Guru et upaguru
Si l’on parle souvent du rôle initiatique du Guru ou du Maître spirituel (ce qui d’ailleurs, bien entendu, ne veut certes pas dire que ceux qui en parlent le comprennent toujours exactement), il est, par contre, une autre notion qu’on passe généralement sous silence : c’est celle de ce que la tradition hindoue désigne par le mot upaguru. Il faut entendre par là tout être, quel qu’il soit, dont la rencontre est pour quelqu’un l’occasion ou le point de départ d’un certain développement spirituel ; et, d’une façon générale, il n’est aucunement nécessaire que cet être lui-même soit conscient du rôle qu’il joue ainsi. Du reste, si nous parlons ici d’un être, nous pourrions tout aussi bien parler également d’une chose ou même d’une circonstance quelconque qui provoque le même effet ; cela revient en somme à ce que nous avons déjà dit souvent, que n’importe quoi peut, suivant les cas, agir à cet égard comme une « cause occasionnelle » ; il va de soi que celle-ci n’est pas une cause au sens propre de ce mot, et qu’en réalité la cause véritable se trouve dans la nature même de celui sur qui s’exerce cette action, comme le montre le fait que ce qui a un tel effet pour lui peut fort bien n’en avoir aucun pour un autre individu. Ajoutons que les upagurus, ainsi entendus, peuvent naturellement être multiples au cours d’un même développement spirituel, car chacun d’eux n’a qu’un rôle transitoire et ne peut agir efficacement qu’à un certain moment déterminé, en dehors duquel son intervention n’aurait pas plus d’importance que n’en ont la plupart des choses qui se présentent à nous à chaque instant et que nous regardons comme plus ou moins indifférentes.
La désignation de l’ upaguru indique qu’il n’a qu’un rôle accessoire et subordonné, qui, au fond, pourrait être considéré comme celui d’un auxiliaire du véritable Guru ; en effet, celui-ci doit savoir utiliser toutes les circonstances favorables au développement de ses disciples, conformément aux possibilités et aux aptitudes particulières de chacun d’eux, et même, s’il est réellement un Maître spirituel au sens complet de ce mot, il peut parfois en provoquer lui-même la manifestation au moment voulu. On pourrait donc dire que, d’une certaine façon, ce ne sont là que des « prolongements » du Guru , au même titre que les instruments et les moyens divers employés par un être pour exercer ou amplifier son action sont autant de prolongements de lui-même ; et, par suite, il est évident que le rôle propre de celui-ci n’est nullement diminué par là, mais que, bien au contraire, il y trouve la possibilité de s’exercer plus complètement et d’une façon mieux adaptée à la nature de chaque disciple, la diversité indéfinie des circonstances contingentes permettant toujours d’y trouver quelque correspondance avec celle des natures individuelles.
Ce que nous venons de dire s’applique au cas que l’on peut considérer comme normal, ou qui du moins devrait l’être en ce qui concerne le processus initiatique, c’est-à-dire à celui qui implique la présence effective d’un Guru humain ; avant de passer à des considérations d’un autre ordre, s’appliquant également aux cas plus ou moins exceptionnels qui peuvent exister en fait en dehors de celui-là, il convient de faire encore une autre remarque. Lorsque l’initiation proprement dite est conférée par quelqu’un qui ne possède pas les qualités requises pour remplir la fonction d’un Maître spirituel, et qui, par conséquent, agit uniquement comme « transmetteur » de l’influence attachée au rite qu’il accomplit, un tel initiateur peut aussi être assimilé proprement à un upaguru, qui a d’ailleurs comme tel une importance toute particulière et en quelque sorte unique en son genre, puisque c’est son intervention qui détermine réellement la « seconde naissance », et cela même si l’initiation doit demeurer simplement virtuelle. Ce cas est aussi le seul où l’ upaguru doit forcément avoir conscience de son rôle, au moins à quelque degré ; nous ajoutons cette restriction parce que, quand il s’agit d’organisations initiatiques plus ou moins dégénérées ou amoindries, il peut arriver que l’initiateur soit ignorant de la véritable nature de ce qu’il transmet et n’ait même aucune idée de l’efficacité inhérente aux rites, ce qui, comme nous l’avons expliqué en d’autres occasions, n’empêche aucunement ceux-ci d’être valables dès lors qu’ils sont accomplis régulièrement et dans les conditions voulues. Seulement, il est bien entendu que, faute d’un Guru , l’initiation reçue ainsi risque fort de ne jamais devenir effective, sauf pourtant dans certains cas d’exception dont nous parlerons peut-être une autre fois ; tout ce que nous en dirons pour le moment, c’est que, bien que théoriquement il n’y ait pas là d’impossibilité absolue, la chose est à peu près aussi rare en fait que l’est le rattachement initiatique obtenu en dehors des moyens ordinaires, de sorte qu’il est en somme peu utile de l’envisager quand on veut s’en tenir à ce qui est susceptible de l’application la plus étendue.
