Le Caire, 29 septembre 1933
Cher Monsieur,
J’ai reçu hier les épreuves des pages 97 à 158, et je vous écris aussitôt après en avoir terminé la lecture. – Je trouve très bien, d’une façon générale, ce qui se rapporte à la question des castes, et aussi à celle des métiers ; ce que je trouve à relever ne se rapporte qu’à de simples détails.
À propos de la note p. 102, je me demande si vous savez que l’étymologie réelle de Montjoie est Mons Jovis ; je vous le signale à tout hasard.
Dans la note de la p. 106, il y a une erreur sur la dérivation du nom d’Arthur, qui ne vient pas de la racine ar, mais du mot arth, nom celtique de l’ours (grec ἀρκτος, sanscrit riksha) ; et ce nom d’Arthur est en somme identique à celui de l’étoile Arcturus ; le symbolisme de l’ours est d’ailleurs essentiellement hyperboréen.
Le mot karma signifie uniquement “action” (soit au sens général, soit spécialement dans celui d’action rituelle) ; je ne pense donc pas qu’on puisse dire que le karma soit une “loi” (p. 109) : l’action a des lois (exprimant ses rapports avec les effets qu’elle entraîne), mais elle-même n’est pas une loi. – Il ne me semble pas possible non plus de traduire karma par “destin” (p. 115) : le destin peut être déterminé par l’action, mais il n’est pas l’action elle-même.
Je ne connaissais pas l’oracle auquel vous faites allusion au début de la p. 116 ; c’est intéressant en raison de la concordance que vous indiquez en ce qui concerne le Kali-Yuga ; vous serait-il possible de me dire, d’une façon plus précise, à quelle époque et dans quelles circonstances cet oracle a été prononcé ?
Je vous signale un fait qui vient à l’appui de ce que vous dites à la p. 120 : dans le langage spécial du Compagnonnage, le mot “vocation” est toujours employé dans le sens de “métier” : au lieu de demander à quelqu’un quel est son métier, on lui demande quelle est sa vocation.
À propos des pp. 121-122, je suis étonné que vous n’ayez pas signalé spécialement le rôle de Janus (qui était en même temps le dieu de l’initiation) comme patron des “Collegia fabrorum”. – Une remarque à propos du “dies natalis” : dans l’Islam, toutes les confréries célèbrent toujours également la naissance (mûlid) de leur fondateur ; ce qui est assez curieux, c’est que dans le Christianisme, au contraire, la fête d’un saint est toujours la commémoration de sa mort, sauf une seule exception : la nativité de St Jean-Baptiste, qui a pris précisément la place de la fête de Janus au solstice d’été.
Un point où je ne puis être d’accord avec vous, c’est en ce qui concerne le Bouddhisme primitif (p. 128) : celui-ci avait au contraire un caractère démocratique et égalitaire, puisqu’il rejetait formellement la distinction des castes ; ce n’est que dans les formes ultérieures (surtout hors de l’Inde) qu’il y a eu un retour à des conceptions plus conformes à l’orthodoxie traditionnelle. Ce que vous dites pour le nirvâna n’en est d’ailleurs pas moins exact.
Je ne comprends pas très nettement ce qu’il faut entendre par “Wildes Heer” (p. 131), et il me semble que cela demanderait à être un peu plus expliqué. Je ne sais pourquoi cela me rappelle certaines histoires fantastiques de “chasses nocturnes” que j’ai entendu raconter bien souvent ; ce rapprochement est-il justifié ?
Pour l’interprétation du sceau des Templiers (note p. 132), il se peut que vous ayez raison : il y a cependant une objection : c’est que les deux chevaliers sont armés, ce qui semblerait indiquer qu’ils sont tous deux engagés dans le combat ; Krishna, conduisant le char d’Arjuna, ne porte pas d’armes.
Je n’ai malheureusement pas ici le texte de la Bhagavad-gîtâ, de sorte que je ne peux pas vérifier si le passage III, 45 (pp. 132-133) est bien celui auquel je pense ; mais il m’a rappelé un contresens que j’avais remarqué autrefois dans la traduction de Senart : kâmarûpa ne veut pas dire “sous forme de désir”, mais “qui prend la forme qu’il désire”, ou en d’autres termes, “qui change de forme à volonté”. – Dans le passage III, 38 (pp. 135-136), le mot peccato me choque un peu : on peut bien parler de “faute”, mais l’idée de “péché” n’est guère dans l’esprit de la doctrine hindoue...
