Le Caire, 27 juin 1936
Cher Monsieur,
Je viens de recevoir votre lettre du 16 juin ; et, avant toutes choses, je vous adresse mes plus vifs remerciements pour son contenu !
Voilà en effet qu’il s’est écoulé un certain temps depuis votre précédente lettre ; mais je pensais bien qu’il n’y avait sans doute rien d’extraordinaire à signaler et que tout devait être calme maintenant ; ce n’est vraiment pas trop tôt…
Quant à Schuon, je n’ai pas eu de nouvelles de lui depuis qu’il est à Mulhouse, ou du moins je n’en ai eu qu’indirectement par Bâle, où il semble qu’il recommence à aller de temps à autre.
Pierre G. m’a écrit avant son départ pour le Maroc, me disant qu’il me récrirait à son arrivée ; mais je n’ai encore rien reçu jusqu’ici, ni Clavelle non plus, à ce qu’il semble ; par contre, Burckhardt me dit qu’il lui a déjà écrit de Fis. – Qu’est-ce donc que cette histoire de 4 places pour 2 voyageurs ? Je n’avais pas encore entendu parler de cela ; est-ce une nouvelle fantaisie de Chabot ?
En ce qui concerne le changement d’attitude dont vous parlez chez P. Gentil, je dois vous avouer que je n’en ai rien remarqué, car, s’il a hésité un moment à m’envoyer ce qu’il avait préparé, il s’y est décidé après avoir pris connaissance de la lettre par trop incomplète de Schuon. Celui-ci ne soufflait pas mot d’Oesch ; P. Gentil m’en a parlé au contraire longuement, et il n’y a que par lui que j’ai su exactement ce qu’il en était de cette histoire. Dans sa dernière lettre, où il m’annonçait son prochain départ de Paris, Schuon m’a dit seulement, sans aucune autre explication, que certaines difficultés qui existaient entre lui et Oesch étaient résolues ; j’en suis d’ailleurs encore à me demander en quoi consiste cette solution… – Sûrement, c’est la fonction de Schuon qui, comme vous le dites, donne de l’importance à tout cela, dont autrement il n’y aurait pas à se préoccuper. D’un autre côté, il est certainement regrettable qu’il n’ait pas pu acquérir tout d’abord plus d’expérience, ce qui aurait pu éviter bien des ennuis ; mais il faut bien tenir compte aussi de la difficulté des circonstances…
Pour la question du début de votre lettre, c’est bien ainsi en effet que j’envisage les choses, car la restauration initiatique en mode occidental me paraît bien improbable, et même de plus en plus comme vous le dites ; au fond, du reste, je n’y ai jamais beaucoup compté, mais naturellement je ne pouvais pas trop le montrer dans mes livres, ne serait-ce que pour ne pas sembler écarter “a priori” la possibilité la plus favorable. Pour y suppléer, il n’y a pas d’autre moyen que de recourir à une autre forme traditionnelle, et la forme islamique est la seule qui se prête à faire quelque chose en Europe même, ce qui réduit les difficultés au minimum. Une occasion se présentant, j’ai pensé tout de suite qu’il convenait de ne pas la laisser échapper puisque cela pouvait présenter par là un intérêt d’ordre tout à fait général.
Je me demande aussi pourquoi Allar prolonge tellement son séjour à Bruxelles ; il a écrit à Préau, il y a déjà un certain temps, qu’il n’avait réussi à récupérer qu’une partie de ses livres ; d’autre part, Clavelle s’inquiète de n’avoir aucune nouvelle de lui.
Préau doit être encore à Berlin, mais je pense qu’il ne tardera tout de même plus beaucoup à rentrer à Paris.
Vous m’aviez bien dit que le journal ne paraissait plus, mais je ne savais si Schuon n’était pas arrivé à se faire régler malgré cela… – Comment se fait-il que le C te soit à Miskra malgré son élection ? J’aurais cru que les séances de la Chambre devaient le retenir à Paris.
Ce que vous me citez de votre traduction du Qoran
, ou plutôt des notes qui l’accompagnent, ne m’étonne pas du tout, car cela est bien dans l’esprit des Ahmadiyah
, très “modernistes”, et nettement hétérodoxes sur différents points. Ils font partout une invraisemblable propagande ; ils disposent de fonds considérables, dont la plus grande partie vient d’ailleurs d’Angleterre… En Amérique, ils sont arrivés à supplanter presque entièrement le Béhaïsme ; cela montre bien à quelles sortes de gens ils s’adressent, et quelles concessions ils doivent faire à la mentalité occidentale.
Clavelle m’avait dit que vous aviez acquis l’ Histoire d’Autun et le livre d’Evans-Wurtz, mais il ne m’a pas parlé des bulletins contenant les articles de Mus ; ceux-ci doivent être intéressants en effet, d’après ce que m’en a dit Coomaraswamy qui me les a signalés. – Merci d’avance pour l’envoi que vous vous proposez de me faire ; mais, bien entendu, prenez tout votre temps pour cela ; j’ai encore une assez grande quantité de lectures arriérées !
Je ne comprends pas très bien comment certains peuvent dire à la fois que tout ce qui arrive est dans l’horoscope, mais que tout ce qui s’y trouve ne se réalise pas ; n’y a-t-il pas là une sorte de contradiction ?
J’avais parlé dernièrement à Clavelle de l’histoire de l’abbé Rigaud, en lui disant d’ailleurs que je pensais que Genty pourrait lui donner plus de renseignements là-dessus ; je dois avoir des n os d’une publication faite par ses disciples, mais je ne peux pas arriver à remettre la main là-dessus. Est-ce Clavelle qui vous en a parlé à la suite de cela, ou est-ce par une “coïncidence” que vous lui avez envoyé ce livre ? En y repensant ces temps-ci, il m’était venu à l’idée que vous deviez connaître cela, puisque c’est de votre région, si bien que je me proposais de vous en parler aussi à la prochaine occasion ; et je vois qu’en effet je ne me trompais pas. Quel lien cela a-t-il au juste avec l’affaire de la Salette ? Tout cela se rattache à un ensemble de faits vraiment bizarres, et dont l’origine paraît bien suspecte…
Bien cordialement à vous, et merci encore.
Каир, 3 декабря 1936 г.
(перевод на русский язык отсутствует)