Cela dit, nous reviendrons à la considération des upagurus en général, dont il nous reste encore à préciser une signification plus profonde que celle que nous avons indiquée jusqu’ici, car le Guru humain lui-même n’est au fond que la représentation extériorisée et comme « matérialisée » du véritable « Guru intérieur », et sa nécessité est due à ce que l’initié, tant qu’il n’est pas parvenu à un certain degré de développement spirituel, est incapable d’entrer directement en communication consciente avec celui-ci. Qu’il y ait ou non un Guru humain, le Guru intérieur est, lui, toujours présent dans tous les cas, puisqu’il ne fait qu’un avec le « Soi » lui-même ; et, en définitive, c’est à ce point de vue qu’il faut se placer si l’on veut comprendre pleinement les réalités initiatiques ; sous ce rapport, il n’y a d’ailleurs plus d’exceptions comme celles auxquelles nous faisions allusion tout à l’heure, mais seulement des modalités diverses suivant lesquelles s’exerce l’action de ce Guru intérieur. Comme le Guru humain, mais à un moindre degré et plus « partiellement » si l’on peut s’exprimer ainsi, les upagurus sont ses manifestations ; comme tels, ils sont, pourrait-on dire, les apparences qu’il revêt pour communiquer, dans la mesure du possible, avec l’être qui ne peut encore se mettre en rapport direct avec lui, de sorte que la communication ne peut s’effectuer qu’au moyen de ces « supports » extérieurs. Cela permet de comprendre, par exemple, comment il est dit que le vieillard, le malade, le cadavre et le moine rencontrés successivement par le futur Bouddha étaient des formes prises par les Dêvas qui voulaient le diriger vers l’illumination, ces Dêvas eux-mêmes n’étant ici que des aspects du Guru intérieur ; il ne faut pas nécessairement entendre par là que ce n’aient été que de simples « apparitions », bien que celles-ci soient assurément possibles aussi dans certains cas. La réalité individuelle de l’être qui joue le rôle d’un upaguru n’est point affectée ni détruite par là ; si cependant elle s’efface en quelque sorte devant la réalité d’ordre supérieur dont il est le « support » occasionnel et momentané, c’est seulement pour celui à qui s’adresse spécialement le « message » dont, consciemment ou plus souvent inconsciemment, il est ainsi devenu le porteur.
Pour prévenir toute méprise, nous ajouterons qu’il faudrait bien se garder d’interpréter ce que nous venons de dire en dernier lieu en ce sens que les manifestations du Guru intérieur constitueraient seulement quelque chose de « subjectif » ; ce n’est nullement ainsi que nous l’entendons, et, à notre point de vue, la « subjectivité » n’est que la plus vaine des illusions. La réalité supérieure dont nous parlons se situe bien au-delà du domaine « psychologique », et à un niveau où la distinction de l’« objectif » et du « subjectif » n’a véritablement plus aucun sens ; certains pourront même trouver que cela est trop évident pour qu’il y ait lieu d’y insister, mais nous connaissons trop bien la mentalité qui est celle de la plupart de nos contemporains pour ne pas savoir que de telles précisions sont loin d’être superflues ; n’avons-nous pas vu des gens qui, lorsqu’il est question de « Maître spirituel » vont jusqu’à traduire par « directeur de conscience » ?
Гуру и упа-гуру
Если об инициатической роли гуру или духовного учителя часто говорят (что, однако, ещё не означает, что её всегда понимают правильно), то другое понятие, как правило, остается в стороне – это то, что индийская традиция обозначает словом «упа-гуру». Под ним нужно понимать всякое существо, каким бы оно ни было, встреча с которым для человека является благоприятным моментом или начальной точкой определённого духовного развития; и, в общем, необязательно, чтобы это существо само осознавало ту роль, которую оно таким образом играет. Впрочем, хотя мы здесь говорим о существе, мы вполне могли бы точно так же говорить и о вещи или даже о каких-либо обстоятельствах, вызвавших тот же эффект: все это в целом сводится к тому, что, как мы уже говорили, действовать в этом отношении в качестве «случайной причины» может что угодно. Разумеется, это не является причиной в прямом смысле слова, и в реальности подлинная причина лежит в самой природе того, на кого осуществляется это воздействие, как это демонстрирует следующий факт: то, что произвело такое влияние на одного человека, вполне может никак не повлиять на другого. Добавим, что понимаемые таким образом упа-гуру в ходе духовного развития вполне естественно могут встречаться не раз, поскольку каждый из них играет лишь эпизодическую роль и может действовать эффективно только в определенный момент, за пределами которого его вмешательство обладает такой же важностью, как и большинство вещей, которые встречаются нам каждый миг и к которым мы относимся более или менее безразлично.