Non seulement la tradition islamique donne un rang spirituel très élevé aux guerriers tués dans le jihâd, mais il y a ceci de spécial qu’on les considère comme n’étant pas morts véritablement ; je dois dire que c’est d’ailleurs là un point qui est assez difficile à expliquer clairement.
Quelqu’un m’écrivait dernièrement avoir vu à Berlin, sur le drapeau d’une formation simili-militaire, la rune
dont vous parlez dans la note de la p. 138 ; il est probable que l’usage qui en est fait ainsi est en rapport avec la signification que vous indiquez. Du reste, on m’a signalé que les ouvrages d’Hermann Wirth avaient actuellement un grand succès en Allemagne.
Le nom de l’étendard des Templiers (note p. 139) s’orthographie Beaucéant, avec c et non s ; il paraît même que l’orthographe primitive serait Boucéan ; l’origine de ce nom est tout à fait obscure, et je n’en ai vu aucune explication satisfaisante.
Pour la note de la p. 141, il y avait tout de même, entre les cités grecques, un lien d’une autre nature que ceux que vous indiquez : l’amphictyonie delphique ; peut-être serait-il bon de le mentionner.
À propos de vos réflexions très justes de la p. 143, il y a une expression, devenue courante actuellement quand il s’agit de guerre, que vous n’avez pas notée, et qui pourtant est particulièrement significative : c’est celle de “matériel humain” !
Pour les danses sacerdotales à Rome (note p. 150), il me semble que, à celles des Luperques et des Arvales, il faut ajouter celle des Saliens ; on fait même généralement dériver le nom de ceux-ci de salire ou saltare. – Je vous signale incidemment que, dans la même note, le nom de Djelaleddin Er-Rumi a été horriblement défiguré.
Sans vouloir relever les fautes d’impression, il y en a une qu’il faut que je vous indique, parce que, se trouvant dans une phrase en français, elle pourrait vous échapper : dans la première citation de la note p. 97, il faut craint et non crient ; cela change complètement le sens... – Il y a aussi une faute qui revient si régulièrement que je me demande si elle est bien due aux imprimeurs : Atzechi au lieu de Aztechi ; cette interversion des lettres fait assez vilain effet.
Doit-on, en italien, écrire retorica ou rettorica ? J’ai vu les deux formes ; si elles sont également possibles, la première est certainement plus conforme à l’étymologie (ῥητορικη). – Et voilà tout ce que j’avais à noter pour aujourd’hui.
Bien cordialement à vous.
René Guénon
Каир, 29 сентября 1933 г.
Уважаемый господин,
Вчера я получил корректуру страниц с 97 по 158 и пишу вам сразу же после того, как закончил их читать. – В целом, я считаю, что всё касающееся вопроса о кастах, а также о профессиях, очень хорошо; то, что можно было бы исправить, относится только к мелким деталям.
По поводу примечания на стр. 102, я хотел бы узнать, знаете ли вы, что настоящая этимология слова Montjoie – Mons Jovis; я сообщаю вам это на всякий случай.
В примечании на стр. 106 есть ошибка в происхождении имени Артур, которое происходит не от корня ar, а от слова arth, кельтского названия медведя (греч. ἀρκτος, санскр. ṛkṣa) и это имя Артур в целом идентично имени звезды Арктур; к тому же символизм медведя сущностно гиперборейский.
Слово карма означает только «действие» (либо в общем смысле, либо в частности в смысле ритуального действия); поэтому я не думаю, что можно сказать, что карма – это «закон» (стр. 109): у действия есть законы (выражающие связь его и его последствий), но само по себе оно не является законом. – Мне также не кажется возможным перевести карму как «судьба» (стр. 115): судьба может быть определена действием, но не является им.
Я не знал о пророчестве, на которое вы ссылаетесь в начале стр. 116; это интересно из-за указанного вами соответствия в отношении Кали-Юги; не могли бы вы сообщить мне более точно, когда и при каких обстоятельствах было сделано это пророчество?
Я хочу отметить факт, который подтверждает то, что вы говорите на стр. 120: в специальном языке Компаньонажа слово «призвание» всегда используется в значении «профессия»: вместо того, чтобы спрашивать кого-то о его профессия, его спрашивают о призвании.
