Le Caire, 5 janvier 1936
Cher Monsieur,
Voilà déjà une quinzaine de jours que j’ai reçu votre lettre du 4 décembre, et je m’excuse de n’y avoir pas répondu plus tôt, si bien que je n’ose plus vous écrire à votre adresse de vacances et que je crois plus sûr maintenant de le faire à Bucarest, d’autant plus qu’il y a, ces temps-ci, beaucoup d’irrégularité et de retard dans les courriers, je ne sais trop pourquoi… – Vous avez dû recevoir dans l’intervalle 2 autres lettres de moi ; je pensais un peu que vous alliez me récrire à cause de cela, mais peut-être avez-vous déjà écrit directement à Clavelle comme je vous le demandais. Je pense que vous ne verrez aucun inconvénient à faire cet arrangement de votre article, et qu’en même temps vous pourrez en profiter pour y ajouter encore quelques-unes des choses nouvelles et importantes que vous me signalez cette fois. J’apprends du reste que, en prévision de cela, la composition des n os de janvier et février a déjà été établie avec d’autres articles ; si donc la publication de votre travail ne doit commencer que dans le n° de mars, vous aurez encore ainsi devant vous tout le temps nécessaire. Je crois comprendre, par ce que vous me dites cette fois, que vous n’avez pas dû garder le double de votre manuscrit ; je pense donc que vous aurez demandé à Clavelle de vous le retourner, puisque, comme je vous l’ai dit, il attendait vos indications pour le faire.
Les différentes formes et variantes du swastika que vous m’indiquez sont intéressantes aussi ; il y en a plusieurs que j’ai déjà relevées ailleurs (notamment la forme à branches courbes sur les monnaies gauloises) ; il faudra que je tâche quelque jour de réunir les notes que j’ai là-dessus, mais cela représente un travail assez compliqué. – Quant à l’autre figure, il est assez difficile de savoir ce qu’elle est au juste ; il est possible qu’il s’agisse réellement de foudres, c’est-à-dire l’équivalent du “vajra” thibétain. Je ne sais, à ce propos, si vous avez vu un article que j’ai écrit sur les “pierres de foudre”, car cela remonte déjà à plusieurs années…
Je ne sais pas non plus où M. Rivière a pu trouver l’indication dont il s’agit ; en tout cas, il ne serait certainement pas prudent d’en faire état sans l’avoir retrouvée par ailleurs, provenant d’une source plus sûre et plus digne de fois.
Pour les Pélasges, vous ferez bien, je crois, de mentionner la citation du scoliaste de Pindare, à cause des lecteurs qui connaissent l’opinion de Saint-Yves, laquelle ne repose probablement que sur des étymologies fantaisistes. Au sujet de Dodone, il y a aussi je ne sais plus trop quelle histoire de “colombes noires”, qui ne paraît pas s’accorder trop bien avec le caractère plutôt hyperboréen du symbolisme du chêne.
Le symbolisme crucial de la migration hyperboréenne, l’aboutissement de la direction prolongée du sillon de Novac, la grotte traversant le Mont Our, vous pourrez aussi ajouter tout cela, et tout particulièrement, bien entendu, ce que vous avez constaté pour la latitude de 45° et qui est tout à fait remarquable. Pour les heures du lever et du coucher du soleil, je voulais me rendre compte si cela coïncidait avec la région qui était indiquée par le fait que le jour le plus long y est double du jour le plus court, mais je vois qu’il n’en est rien. – Mais il faut que je vous signale une inexactitude sur un point : la racine Kre ou Kri
(de création, etc.) n’est pas du tout la même que la racine Krn de Κρόνος : la première signifie faire, agir, tandis que la seconde a un sens d’élévation et de puissance. – Quant à ce qui concerne le nom de Kaliman et le rapprochement avec le “Roy du Ciel”, ainsi que les Rohmans et les Hontsan, il y a sûrement là des choses fort intéressantes, mais qui demanderaient peut-être encore à être examinés de plus près… La localisation du Centre qui a “missionné” Jeanne d’Arc est sans doute une question difficile à éclaircir ; il n’est pas invraisemblable, en somme, qu’il ait pu être en Dacie, et même cela paraîtrait plus plausible que l’idée de certains qui ont voulu le situer dans la région montagneuse du centre de la France ; si cela pouvait être confirmé, le rapprochement avec les autres “envoyés” serait tout à fait frappant ! Mais il faut sans doute être prudents sur ce point, jusqu’à nouvel ordre du moins ; qui sait si vous ne trouverez pas encore autre chose qui permettrait d’être plus affirmatif ? Si vous pouvez arriver à voir ces Hontsan, malgré la difficulté du voyage, il est possible que cela apporte encore des précisions.
Le personnage dont je vous ai parlé s’appelait exactement le prince Jean Campignano-Cantemir ; j’ai retrouvé ce nom depuis que je vous ai écrit ; peut-être pourrez-vous ainsi savoir de qui il s’agit au juste. Il n’avait d’ailleurs certainement rien d’intéressant par lui-même ; c’est seulement la question de sa famille qui peut présenter quelque intérêt.
