Le Caire, 25 novembre 1935
Cher Monsieur,
Merci de votre envoi que j’ai reçu avant-hier, et qui a dû se croiser avec ma réponse à votre précédente lettre. – Cette nouvelle étude, que je viens de lire attentivement, est vraiment très intéressante et donne certainement, sur les points importants, beaucoup plus de précision et de poids à ce que vous aviez envoyé précédemment. J’espère donc qu’il sera possible de publier le tout intégralement ; seulement, comme vous le comprendrez facilement, ce ne sera possible en 2 fois, mais seulement en 3 au moins, peut-être même 4 ; mais en somme cela a peu d’importance, l’essentiel est que l’étude entière puisse paraître. J’ai écrit tout de suite à ce sujet à Clavelle, afin qu’il puisse s’entendre avec Chacornac, car cela est naturellement plus facile en parlant que par lettre ; il faut en effet que je vous dise que nous sommes toujours obligés de prendre certaines précautions pour amener Chacornac à faire les choses comme nous le voulons, bien que ce soit tout de même un peu plus facile maintenant que ce ne l’était il y a quelques années, au début de la nouvelle orientation du “Voile”. Enfin, il y a là toute une “diplomatie” nécessaire et heureusement Clavelle veut bien se charger de servir d’intermédiaire pour tout cela ; c’est lui aussi qui se chargera d’intercaler les passages de la 1re partie comme vous le demandez, ce qui d’ailleurs ne me paraît pas difficile, et aussi de corriger les épreuves comme il le fait pour mes articles. Ce pour quoi je crains quelque résistance de la part de Chacornac, c’est la publication des photographies, à cause des frais supplémentaires qu’elle entraînera ; pourtant je pense bien comme vous qu’elles seraient nécessaires ; j’en ai donc parlé à Clavelle pour qu’il prépare la chose dès maintenant, et j’espère que cela pourra s’arranger tout de même… Quant au tirage à part, si vous payez le papier, je ne pense pas que cela puisse soulever de difficultés ; je vous tiendrai au courant, ou bien Clavelle vous écrira lui-même. – Si je comprends bien, le titre “La Dacie hyperboréenne” devra maintenant être celui de la totalité de votre étude ; est-ce bien exact ? – En dehors des clichés pour la reproduction des photographies, il en faudra naturellement aussi pour la carte qui se trouve dans votre texte, ainsi que pour les signes de l’inscription dacique. Ce qui sera un peu plus compliqué à arranger, ce sont les autres signes qui, un peu avant ceux-là (catégorie B des monnaies), se trouvent disposés dans le texte même ; peut-être sera-t-on obligé de les réunir en un tableau avec des renvois, car il est douteux que l’imprimeur consente à faire pour cela des caractères spéciaux. – À propos de ces signes daciques, il y a (à part la présence de la triple enceinte qui est très remarquable) quelque chose de vraiment curieux au sujet de cette forme spéciale de swastika sur laquelle vous appelez l’attention : il y a quelques jours, j’ai relevé, dans un ouvrage qu’on m’avait communiqué, une figure exactement semblable (sauf que le sens de rotation est contraire) qui vient… des Indiens de l’Amérique du Nord ! Comme j’ai encore d’autres figures de formation similaire, mais de provenance très différente, je ferai peut-être, quand votre étude aura paru, une note pour signaler ces “coïncidences” qui sont réellement frappantes…
Autre chose : il y a quelques mots grecs et latins que je n’arrive pas à lire exactement ; je pense qu’on pourra le faire à Paris avec l’aide d’un dictionnaire (je n’en ai pas ici), mais, s’il restait quelques cas douteux, je demanderai qu’on vous les signale afin d’éviter autant que possible de fâcheuses fautes d’impression. En attendant, voici les choses principales que j’ai notées à cet égard : dans l’expression grecque désignant le pôle, … Ούράνου, quel est le 1er mot ? Je pense que le nom grec de la Lune s’écrit Σεληνη et non Σελινη (ce qui d’ailleurs ne change pas la prononciation) ; voudriez-vous vérifier ? – Une des anciennes désignations du Ciel chez les Romains est-elle bien “Duonus Cerus” – Je ne lis pas bien le nom du héro qui vole le cheval du Voyvode : est-ce “Corbea” ? – Il y a aussi le nom du “pays de l’été” cité par Henri Martin, que je n’arrive pas à déchiffrer… – Une autre remarque encore : vous citez dans une note un passage d’“À l’ombre des monastères thibétains” de Marquès Rivière ; celui-ci s’étant tourné contre nous de la plus vilaine façon et étant devenu un de nos ennemis les plus acharnés, il n’est peut-être pas très opportun de le mentionner, d’autant plus qu’il a lui-même renié absolument tout ce qu’il a écrit sur l’Orient ; de plus, le livre en question n’est fait que d’“emprunts” pris de tous les côtés et arrangés d’une façon plutôt fantaisiste, de sorte que ce n’est certainement pas une “source” sur laquelle on puisse s’appuyer ; dans ces conditions, voyez-vous quelque inconvénient à la suppression de cette note ?