По поводу стр. 121–122, я удивлен, что вы специально не указали на роль Януса (который был в то же время богом инициации) как покровителя Collegia fabrorum. – Примечание о dies natalis: в исламе все братства всегда одинаково празднуют рождение (маулид) своего основателя; любопытно, что в христианстве, напротив, праздник святого всегда является поминовением его смерти, за одним исключением: рождество Иоанна Крестителя, которое как раз заняло место праздника Януса в день летнего солнцестояния.
Один момент, в котором я не могу с вами согласиться, – это первоначальный буддизм (стр. 128): напротив, он носил демократический и эгалитарный характер, поскольку формально отвергал различие каст; только в более поздних формах (особенно за пределами Индии) произошло возвращение к концепциям, более соответствующим традиционной ортодоксии. То, что вы говорите о нирване, тем не менее, не менее верно.
Я не совсем понимаю, что следует понимать под Wildes Heer [Дикой охотой] (стр. 131), и мне кажется, что это следует немного подробнее объяснить. Не знаю, почему это напоминает мне некоторые фантастические истории о «ночных охотах», которые я часто слышал; оправдано ли это сопоставление?
Касаетельно интерпретации печати тамплиеров (прим. на стр. 132), возможно, вы правы: однако есть одно возражение: двое рыцарей вооружены, что, по-видимому, указывает на то, что они оба участвуют в битве; Кришна, управляя колесницей Арджуны, не носит оружия.
К сожалению, у меня здесь нет текста «Бхагавад-гиты», поэтому я не могу проверить, действительно ли отрывок III, 45 (стр. 132–133) тот, о котором я думаю; но он напомнил мне об ошибке, которую я когда-то заметил в переводе Сенара: kāmarūpa означает не «в форме желания», а «принимающий форму, которую он желает», или, другими словами, «меняющий форму по желанию». – В отрывке III, 38 (стр. 135–136) слово peccato [ит. «грех» – прим. пер.] меня немного шокирует: можно говорить о «вине», но идея «греха» вряд ли соответствует духу индусского учения...
Исламская традиция не только придает очень высокий духовный ранг воинам, убитым в джихаде, но и особенность заключается в том, что их считают не по-настоящему умершими; должен сказать, это момент, который довольно трудно объяснить просто.
Недавно кто-то писал мне, что видел в Берлине на флаге военизированного формирования руну
, о которой вы говорите в примечании на стр. 138; вероятно, использование её таким образом связано с указанным вами значением. К тому же, мне сказали что работы Германа Вирта сейчас очень популярны в Германии.
Название знамени тамплиеров (прим. на стр. 139) пишется как Beaucéant, с c, а не s; похоже, что первоначальное написание было Boucéan; происхождение этого названия совершенно неясно, и я не видел ни одного удовлетворительного объяснения.
Что касается примечания на стр. 141, то между греческими городами всё же существовала связь иного рода, чем те, которые вы указываете, а именно дельфийский амфиктионий; возможно, стоит упомянуть о нём.
По поводу ваших очень точных размышлений на стр. 143 есть одно выражение, которое в настоящее время стало общепринятым, когда речь идёт о войне, и которое вы не отметили, хотя оно особенно показательно: это «человеческий материал»!
Что касается жреческих танцев в Риме (прим. на стр. 150), мне кажется, что к танцам луперциев и арвалов следует добавить танец салиев; обычно даже выводят название последних от salire или saltare. – К слову замечу, что в той же заметке имя Джалаладдина Эр-Руми было ужасно искажено.
Не желая указывать на опечатки, всё же обращу ваше внимание на одну потому, что во французской фразе она может ускользнуть от вашего внимания: в первой цитате примечания на стр. 97 нужно писать craint, а не crient; это полностью меняет смысл... – Есть также ошибка, которая повторяется так регулярно, что я задаюсь вопросом, действительно ли это вина печатников: Atzechi вместо Aztechi; эта перестановка букв производит довольно неприятное впечатление.
Следует ли в итальянском писать retorica или rettorica? Я видел обе формы; если они равно возможны, то первая, безусловно, больше соответствует этимологии (ῥητορικη). – И это все, что я хотел отметить на сегодня.
Искренне ваш,
Рене Генон