих и последующих ступеней по отношению к тому же самому состоянию, если принимают точку зрения причинного сцепления циклов, описываемого, как всегда, символически по аналогии с временной последовательностью. Эта последняя точка зрения, безусловно, особенно важна: она позволяет видеть внутри нашей кальпы как бы уменьшенный образ всего ансамбля циклов универсального проявления, в соответствии с отношением аналогии, только что упомянутым нами, и в этом смысле можно сказать, что последовательность манвантар в некотором роде отмечает отражение других миров в нашем мире. Можно к тому же ещё отметить, чтобы подтвердить это сопоставление, что оба слова, Ману и Лока, используются и то и другое для символического обозначения числа 14; говорить здесь о простом «совпадении» означало бы засвидетельствовать полное непонимание глубоких оснований, присущих всякому традиционному символизму.
Уместно также рассмотреть другое соответствие с манвантарами, касающееся семи двипа, или «регионов», на которые разделен наш мир; действительно, хотя они представлены согласно собственному смыслу слова, которое их обозначает, как такое же число островов или континентов, некоторым образом распределенных в пространстве, следует всё же остерегаться принимать это буквально и рассматривать их просто как различные части современной земли; в действительности, они «порождаются» один за другим, а не одновременно, из чего следует, что только один из них проявлен в чувственной области в течение одного циклического периода. Если это период манвантара, то из этого надо сделать заключение, что каждая Двипа должна появляться два раза в кальпе или же по одному разу в каждой из семеричных серий, о которых мы только что говорили; а из отношения этих двух серий, которые инверсионно соотносятся между собой, как это бывает во всех подобных случаях, и в особенности для серий Сварга и Патала, можно вывести, что порядок появления Двипа также будет во второй серии обратным тому, каким он был в первой серии. В целом, речь идёт скорее о различных состояниях земного мира, нежели о «регионах» в прямом смысле слова. Джамбу-Двипа представляет собою землю целиком в её современном состоянии, и если говорят, что она простирается к югу от Меру, или от «осевой» горы, вокруг которой осуществляется вращение нашего мира, то действительно, раз Меру символически отождествляется с Северным полюсом, то вся земля поистине располагается к югу по отношению к нему. Чтобы это разъяснить полнее, надо было бы развернуть символизм направлений пространства, согласно которому распределены Двипа, равно как и отношения соответствия, которые существуют между этим пространственным символизмом и временным символизмом, на котором покоится любое учение о циклах; но так как мы не можем здесь рассматривать это (поскольку для этого потребовался бы целый том), мы должны ограничиться здесь этими общими указаниями, которые, впрочем, легко могут быть восполнены теми, кто имеет некоторые познания об этой области.
Именно такое понимание семи Двипа подтверждается также данными других традиций, согласующимися с этим, в которых также говорится о «семи землях», а именно, в исламском эзотеризме и еврейской Каббале: так, в последней, «семь земель» фигурируя внешним образом для обозначения такого же числа подразделений земли Ханаанской, сопоставляются с царствами «семи царей Эдома», которые довольно явственно соотносимы с семью Ману первой серии; и все они включены в «землю живых», которая представляет собою полное развертывание нашего мира, рассматриваемого в своем принципиальном состоянии как реализуемое постоянным образом. Мы может здесь отметить совпадение двух точек зрения, одну точку зрения последовательности, которая относится к проявлению самому по себе, и другую, которая относится к его принципу или к тому, что можно было бы назвать его «архетипом»; и по сути, соответствие этих двух точек зрения некоторым образом эквивалентно соответствию символизма временного и символизма пространственного, о котором мы только что упоминали, касаясь Двипа индусской традиции.
