Le Caire, 12 février 1938
Cher Monsieur,
J’ai reçu avant-hier une lettre de M. Vâlsan, à laquelle je tâcherai de répondre sans trop tarder ; mais il faut que je vous mette tout de suite au courant d’un nouveau fait qui est encore assez déplaisant.
D’abord, je dois dire que la lettre de M. Vâlsan a confirmé, en ce qui concerne D., l’impression que j’avais eue déjà d’après ce que vous m’aviez écrit. Il me dit en effet qu’il pense que les dernières complications sont dues en grandes partie à D., qui aura déformé et même inventé certaines choses pour impressionner Avramescu, en quoi il a d’ailleurs réussi.
Maintenant, juste en même temps que cette lettre, j’en ai reçu une de D. lui-même, lequel commence par dire qu’il a beaucoup hésité à m’écrire mais qu’il croit devoir le faire parce que mon nom a été utilisé dans l’affaire en question. Il me parle de son entretien avec Avramescu d’une façon qui concorde naturellement avec ce qu’il vous en a dit, bien qu’avec moins de détails ; après quoi, il me fait reproche d’avoir “donné une espèce d’autorité” à Avramescu en collaborant à sa revue ! Cela ne l’empêche d’ailleurs pas, pour terminer, de me demander des conseils sur la voie qu’il doit suivre…
Je n’ai aucune envie de répondre directement à cette lettre, d’abord parce que dans ces conditions il n’y aurait aucune raison pour que tout cela finisse jamais, et puis surtout parce que, avec ce manque de scrupules dont parle M. Vâlsan, je me demande comment celui-là pourrait bien utiliser mes lettres. Dès lors que j’ai décidé de ne pas répondre à Avramescu, il me semble que je n’ai pas davantage à répondre à D., puisqu’il s’agit en somme d’une même affaire entre eux deux ; quant aux articles où il a parlé de mon œuvre et qu’il fait valoir aussi dans sa lettre, je ne trouve pas que j’aie lieu d’en être si satisfait… Enfin, la lettre elle-même me fait encore une impression bien peu favorable, y compris l’écriture contournée dans laquelle il semble y avoir quelque chose de faux…
Cela étant, je voudrais vous prier, à la prochaine occasion que vous en aurez (vous ou M. Vâlsan, bien entendu) de dire à D. de ma part que j’ai bien reçu sa lettre et que je le remercie de ce qu’il me communique, mais que mon intention est de rester complètement en dehors de cette affaire qui en somme ne me regarde pas ; ensuite, que je n’ai jamais donné aucune espèce d’autorité à Avramescu, que je ne connais d’ailleurs pas personnellement, et que, si j’avais accepté de collaborer à sa revue, c’est uniquement d’après le programme qu’il m’avait exposé, sans qu’aucune considération d’individualité ait eu à intervenir là-dedans ; enfin, qu’il m’est absolument impossible de me mêler de donner des conseils particuliers à qui que ce soit, ainsi que j’en ai du reste informé mes correspondants, à plusieurs reprises, par des avis publiés dans les “Études Traditionnelles”. – Je vous remercie à l’avance pour cette commission, en m’excusant de ce qu’elle peut avoir d’ennuyeux ; mais je ne vois vraiment pas d’autre moyen pour me débarrasser de ce personnage, dont je n’attendais pas du tout cette manifestation !
Croyez, je vous prie, cher Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
Каир, 12 февраля 1938 г.
(перевод на русский язык отсутствует)