Le Caire, 29 septembre 1933
Cher Monsieur et ami,
Depuis la dernière fois que je vous ai écrit, j’ai eu des nouvelles de M. Charbonneau ; une précédente lettre de lui ne m’est pas parvenue, non plus que des numéros du Rayonnement Intellectuel qu’il m’avait adressés à peu près en même temps. Cela m’ennuie fort, car je me demande si ces histoires de la poste ne vont pas recommencer encore comme lorsque j’étais à Paris ! Quoi qu’il en soit, j’ai bien reçu avant-hier votre lettre du 18 septembre ; malgré ce que vous me dites, j’adresse ma réponse à la Reau, pensant bien qu’elle vous parviendra de toute façon, et souhaitant d’ailleurs que vous n’ayez pas été obligé de retourner à Nantes pour une circonstance aussi pénible que celle que vous envisagiez...
J’ai appris, non sans un certain étonnement, la mort de « Roger Duguet », survenue le 8 juillet dernier ; il n’avait que 58 ans. Cet événement a suivi de bien près la publication de la Cravate blanche ; vraiment, c’est à se demander si certaines « indiscrétions » contenues dans ce livre n’y auraient pas été pour quelque chose...
J’ai vu aussi le nº de la R.I.S.S. du 1er septembre, où, en effet, il n’y a encore rien me concernant ; il ne me manque que le nº du 15 août, qu’on a certainement oublié de m’envoyer ; je l’ai d’ailleurs réclamé et l’aurai sans doute bientôt.
Ce que vous dites du rôle possible de la Bible pour la conversion des Juifs n’est nullement en contradiction avec ce que je vous écrivais pour la Kabbale, bien au contraire ; en effet, l’interprétation authentiquement traditionnelle de la Bible, quand on veut pénétrer le sens « intérieur » au lieu de s’en tenir au sens littéral immédiat, est précisément ce qui constitue la Kabbale.
Pour le swastika, les deux formes et (sans parler des formes où les branches deviennent des lignes courbes en S, et d’autres variantes encore) sont en somme équivalentes quant au sens général ; lorsqu’elles sont employées ensemble, ce qui arrive parfois, elles représentent deux sens de rotation inverses l’un de l’autre, correspondant au symbolisme des deux hémisphères ; mais, naturellement, Hitler n’en a pas cherché aussi long. Ce qui est plus fâcheux pour lui, c’est qu’il a adopté pour le swastika une position oblique , qui a une signification d’« instabilité ». – Le mot swastika vient du sanscrit su asti, littéralement « c’est bien » (en grec eu esti, ce qui est presque identique), qui est une formule de bénédiction, exactement équivalente à l’hébreu ki-tôb qui termine le récit de chacun des jours de la Genèse (lesquels, précisément, sont autant de révolutions cycliques du monde, ce qui répond bien au symbolisme du swastika). – Je ne sais pas si les Allemands employent l’expression de « croix gammée » ; c’est bien possible, mais je n’ai vu que celle de hakenkreuz, c’est-à-dire « croix à crochets », dénomination qui est d’ailleurs assez ridicule... – Le mot « gammée » vient bien du nom de la lettre gamma, mais je vois que j’ai dû très mal l’écrire : le mot grec est γαμμαδιον ; je regrette que cela vous ait fait chercher inutilement ; il est d’ailleurs posssible que ce mot, qui ne date sans doute que de l’époque chrétienne, ne figure pas dans les dictionnaires classiques. – Chose assez curieuse, quelqu’un qui était récemment à Berlin y a vu des drapeaux portant le signe ; il semblerait que ce soit la vraie croix gammée dont les Γ auraient été transformés en F (peut-être l’initiale de « Führer » ?), dont la forme est la même que celle du digamma grec. Il y a d’ailleurs des exemples de symboles où figurent des lettres qui sont aussi autre chose en même temps : ainsi, la Τετραβασιλεια byzantine est formée de quatre B, mais qui sont également des briquets, symboles de lumière.
Pour les « saints de Satan », j’ai peut-être oublié de préciser qu’il s’agit d’hommes vivants ; [le reste de la lettre est manquant]
Каир, 29 сентября 1933 г.
(перевод на русский язык отсутствует)