Le Caire, 20 janvier 1936
Cher Monsieur,
Voilà déjà quelques jours que j’ai reçu votre lettre du 8 janvier ; peut-être avez-vous maintenant, de votre côté, le mot que je vous ai envoyé pour vous remercier de votre colis. – Merci pour les coupons.
J’ai reçu aussi la semaine dernière une lettre de Schuon, de Bern où il est maintenant ; il ne m’apprend d’ailleurs pas grand’chose de nouveau. Vous avez bien fait, en lui écrivant, de lui reparler de la question des abonnements ; on verra si cela produit plus d’effet cette fois ; je me demande ce que Chacornac vous aura encore dit à ce sujet… – J’espère avoir bientôt des nouvelles de votre voyage à Paris, soit par vous-même, soit par Préau et Clavelle. – Sûrement, le changement de titre ne pourra que faciliter bien des choses ; vous me dites, pour votre projet d’abonnements de “propagande”, ce que vous aurez finalement arrêté…
Comme je vous le disais l’autre jour, je n’ai pas eu de nouvelles de Chabot ; j’ignorais donc la mort de son grand-père ; s’il en est ainsi, rien ne doit plus s’opposer à ce qu’il vienne prochainement à Amiens.
Je pense que vous ferez très bien de continuer l’étude du sanscrit, surtout si cela ne doit pas vous empêcher d’entreprendre aussi celle de l’arabe. – Je crois aussi qu’Allar aurait vraiment grand tort d’abandonner le sanscrit, d’autant plus que l’étude de plusieurs langues n’a jamais semblé l’effrayer ; n’avait-il pas, à un certain moment, l’idée d’étudier je ne sais combien de dialectes de l’Inde, d’un intérêt pourtant bien secondaire ? Tout ce que vous me dites de lui donne une excellente impression ; je vois que, dans sa façon de vivre, il ne s’embarrasse pas de complications inutiles !
Votre histoire avec Mme
J. Beauchamp n’est pas ordinaire, mais, au fond, c’est bien conforme à la façon qu’ont tous ces gens-là de tâcher de s’insinuer partout ; vous avez sûrement bien fait de l’éviter, et peut-être n’osera-t-elle pas insister de nouveau ; mais quel rôle joue encore là-dedans ce M. Godin ? J’avais vu le nom et l’adresse de Mme
Dhangst sur des prospectus, et je m’étais bien douté qu’il devait s’agir de la même personne, mais naturellement sans connaître l’explication que vous me donnez de ce double nom. Quant à l’histoire des leçons de catéchisme, ce n’est vraiment pas banal tout de même ! – Ainsi, Mme de Grandpré continue aussi ses conférences ; je crois bien qu’elle encore doit être de ces personnes qui ne pourraient pas vivre sans être à la tête de quelque chose…
Dans le dernier nº des “Annales Initiatiques”, j’ai vu que “l’Ill∴ F∴ Pierre Deb. est nommé Délégué du Sup∴ Cons∴ pour le département de la Somme”. Je me demande si cela indique qu’il y a maintenant une entente entre les groupements martinistes de Lyon et de Paris, ou bien si c’est seulement lui qui a éprouvé le besoin de se rattacher à la fois à l’un et à l’autre ; ce ne serait d’ailleurs pas le seul exemple d’une chose de ce genre, car il y a dans tous ces milieux bien des gens qui trouvent le moyen d’appartenir en même temps à des organisations qui sont en état d’hostilité plus ou moins déclaré ; ce n’est sans doute pas très logique, mais ils n’ont même pas l’air de s’en rendre compte… – C’est dommage que vous n’ayez pas eu plus de précisions au sujet de son correspondant anglais ; c’est déjà quelque chose de savoir que ce n’est pas Aleister Crowley, mais il se peut que cela ne vaille pas beaucoup mieux. Tous ces gens, quand ils sont en concurrence, ont l’habitude de se traiter réciproquement de “magiciens noirs” ; en cela du moins, ils ont peut-être tous raison au fond !
Je suis content de ce que vous me dites de l’accord de vos conceptions sur l’astrologie avec ce que j’ai exposé dans mon dernier article ; je craignais que cela ne provoque encore quelque réaction de la part de Chacornac, mais il paraît que cette fois il n’a fait aucune réflexion. – J’attends avec intérêt les explications que vous me promettez au sujet de mon thème ; mais ce que je me demande, c’est où vous avez pu trouver les éléments de celui-ci…
La théorie atomiste est fausse, avant tout, par là même qu’elle admet l’existence de corpuscules indivisibles (c’est la définition même des atomes), ce qui est contradictoire, parce que qui dit corps dit quelque chose d’étendu, et par suite toujours et indéfiniment divisible, de sorte qu’en réalité on ne peut atteindre l’indivisible qu’à la condition de sortir de l’ordre corporel. De plus, en affirmant que tout est exclusivement composé d’atomes, elle nie qu’il y ait autre chose que ceux-ci qui ait une réalité positive, et, par conséquent, elle ne peut admettre entre eux que le vide, et non pas l’éther indifférencié ; or le vide ne saurait avoir de place dans le domaine de la manifestation. On peut encore remarquer que, si les atomes étaient séparés par le vide, ils ne pourraient en aucune façon agir les uns sur les autres ; la théorie affirme pourtant qu’ils s’attirent, ce qui est encore une contradiction. On pourrait même en trouver d’autres sur des points plus secondaires ; mais cela suffit pour vous montrer qu’il n’est pas difficile d’en montrer la fausseté. – Mais, d’autre part, je ne vois toujours pas ce qui vous gêne pour concevoir la vibration dans un milieu non composé d’éléments ; il y a ébranlement de ce milieu homogène et continu lui-même, tout simplement, et cet ébranlement se propage de proche en proche en raison de sa continuité. Maintenant, il est bien entendu que l’ébranlement initial doit être provoqué par une cause qui est d’un autre ordre ; cela va de soi, d’ailleurs, si l’on remarque que le milieu en question joue ici, par rapport à la manifestation corporelle, un rôle qui est l’analogue (relatif) de celui de Prakriti
, c’est-à-dire un rôle purement “substantiel” et passif. – Dans l’exemple de l’eau que vous envisagez, je ne vois pas que la composition moléculaire intervienne dans la propagation du mouvement. – Vous me direz si cela demande encore d’autres précisions.
Bien cordialement à vous.
Каир, 14 февраля 1936 г.
(перевод на русский язык отсутствует)