В исламском эзотеризме «семь земель» появляются, может быть, ещё более открыто как такое же число табакат, или «категорий» земного существования, которые сосуществуют и некоторым образом проникают друг в друга, но только одна из которых может быть воспринята чувствами в настоящее время, тогда как другие находятся в скрытом состоянии и могут быть восприняты лишь исключительным образом и при определённых специальных условиях; но и в этом случае они проявляются во вне поочерёдно в различные периоды, которые следуют друг за другом в процессе общей длительности этого мира. С другой стороны, каждая из этих «семи земель» управляется Кутбом или «полюсом», которые очень чётко соответствуют Ману того периода, в течение которого проявлена его земля; и эти семь Актабов подчинены высшему «полюсу», так же как и разные Ману подчинены Ади-Ману или изначальному Ману; но кроме того, по причине одновременного существования «семи земель», они осуществляют свои функции в также постоянно и одновременно. Едва ли есть необходимость здесь отмечать, что это обозначение «полюс» тесно связано с «полярным» символизмом Меру, о котором мы только что упоминали, сама же Меру в точности эквивалентна горе Каф в исламской традиции. Добавим ещё, что семь земных «полюсов» рассматриваются как отражение семи небесных «полюсов», которые господствуют соответственно в семи планетарных небесах; естественно, это напоминает о соответствии со Сварга в индусском учении, что завершает демонстрацию совершенного соответствия, которое существует по этому предмету между двумя традициями.
Рассмотрим теперь циклы внутри манвантары, то есть юги, число которых четыре; отметим прежде всего, долго не останавливаясь на этом, что это четверичное деление цикла допускает множество применений и что оно фактически обнаруживается во многих циклах самого разного порядка: в качестве примера можно привести четыре сезона года, четыре недели лунного месяца, четыре возраста человеческой жизни, здесь же есть соответствие с пространственным символизмом, относящимся, в основном, к четырем странам света. С другой стороны, часто отмечалась явная равноценность четырёх юг с четырьмя веками – золотым, серебряным, медным и железным, такими, какими они были известны со времени греко-латинской античности: каждый период с обеих сторон равным образом отмечен вырождением по отношению к предшествующему периоду; а это просто объясняется тем, что все циклическое развитие, то есть в целом весь процесс проявления, необходимо заключая в себе постепенное удаление от принципа, на самом деле образует поистине «спуск», что, впрочем, составляет и реальный смысл «падения» в иудео-христианской традиции, что прямо противоположно идее прогресса, как его понимают современные люди.
От одной юги к другой вырождение сопровождается уменьшением длительности, что сказывается и на продолжительности человеческой жизни; и важно в этой связи прежде всего то отношение, которое существует между различными длительностями этих разных периодов. Если общая длительность манвантары представлена как 10, длительность крита-юги или сатья-юги будет представлена 4, трета-юги – 3, двапара-юги – 2, а кали-юги – 1; эти числа суть также числа ног символического быка дхармы, которые изображаются стоящими на земле в течение соответствующих периодов. Деление манвантары таким образом осуществляется согласно формуле 10 = 4 + 3 + 2 + 1, которая представляет собою перевернутую формулу пифагорейской Тетрактиды: 1 + 2 + 3 + 4 = 10; эта последняя формула соответствует тому, что на языке западного герметизма называется «циркулатурой квадрата», а первая соответствует обратной проблеме «квадратуры круга», которая как раз выражает отношение конца цикла к его началу, то есть полноту всего его развития; во всем этом заключен очень важный одновременно арифметический и геометрический символизм, на который мы хотим лишь обратить внимание читателей, не имея возможности разобрать эти вопросы более подробно, поскольку в противном случае мы слишком далеко отклонились бы от темы.
Что касается чисел, указываемых в различных текстах для обозначения длительности манвантары и, следовательно, для длительности юг, то надо хорошо понимать, что ни в коем случае не следует их рассматривать как составляющие «хронологию» в обычном смысле этого слова, мы хотим сказать, как составляющие число лет , принимаемое буквально; поэтому некоторые появляющиеся в этих данных вариации, не имеют в себе, по существу, никакого реального противоречия. Вообще в этих цифрах следует рассматривать только число 4320 (по причине, которую мы объясним далее), а вовсе не нули, более или менее многочисленные, которые за ним следуют и которые могут ввести в заблуждение тех, кто хотел бы предаться некоторым вычислениям. Это предупреждение может показаться на первый взгляд странным, но оно легко объяснимо: если бы реальная длительность манвантары была известна и если бы сверх того начальная точка была бы определена с точностью, то каждый мог бы без труда делать выводы, позволяющие предвидеть некоторые будущие события; однако ни одна ортодоксальная традиция никогда не одобряла поисков, посредством которых человек мог бы прийти к знанию более или менее обширного грядущего, это познание представляет гораздо более неудобств, чем истинных преимуществ. Вот почему начало и длительность манвантары всегда более или менее тщательно скрыты либо добавлением и убавлением определённого числа лет к реальным датам, либо умножением или делением длительностей циклических периодов таким образом, чтобы при этом сохранялись только их точные пропорции; добавим, что некоторые соответствия иногда также искажены по сходным причинам.
