Le Caire, 17 juillet 1937
Cher Monsieur,
J’ai reçu ce matin votre lettre du 14 juillet ; j’ai répondu aux précédentes le 11 et le 14. J’ai naturellement adressé ces deux lettres à Bucarest ; j’espère qu’elles vous parviendront avant votre départ, ou qu’en tout cas elles vous suivront.
Je vous remercie de continuer à me tenir au courant de ce qui se passe ; je vois qu’effectivement les choses prennent de plus en plus mauvaise tournure ; et dans ces conditions, comme je vous l’ai déjà dit l’autre jour, il est certainement préférable que vous me communiquiez tout ce qui concerne l’histoire de vos relations avec M. Avramescu. – Celui-ci m’a écrit en effet que vous faisiez des conférences à un groupe de jeunes gens appartenant à la Société Théosophique ; cela semblait indiquer qu’il s’agissait de tout autre chose que d’une simple conférence faite occasionnellement et à la suite d’une demande spéciale, ce qui est assurément très différent. Quant à votre travail, ce qu’il a dit à D. à ce sujet est absolument faux
: il m’en a parlé seulement pour critiquer certains rapprochements linguistiques qu’il ne trouvait pas exacts, et aussi pour vous reprocher de lui avoir “pris” certaines idées (je ne sais plus lesquelles) qu’il vous aurait exposées au cours de vos conversations ; mais il n’a jamais fait la moindre allusion à quoi que ce soit de “subversif”. Par conséquent, il va de soi que je n’ai jamais demandé qu’on interrompe la publication de votre travail ; en fait, si elle s’est trouvée retardée, c’est uniquement par suite de circonstances ne dépendant de la volonté de personne (limitation du nombre des pages, nécessité de faire passer des articles qu’on ne pouvait pas ajourner indéfiniment, etc.) ; M. Clavelle pourra vous le confirmer, d’autant plus que c’est lui seul qui se charge d’arranger avec Chacornac la disposition de la revue (la distance où je suis ne me permet évidemment pas d’intervenir dans ces questions qui ne peuvent se régler que sur place). Vous pouvez donc être tout à fait rassuré à cet égard ; et je dois encore ajouter que, pour ce qui est de l’histoire du “pacte” (?), je n’avais jamais entendu parler de cela non plus jusqu’ici. – Je croyais qu’il (M. Avramescu) était toujours en relations avec M. Gig., car, dans sa dernière lettre, c’est-à-dire il y a environ trois mois, il me parlait encore de celui-ci comme s’il était toujours sûr d’avoir son appui pour la revue ; qu’a-t-il bien pu se passer aussi de ce côté ?
Maintenant, en admettant qu’on puisse parler de simple escroquerie du côté d’Avramescu, suivant l’opinion de D., il reste cependant toujours à expliquer le côté X.-Alî Abdul-Haqq, ce qui paraît plus compliqué ; je pense que c’est aussi à cela que vous faites allusion en disant que vous ne voyez pas comment on pourrait éclaircir cette affaire. D’autre part, quand vous soulignez le caractère grotesque, il est à craindre qu’il n’y ait là une “marque” tout à fait suspecte ; ce serait pire que l’escroquerie, sans d’ailleurs l’exclure, car ce mélange est très fréquent ; mais, sous ce rapport, il ne me paraît pas possible en tout cas qu’Avramescu soit plus qu’un instrument inconscient…
Je me souviens en ce moment d’une chose qui ne m’avait pas fait bonne impression : la menace publiée dans la revue contre ceux qui voudraient en faire la publication ; je trouvais que cela avait une allure de charlatanisme ; Avramescu n’y ayant pas fait allusion dans ses lettres, je ne lui en ai jamais parlé non plus ; qu’y avait-il au juste là-dessous ?
Croyez, je vous prie, cher Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
Каир, 17 июля 1937 г.
(перевод на русский язык отсутствует)