Maintenant que je crois n’avoir rien oublié de ces remarques, puisque vous me demandez ce que je pense de tout cela, la nature hyperboréenne de la tradition roumaine ou dace ne me paraît pas douteuse, et cela explique certainement bien des choses énigmatiques en ce qui concerne Orphée, Zalmoxis, etc. ; je ne vois même pas comment tous les passages des auteurs anciens que vous citez pourraient se comprendre autrement. – Une autre chose qui me paraît très importante aussi, c’est ce qui concerne le Caucase et ses “localisations” différentes ; cela permettrait de justifier un rapprochement se rapportant aux traditions arabes ( qâf
= qâfqasiyah
) qui, jusqu’ici, m’avait paru quelque peu douteux, mais qui, d’après cela, pourrait bien tout de même reposer sur quelque chose de réel. – Il y a dans tout cela bien des indices d’une des étapes du “Centre”, à une époque qu’il serait sans doute bien difficile de déterminer exactement ; à ce sujet, pourriez-vous me dire quelle est la latitude de la région dont il s’agit, et aussi quelles y sont les durées respectives du jour et de la nuit aux solstices d’été et d’hiver ? D’autre part, à quelles régions aboutirait la direction du “sillon de Novac” si on la prolongeait du côté de l’Orient jusque vers l’Asie centrale ? Je n’ai pas ici de carte qui me permette de m’en rendre compte ; et cela peut avoir de l’importance pour déterminer la succession des différentes étapes. – Il semble que la venue des Celtes en Gaule ait été en somme assez récente, peut-être même seulement vers le VIe siècle avant l’ère chrétienne ; il se pourrait très bien qu’ils y soient venus, non pas du Nord directement, mais de l’Est de l’Europe, de la région danubienne (peut-être avec quelques stations intermédiaires) ; et, en Gaule, il a dû s’opérer une jonction avec d’autres peuples qui y étaient établis antérieurement dont la tradition n’était pas hyperboréenne, mais atlantéenne ; s’il en est ainsi, la tradition dacique représenterait en tout cas une continuation de la tradition hyperboréenne sous une forme beaucoup plus pure que chez les Celtes. Naturellement, la jonction avec la tradition atlantéenne en certains points avait aussi sa raison d’être, mais c’est là une question tout à fait indépendante de l’autre… – Une idée qui me vient en ce moment : est-il possible qu’il y ait un rapport entre le nom même d’Orphée et celui des monts Riphées ? Je me demande aussi, à ce propos, quelle est la provenance du nom de ce “Rifeo” que Dante place dans le ciel de Jupiter et dont il fait un Troyen ( Paradiso
, XX, 68) ; ce nom se trouve-t-il quelque part chez Homère ou chez Virgile ? – Il faut encore que je vous signale un autre point, concernant les Pélasges : certains, comme Fabre d’Olivet, je crois, et en tout cas S t
Yves d’Alveydre, en font des peuples de race noire ayant occupé l’Europe avant la venue des Scythes hyperboréens, et que ceux-ci auraient refoulés en descendant du Nord ; mais cela ne repose probablement que sur des étymologies plus ou moins fantaisistes. D’autres, rapprochant leur nom de πελαγος, en font des peuples marins et navigateurs, dans lesquels ils veulent voir les descendants des Atlantes. D’après ce que vous exposez, il semblerait au contraire que les Pélasges aient été, comme les Scythes, un des noms des peuples hyperboréens eux-mêmes ; avez-vous examiné de près cette question qui ne paraît pas entièrement claire ? – Enfin, quant à la survivance de la tradition dace jusqu’au moyen âge, à l’époque de la fondation des principautés roumaines, elle n’a assurément rien d’invraisemblable ; pour ce qui se rapporte aux époques plus modernes, il peut ne s’agir que d’une transmission moins consciente ; évidemment, il doit être bien difficile de trouver quelque chose qui permette d’être absolument affirmatif là-dessus, aussi bien que quand il s’agit de savoir jusqu’à quel moment la tradition druidique, de son côté, est restée réellement vivante… – À propos de ces choses qui se sont maintenues jusqu’à la fin du moyen âge, avez-vous trouvé quelque part une expression ayant exactement le sens de “Roi du Ciel” ? Celle-ci joue un rôle important dans l’histoire de Jeanne d’Arc, et certains la considèrent comme le titre du chef d’un certain centre spirituel qui, à cette époque, aurait existé encore quelque part en Europe, sans qu’on paraisse d’ailleurs pouvoir le localiser d’une façon précise. Je me demande s’il n’y a pas un rapprochement à faire avec des noms tels que Caliman, Karaiman, etc., dont le sens est en tout cas voisin de lui-là.
