Le Caire, 19 août 1934
Monsieur,
Je m’excuse de n’avoir pu répondre tout de suite à votre lettre ; j’ai toujours une énorme correspondance en retard… Vous me disiez que vous étiez en villégiature jusqu’au 1er août, et votre lettre m’est parvenue après cette date ; je crois donc préférable, dans tous les cas, d’adresser la mienne à Bucarest.
Je pensais bien, d’après ce que vous m’aviez déjà dit, que, pour la traduction de la “Crise du Monde moderne”, les choses ne pourraient s’arranger définitivement qu’après le retour de votre éditeur. C’est d’ailleurs presque toujours ainsi en cette saison ; rien ne peut se faire pendant cette période de vacances où presque tout le monde s’absente plus ou moins.
Merci pour votre article, qui me paraît très bien comme présentation générale de mon œuvre, et pour votre intention de le faire suivre de plusieurs autres. Naturellement, je ne connais pas les dispositions particulières du public auquel cela s’adresse, mais je pense bien que ce doit être à peu près la même chose dans tous les pays…
Quant à vos questions, je dois dire tout d’abord que le projet d’ouvrage que vous envisagez est très intéressant, mais n’est pas sans présenter bien des difficultés ; pourriez-vous me donner un peu plus de précisions sur la façon dont vous pensez traiter ce sujet ? – En tout cas, on ne peut pas donner de noms comme vous le demandez ; les êtres dont vous parlez n’ont véritablement pas de noms, ils sont au-delà de cette limitation ;
Pour ce qui est de vos dernières questions, il m’est malheureusement bien difficile d’y répondre d’une façon satisfaisante, car, sur toutes ces questions, je ne connais pour ainsi dire pas d’ouvrages occidentaux qu’il soit possible de recommander vraiment ; ou du moins, s’il y en a, ce sont seulement des ouvrages anciens, introuvables et peut-être même inédits pour la plupart. Je dois avouer aussi que je n’ai pas du tout la mémoire des indications bibliographiques ; peut-être, si vous me disiez quelles sont les principales choses que vous avez déjà lues dans cet ordre d’idées, cela me ferait-il penser à d’autres choses que je pourrais vous indiquer. En tout cas, il ne faut jamais oublier que la lecture des livres, quels qu’ils soient, ne peut être rien de plus qu’un point de départ pour la réflexion et la méditation.
Quant à indiquer à quiconque une voir de “réalisation”, c’est là une chose que je dois m’interdire rigoureusement ; je ne puis accepter de “diriger” personne ni même de donner de simples conseils particuliers, cela étant entièrement en dehors du rôle auquel je dois me tenir. Croyez bien qu’il s’agit là d’une règle tout à fait générale, qui n’implique aucun doute à l’égard de vos intentions, et que je dois même observer tout aussi bien en ce qui concerne les personnes que je connais le mieux. J’ai même donné des avertissements à ce sujet, à diverses reprises, dans la “Voile d’Isis”, pour répondre à des questions que j’avais reçues en ce sens ; et j’ai précisé que je ne pouvais mettre personne en relation directe avec des organisations initiatiques, n’en ayant point reçu la charge ; j’avoue d’ailleurs que je suis fort loin de souhaiter que cela m’arrive jamais, pour de multiples raisons…
Sur les premiers points, si ce que je vous ai dit vous amène à formuler d’autres questions plus précises, il est bien entendu que j’y répondrai très volontiers, autant qu’il me sera possible de le faire. Je vous demanderai seulement, une fois pour toutes, de m’excuser s’il ne m’est pas possible de le faire toujours aussi promptement que je le voudrais.
Toutes sortes de circonstances m’ont empêché jusqu’ici de mettre un nouveau livre en train ; j’espère cependant pouvoir y arriver enfin assez prochainement ; mais je ne suis pas encore entièrement fixé sur ce qu’il sera ; ce ne sont certes pas les sujets à traiter qui manquent… Peut-être sera-ce en quelque sorte une suite à “Orient et Occident” et à la “Crise du Monde moderne” ; j’ai aussi l’intention de réunir, en leur donnant une autre forme, mes articles sur l’initiation ; et je pense toujours au travail que j’ai déjà annoncé sur les conditions de l’existence corporelle, mais ce ne sera sans doute pas le premier à paraître.
Croyez, je vous prie, Monsieur, à mes sentiments très distingués.
René Guénon
Каир, 19 августа 1934 г.
(перевод на русский язык отсутствует)