Слово «упа-гуру» указывает, что он играет лишь вспомогательную и подчиненную роль, и его, по сути, можно рассматривать как помощника настоящего гуру. Действительно, он должен суметь использовать все благоприятные для развития своих учеников обстоятельства в соответствии с возможностями и конкретными склонностями каждого из них, и даже если он на самом деле является духовным учителем в полном смысле слова, он может иногда сам провоцировать подобные проявления в желаемый момент. Следовательно, можно сказать, что разные «упа-гуру» – это в некотором роде «продолжения» гуру, как инструменты и различные средства, используемые существом для выполнения или усиления своего действия, это настолько же продолжения его самого; и вследствие этого очевидно, что собственная роль его этим не умаляется – напротив, она находит возможность выполняться более полно и более приспособлено к природе каждого ученика: бесконечное разнообразие случайных обстоятельств всегда позволяет найти некое соответствие с обстоятельствами каждой индивидуальной природы.
Сказанное прилагается к случаю, который можно считать нормальным, или который как минимум должен им быть в том, что касается инициатического процесса, то есть он подразумевает реальное присутствие гуру в человеческом облике. Прежде чем перейти к рассмотрениям иного порядка, прилагаемым в равной степени к случаям более или менее исключительным, необходимо сделать ещё одно замечание. Когда инициация даруется тем, кто не обладает качествами, требуемыми для осуществления функции духовного учителя, и кто таким образом действует только как «передатчик» влияния, связанного с выполняемым им ритуалом, такой инициирующий может также быть приравнен к упа-гуру: при этом он как таковой имеет совершенно конкретную важность, в некотором роде уникальную, потому что именно его вмешательство определяет «второе рождение», даже если инициация является лишь виртуальной. Этот случай также является единственным, где упа-гуру должен обязательно осознавать свою роль, по крайней мере хоть в какой-то степени. Мы добавим это ограничение, потому что, когда речь идёт о вырожденных или ослабленных инициатических организациях, может произойти так, что инициирующий не знает о подлинной природе того, что он передает, и не имеет никакого понятия об эффективности ритуалов, что, как мы объясняли в других случаях, не препятствует им быть эффективными, пока они совершаются регулярно и в необходимых условиях. Однако, разумеется, в отсутствие гуру полученная инициация также сильно рискует никогда не стать реальной, кроме как в некотором исключительном случае, о котором мы, возможно, скажем в другой раз. Все, что мы скажем на данный момент, – это то, что, хотя теоретически нет здесь абсолютной невозможности, на самом деле она происходит примерно так же редко, как и инициатическое присоединение, полученное за пределами обычных средств, поэтому её едва ли стоит рассматривать, если ограничиться тем, что способно к самому широкому применению.
Далее мы вернемся к рассмотрению упа-гуру в общем: нам осталось уточнить его глубинный смысл, ибо сам гуру в человеческом образе является, по сути, лишь экстериоризированным и как бы «материализованным» представлением подлинного «внутреннего гуру», и его необходимость вызвана тем, что инициат, если он не достиг определённого уровня духовного развития, неспособен сознательно общаться с ним непосредственно. Есть у индивида человеческий гуру или нет, внутренний гуру присутствует всегда, потому что он тождественен «высшему я»; и в конечном счете именно эта точка зрения позволит в полной мере понять инициатические реалии. В этом отношении нет более исключений вроде тех, на которые мы намекнули только что, есть только различные условия, согласно которым совершается действие внутреннего гуру. Как и гуру в человеческом образе, но в меньшей степени и более «специфически», если можно так выразиться, различные упа-гуру являются его проявлениями; как таковые, они, можно сказать, являются образами, которые он принимает для общения, насколько это возможно, с существом, которое ещё не может обрести непосредственную связь с ним, почему общение и может осуществляться только посредством этих внешних «опор». Это позволяет понять, например, почему старика, больного, мертвеца и монаха, которых последовательно встретил будущий Будда, называют формами, которые приняли боги, желавшие направить его к просветлению, и сами эти боги были здесь только аспектами внутреннего гуру. Не нужно непременно понимать это так, что они были только простыми «видимостями», хотя это, конечно, также возможно в некотором случае. Индивидуальная реальность существа, которое играет роль упа-гуру, тем самым ни на момент не затрагивается и не уничтожается. Если при этом она осуществляется в некотором роде перед лицом реальности высшего порядка, чьей эпизодической и мимолетной «опорой» она является, то эта роль разыгрывается только для того, кому и адресуется «послание», носителем которого оно становится, сознательно или (чаще) неосознанно.
Чтобы предупредить всякое заблуждение, мы добавим, что нужно постараться не интерпретировать то, что мы только что сказали, в том смысле, что проявления внутреннего гуру составляют лишь что-то «субъективное»: мы имеем в виду совсем иное, и, с нашей точки зрения, «субъективность» здесь является самой бессодержательной из иллюзий. Высшая реальность, о которой мы говорим, находится по ту сторону «психологической» области, и «субъективное» здесь не имеет никакого смысла. Некоторые могут даже посчитать, что это более чем очевидно, но мы знаем ментальность большинства наших современников слишком хорошо, чтобы не понимать, что эти подробности далеки от того, чтобы быть поверхностными; разве мы не видели людей, которые, когда вопрос стоит о «духовном учителе», доходят до того, что толкуют его как «наставника совести»?