Le Caire, 13 novembre 1936
Cher Monsieur,
J’ai reçu votre lettre hier, et, tout d’abord, que de remerciements je vous dois pour l’aimable envoi qui y était joint ! Vous devez penser qu’il est tout particulièrement le bienvenu en ces jours où la baisse du franc et ses conséquences ne sont pas sans me causer bien des inquiétudes et des préoccupations ; et je suis bien reconnaissant à ceux qui s’efforcent de les atténuer ainsi et de compenser la perte qui résulte de ces malheureuses circonstances.
Votre retard à m’écrire est certes bien excusable, au milieu de tant d’événements inquiétants à tous les points de vue ; je veux croire du moins que votre santé et celle de Madame Caudron sont maintenant rétablies. – J’avais eu dernièrement de vos nouvelles par Clavelle, et j’avais su aussi par lui qu’Allar était allé passer quelques jours à Amiens, avant de retourner probablement à Roquebrune ; il me dit d’ailleurs l’avoir trouvé “en très bonne forme” quand il l’a vu à Paris, où Chabot, de son côté, a fait une réapparition inattendue ! Ce dernier arrivait de Mostaganem, et il a toujours l’intention de venir ici prochainement ; mais il semble décidément que ses projets se modifient assez souvent…
Pour ce qui est de l’ dont Schuon vous a parlé, je ne devine pas non plus de qui il s’agit ; je croyais que celui de Lausanne était le libraire Gonier (beau-frère d’Oesch), mais je ne pense pas que son commerce puisse lui permettre de se déplacer très facilement… – Vous avez peut-être su qu’il y avait eu encore, ces derniers temps, des incidents assez fâcheux avec Oesch ; enfin, d’après la dernière lettre que j’ai reçue de Burckhardt, il me semble que ce soit en voie de s’arranger. On dit qu’à Bâle tout va bien, et il semble que Schuon s’y rend assez souvent ; je ne m’explique donc pas que Burckhardt ne vous ait pas répondu quand vous avez parlé d’y retourner, quoique sans doute de tels déplacements ne soient pas indispensables ; en tout cas, j’ai été heureux d’apprendre, par Schuon lui-même, la reprise de votre correspondance avec lui.
Au sujet du
, Allar a évidemment raison en principe, mais je pense que, pratiquement, il ne faut rien exagérer, et que des séances quotidiennes seraient peut-être excessives. Quant à ce que vous aviez demandé à Schuon, mon avis est bien qu’il ne faut pas vouloir aller trop vite, et qu’en somme il y a tout avantage à procéder graduellement…
Les autres nouvelles que vous me donnez, en ce qui vous concerne, me paraissent vraiment très satisfaisantes ; sans doute, il faut toujours craindre de s’exagérer la portée de certains résultats, mais, tout de même, tout cela semble bien marcher d’une façon parfaitement “normale”, si l’on peut dire. D’autre part, ce que vous me dites de la façon dont la solution de certaines questions se présente à vous comme d’elle-même me paraît aussi un excellent signe…
Pour la question du “point primordial”, les divers rapprochements que vous faites sont très justifiés ; la concentration et l’expansion peuvent être aussi, bien entendu, être comparés aux deux phases de la respiration (et à celles des mouvements du cœur) ; et tout cela peut naturellement s’appliquer à différents niveaux. Si on envisage les choses au degré de l’Être, on pourrait dire que l’indifférenciation “diffuse” correspond à son Unité, et la contraction à sa polarisation en essence (le point) et substance (l’espace vide, pure potentialité) ; il me semble que, au fond, cela revient bien au même que ce que vous avez exprimé sous une autre forme. – La présence de deux points et leur distance réalise un espace ; c’est évidemment une des conditions d’existence de l’élément corporel, mais ce n’est pas la seule qui soit nécessaire. Je dois dire, à ce propos, que je me méfie beaucoup du mot “concret” ; je ne suis jamais arrivé à savoir exactement comment on voulait l’entendre ; en tout cas, il est toujours détourné de son vrai sens étymologique, qui n’est autre que celui de “continu”.
Je suis arrivé à lire l’“Armature métaphysique”, et il faudrait même que je vous la retourne un de ces jours, car je crains qu’elle ne vous fasse défaut. Je dois dire franchement que je la trouve bien peu “métaphysique” ; au fond, comme d’ailleurs Wronski lui-même dont tout cela s’inspire surtout, c’est de la philosophie, qui en vaut assurément bien d’autres, mais qui ne reflète rien d’un ordre plus profond ; je ne dirai pas que j’en ai été déçu, car c’est bien ce à quoi je m’attendais… – Je viens justement de recevoir le 2e volume des œuvres de Wronski arrangés par Warrain ; il s’est écoulé un tel intervalle depuis le 1er que je croyais bien que cette suite ne paraîtrait jamais !
C’est curieux que le C te de Clermont-Tonnerre ne se “manifeste” plus ; est-il donc si absorbé par la politique ? Enfin, si vous le revoyez ces temps-ci, n’oubliez pas de m’en reparler.
Non, je n’avais eu jusqu’ici aucune nouvelle du Congrès mart∴ de Lyon ; les “Annales Initiatiques” en donneront sans doute un compte rendu, mais elles ne paraissent que de loin en loin. Je me demande ce que peut bien être cet Hindou qui y a assisté ; en principe, je me méfie toujours des personnages de ce genre, qui ne représentent en général que des organisations tout à fait “modernisantes” et nullement orthodoxes (la même réflexion s’applique ici aux soufis soi-disant […]). Il est d’ailleurs bien entendu qu’un Hindou quelconque peut toujours émettre quelques idées qui paraîtront “transcendantes” si on les compare aux “connaissances” des occultistes occidentaux ! Quant aux documents dont le F∴ Deb. vous a parlé, je ne sais pas ce que cela peut être au juste ; je suppose qu’il doit s’agir de ce que Bricaud avait pu récolter des anciennes archives lyonnaises ; mais toutes ces choses du XVIIIe siècle étaient déjà passablement “mêlées”. Quoi qu’il en soit, je doute fort qu’il sorte de ce milieu quelque chose qui puisse servir à un redressement quelconque ; tout cela a vraiment trop d’attaches douteuses, pour ne pas dire plus… Vous verrez d’ailleurs ce que je dis encore, dans mes prochains articles, sur les rapports de la “pseudo-initiation” avec la “contre-initiation” ; la première n’est trop souvent que le meilleur instrument de la seconde, et c’est même là, au fond, la seule vraie raison pour laquelle elle se répand tellement à notre époque, et sous les formes les plus variées !
Encore tous mes remerciements, avec mes meilleurs vœux pour le Ramadan, qui commence après-demain, et mes sentiments bien cordiaux.
Каир, 26 июня 1937 г.
(перевод на русский язык отсутствует)