Je viens de m’apercevoir que vous avez oublié de fermer les guillemets à la fin de la citation du mémoire de Köhler ; je pense qu’elle doit s’arrêter à la référence à Pausanias pour les temples d’Apollon construits en pierre blanche, mais je n’en suis pas tout à fait sûr ; voudrez-vous donc me dire ce qu’il en est au juste ? – J’ai remarqué que vous citez un prince Cantemir ; j’ai connu autrefois un prince Campignano-Cantemir, qui appartenait sans doute à la même famille, et qui affirmait descendre directement de Tamerlan ; sauriez-vous quelque chose là-dessus ? Bien entendu, cette dernière question n’a qu’un intérêt très secondaire… – À propos des monnaies, il y a quelque chose de très remarquable dans la généralité du type présentant une tête humaine d’un côté et un cheval de l’autre, avec adjonctions d’attributs variables suivant les cas ; j’ai dû signaler cela quelque part, mais je ne sais plus trop où ; il y a une grande ressemblance entre les monnaies dace de ce type et les monnaies gauloises. – Excusez le désordre de toutes ces remarques, que je vous écris à mesure qu’elles me viennent à la pensée.
Votre histoire au sujet du Comte de Saint-Germain devient encore plus curieuse que je ne le pensais d’après ce que vous m’aviez dit l’autre fois, car elle confirme des choses que je soupçonnais depuis très longtemps. Il ne paraît pas douteux que sir Bazil Zaharoff soit un représentant important d’une des branches de la “contre-initiation” ; certains pensent même qu’il en serait un des chefs ; mais cela est peut-être un peu trop dire, car il n’est pas probable que les véritables chefs jouent jamais eux-mêmes un rôle qui les mette tellement en évidence… J’en suis arrivé à me demander si ce n’est pas de lui qu’il s’agissait en réalité dans l’histoire à laquelle j’ai fait allusion dans le “Théosophisme”, et qui, en fait, avait un rapport avec la constitution de l’Albanie en État indépendant. Serait-ce lui aussi qui aurait été reçu par la reine Élisabeth de Roumanie, apparemment vers la même époque, ou bien s’agit-il là d’un autre personnage encore ? En tout cas, si vous êtes sûr pour ce qui s’est passé en 1927, ses rapports avec A.B. ne peuvent plus faire aucun doute. Quant à ce pasteur anglais, savez-vous s’il appartient à la “Liberal Catholic Church” ? Vous savez que les théosophistes prétendent que le comte de Saint-Germain est derrière celle-ci, aussi bien que derrière la “Co-Masonry” (dans les Loges de laquelle on réserve pour lui un siège que personne n’a le droit d’occuper). Je viens de regarder un portrait de Bacon (autre “incarnation” du “Maître”) que les théosophistes ont publié avec intention, en rapport précisément avec la L.C.C. ; il ressemble assez curieusement à celui de sir Bazil Zaharoff ! – Il y a sûrement sous tout cela des manœuvres bien ténébreuses, et vous n’avez pas tort de trouver que cette attention portée à la Roumanie a quelque chose d’inquiétant… – Quant au vrai comte de Saint-Germain, si ce nom ne désigne qu’une fonction (ce qui est le plus vraisemblable), il pourrait toujours être repris par des envoyés d’un même centre, à supposer qu’il y ait encore lieu d’indiquer ainsi la continuité de leur mission ; mais, actuellement, il ne me semble pas qu’on en ait d’exemples authentiques, et, étant donné l’état où on en est arrivé le monde occidental, il n’y aurait rien d’étonnant à ce que ces manifestations aient réellement pris fin. On pourrait même se demander si l’abus qui est fait du même nom n’a pas été rendu possible précisément par le fait que les véritables centres initiatiques avaient déjà renoncé à l’utiliser…
Une chose qui m’inquiète un peu, c’est que je suis sans nouvelles de M. Avramescu ; savez-vous où il en est pour sa revue ? Il m’avait demandé un article pour le nº qu’il pensait pouvoir faire paraître le mois dernier ; je l’ai donc fait le plus vite que je l’ai pu pour qu’il l’ait à temps, mais depuis que je le lui ai envoyé, je n’ai rien eu de lui ; je pense pourtant qu’il doit l’avoir bien reçu, car j’avais naturellement recommandé l’envoi (je me rappelle même l’avoir expédié en même temps que la réponse également recommandée à votre lettre au sujet du Mont Athos)
Bien cordialement à vous
René Guénon
Каир, 25 ноября 1935 г.
(перевод на русский язык отсутствует)