Если длительность манвантары 4320, то длительности четырёх юг будут соответственно 1728, 1296, 864 и 432; но на какое число надо их умножать, чтобы получить значение этих длительностей в годах? Легко заметить, что все циклические числа находятся в прямых отношениях с геометрическим делением круга: так, 4320 = 360 × 12; впрочем, в этом делении нет ничего случайного или конвенционального, так как по причинам, касающимся соответствия между арифметикой и геометрией, нормально, что это деление осуществляется согласно кратным числам 3, 9 и 12, тогда как десятичное деление непосредственно соответствует прямой линии. Тем не менее, хотя это наблюдение является поистине фундаментальным, оно не позволило бы продвинуться очень далеко в определении циклических периодов, если бы помимо этого не было известно, что их принципиальное основание в космическом порядке представляет собою астрономический период прецессии (предварения равноденствия), длительность которой составляет 25920 лет, таким образом смещение точек равнодействия составляет в 72 года на один градус. Это число 72 является как раз под-множителем числа 4320 = 72 × 60, а 4320 в свою очередь это под-множитель числа 25920 = 4320 × 6; тот факт, что для прецессии находятся числа, связанные с делением круга, является ещё одним доказательством его поистине естественного характера; но теперь возникает такой вопрос: какой множитель или под-множитель этого астрономического периода соответствует истинной длительности манвантары?
Чаще всего в различных традициях, появляется не сам период прецессии, а скорее его половина: это период соответствует как раз тому, что было «великим годом» у персов и греков, оцениваемым чаще всего приблизительно в 12000 или 13000 лет, его точная длительность была 12960 лет. Придавая особую важность, приписываемую этому периоду, следует предположить, что манвантара должна содержать целое число этих «великих годов»; но тогда каково будет их число? По крайней мере в этом отношении мы находим, помимо индусской традиции, точное указание, и на этот раз тоже, что особенно печально, принимаемое буквально: у халдеев длительность царства Зиусудры, который явно тождественен Вайвасвате, Ману настоящей эры, определена в 64800 лет, что составляет точно пять «великих годов». Заметим кстати, что число 5, будучи числом бхута или числом элементов чувственного мира, необходимо должно иметь особое значение с космологической точки зрения, что ведет к подтверждению реальности этой оценки; может быть, даже было бы уместно рассмотреть некоторую корреляцию между пятью бхута и пятью следующими друг за другом «великими годами», о которых идёт речь, тем более что в действительности встречается в древних традициях Центральной Америки специальное сопоставление элементов с определёнными циклическими периодами; но этот вопрос требует более внимательного рассмотрения. Как бы то ни было, если действительно такова реальная длительность манвантары и если продолжать принимать за основание число 4320, которое равно третьей части «великого года», то тогда это число должно быть умножено на 15. С другой стороны, пять «великих годов» будут, естественно, распределяться по четырем югам неравным образом, но согласно простым отношениям: крита-юга будет содержать их 2, трета-юга – 1 и 1/2, двапара-юга – 1 и кали-юга – 1/2; разумеется, эти числа составляют половину тех, которые мы имели только что, представляя через 10 длительность манвантары. Оцениваемые в обычных годах, эти длительности четырёх юг будут представлены как 25920, 19440, 12960 и 6480 лет; надо согласиться, что, по меньшей мере, эти цифры находятся в совершенно правдоподобных рамках, способных очень хорошо соответствовать реальной древности настоящего земного человечества.
Здесь мы остановим эти размышления, так как относительно начала нашей манвантары и, следовательно, той точной точки её продвижения, в которой мы в настоящее время находимся, мы не намереваемся рисковать, пытаясь их определить. Из всех традиционных данных мы знаем, что мы уже давно находимся в кали-юге; мы можем сказать, не боясь ошибиться, что мы находимся в довольно глубокой её фазе, описания которой, данные в пуранах, соответствуют к тому же самым поразительным образом особенностям современной эпохи. Но не будет ли дальнейшее уточнение циклического места нашей эпохи непозволительной неосторожностью? А кроме того, не превратится ли такое уточнение, в конце концов, как раз в то предсказание будущего, которому так старательно традиция всегда стремилась воспрепятствовать, и конечно же, она имела для этого самые серьёзные основания?