Quant à la question du mystérieux Io, j’avoue qu’elle ne m’apparaît pas encore tout à fait clairement, bien qu’il me paraisse probable, comme à vous, qu’il y ait lieu de la rapporter encore au Roi du Monde ; seulement, quelle peut bien en être l’origine ? Faut-il y voir réellement une forme abrégée du nom de Jean, ou faut-il le rapprocher du Ιαω des Gnostiques, d’un mot qui était en usage dans les mystères dionysiaques, etc. ? Il est vrai que, au fond, tout cela ne s’exclut peut-être pas autant qu’on pourrait le croire au premier abord ; il y a souvent de ces similitudes entre plusieurs choses apparemment très différentes qui ont bien aussi leur raison d’être (le cas même de Jean et de Janus en est un exemple) ; vous me redirez ce que vous pensez de ces suggestions, qu’il me serait un peu difficile de préciser pour le moment…
J’allais oublier les monts Riphées : ici, je ne crois pas qu’on puisse faire un rapprochement avec le nom des Αριμοι, car il n’y a pas de racine commune ; mais il semblerait que les 2 racines aient été en quelque sorte fusionnées dans Αριμφεοι. Quant à Riphée et Orphée, il n’y a là en somme que 2 forme d’un même nom, car les voyelles n’ont pas d’importance ; certains ont voulu rattacher le nom d’Orphée à une racine “rapha” qui, en hébreu, a le sens de médecine ou de guérison (par exemple dans le nom de l’archange Raphaël), mais cela aussi est assez douteux. En tout cas, il n’y a certainement aucun rapport avec Ahriman qui n’est qu’une forme assez moderne dérivée du zend Angromaïnyus
(dont les Juifs, de leur côté, ont fait Arminûs ou Armilûs
, qui est dans le Talmud la désignation de l’Antéchrist).
J’arrive à “Harap-Alb” : d’après tout ce que vous me dites de l’auteur, il paraît encore plus probable qu’il a véritablement joué là un rôle de “transmetteur”, peut-être plus ou moins inconscient ; mais le point le plus important serait de savoir qui a pu le charger de ce rôle ; d’autre part, ce fait même ne semblerait-il pas indiquer que la tradition dont il s’agissait de fixer ainsi le souvenir était alors sur le point de s’éteindre ? Cela n’est pas bien loin de nous, assurément, mais malgré tout, depuis une soixantaine d’années, bien des choses ont encore eu le temps de disparaître (surtout avec les changements si rapides de notre époque) ; ainsi, dans certaines régions de France, de mystérieuses réunions qui avaient lieu la nuit dans les bois et qu’on disait se rattacher à un reste du Druidisme ont cessé précisément vers cette date là… – Quant au fait de cette apparition, qui me paraît important aussi, savez-vous s’il s’est produit quelque chose de nouveau ? En effet, elle ne présente pas précisément le caractère d’une apparition chrétienne ; il y a pourtant la ressemblance avec la description des ascètes du mont Athos, et je voyais aussi ces jours-ci une ancienne image d’un saint éthiopien figurés avec des ailes…
Je ne connaissais pas le nom de John Cords, mais je me doutais bien qu’il devait s’agir d’un représentant de l’Église catholique libérale ; d’autre part, “Follow the King” est la devise de l’Ordre théosophiste de la “Table Ronde”. Tout ce que vous me dites cette fois est encore bien significatif ; un don de 2 millions doit être une chose bien facile pour Bazil Zaharoff ! Je ne savais pas (ou je ne m’en souvenais pas si je l’ai su) la parenté du prince de Wird avec la reine Élisabeth ; avec cela, il est de moins en moins douteux que c’est bien du même personnage qu’il s’agissait déjà dans toute cette histoire… – Quant à votre question au sujet des révolutions française et russe, je ne crois pas que des représentants conscients de la contre-initiation se mettent jamais en évidence dans de pareilles circonstances ; certains chefs apparents peuvent être plutôt de simples instruments entre leurs mains.
Pour la conservation de la Tradition primordiale (qui est au delà des formes particulières et secondaires), c’est bien de l’Agartha qu’il s’agit. D’autre part, un jîvan-mukta est évidemment au-dessus de toute qualification, mais il n’a pas forcément une certaine fonction à remplir, comme celle des êtres de l’Agartha. – La question des qualifications ne se rapporte pas à la personnalité, mais seulement à la possibilité de prendre l’individualité humaine pour base de la réalisation ; il me semble que cette considération doit modifier quelque peu la façon dont vous avez envisagé la chose ; vous voudrez donc bien m’en reparler une prochaine fois. Il peut d’ailleurs y avoir quelque chose de juste dans ce que vous dites là au sujet des gunas mais cependant cela ne me semble pas tout à fait au point.
Les nouvelles que vous me donnez de M. Avramescu sont vraiment bien fâcheuses ; je ne savais rien de tout cela ; il va falloir que je tâche de lui écrire un mot…
J’apprends que Schuon est encore en Suisse, mais je ne sais pas pour combien de temps ; en tout cas, je lui ai déjà parlé de vous la dernière fois que je lui ai écrit ; je pense donc que maintenant vous pourrez très bien lui écrire vous-même directement, dès qu’il me sera possible de vous donner son adresse d’une façon sûre ; vous faites d’ailleurs certainement mieux de ne parler de cela à personne.
Croyez, je vous prie, cher Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
Каир, 5 января 1936 г.
(перевод на русский язык отсутствует)