Le Caire, 20 mai 1940
Monsieur,
J’ai bien reçu votre lettre du 24 avril, ainsi que votre envoi d’articles, merci du tout.
Pour ce que vous dites au sujet de Matgioi, il est bien certain qu’il y avait chez lui quelque chose qui est toujours resté incomplet ; sans doute était-il revenu trop tôt dans le monde européen, sans avoir acquis tout ce qui aurait été nécessaire pour le garantir contre ses dangers ; autrement, en effet, on ne pourrait pas s’expliquer qu’il ait été ainsi repris par certaines contingences, au point d’avoir complètement abandonné la suite de ses travaux sur la tradition extrême-orientale...
Je me demande si, dans l’article d’« Æsculape », quelques-unes des sottises que vous avez soulignées ne sont pas imputables au traducteur ; mais, en tout cas, ce qui est bien certainement de l’auteur lui-même, c’est l’idée tout à fait occidentale qu’il se fait des Yogîs !
Ph. Lebesgue a, malheureusement pour lui, adopté presque entièrement les idées (et on pourrait dire les « obsessions ») de P. Le Cour ; il les expose peut-être moins maladroitement que celui-ci, mais, au fond, tout cela n’en est pas moins de la rêverie pure et simple...
Du reste, même en admettant (car tout est possible à cet égard) que certains aient réellement aujourd’hui, en Allemagne, l’idée de restaurer un « Ordre Teutonique », ce ne pourrait en tout cas, faute de filiation régulière, être là qu’une simple simulacre, au même titre qu’une prétendue reconstitution des anciens cultes germaniques ou que toute autre « contrefaçon » du même genre.
Bien entendu, la haine est exclue de toute conception traditionnelle de la guerre ; mais il va de soi aussi que les guerres modernes n’ont, à aucun point de vue, absolument rien de commun avec de telles conceptions. Ce qui m’a un peu étonné, d’un autre côté, c’est de voir faire l’éloge du cardinal Verdier dans l’« Action Française » ; il me semble que, tant qu’il a vécu, elle en parlait d’une façon bien différente...
Dans l’article sur la « philosophie des valeurs », il y a une déformation de la doctrine platonicienne qui est vraiment extraordinaire ; cela m’a d’ailleurs donné, comme vous le verrez, l’idée d’écrire un article à ce sujet. Quant à la « conversion », de quelque façon qu’on veuille l’entendre, il est bien certain qu’il n’y a là rien qui puisse être comparable à la véritable connaissance ; et je dois dire aussi que ce mot même de « conversion » m’a toujours produit une impression assez déplaisante, à tel point que je ne concevrais pas bien qu’on puisse l’appliquer à quelque chose qui ne serait pas d’un ordre au fond très « banal »...
Merci pour les extraits de Schopenhauer ; j’attendrai d’en avoir vu davantage pour vous en reparler, mais ce qui paraît en tout cas assez clair, c’est qu’il partage toutes les illusions modernes sur les « hommes de génie », illusions qui reviennent en somme à s’imaginer qu’il est possible de se passer de toute transmission traditionnelle et d’arriver à tout par le moyen de simples qualités individuelles ! Quant au passage que vous avez rapproché de l’« Adwaita », ce que je ne comprends pas bien, c’est la place qui y est donnée à la « volonté »...
Croyez, je vous prie, Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
Каир, 20 мая 1940 г.
(перевод на русский язык отсутствует)