Le Caire, 4 avril 1940
Monsieur,
Je suis content de savoir que vous avez bien reçu le paquet de livres, d’autant plus que son envoi a donné lieu à des difficultés que je ne prévoyais pas ; ici, cela demande maintenant des formalités administratives à n’en plus finir... Mais je regrette bien d’apprendre que vous avez été si souffrant ; il semble d’ailleurs que beaucoup de personnes l’aient été en ces derniers temps, à la suite des grands froids de cet hiver ; je veux croire du moins que vous êtes maintenant complètement rétabli.
Quant à moi, je ne me sens pas encore assez solide, après dix mois, pour oser me risquer à sortir de la maison ; mais enfin, à part cela, je ne vais pas mal maintenant ; et les derniers nos des « Études Traditionnelles » vous auront montré que j’ai pu reprendre mon travail d’une façon normale.
Bien entendu, ne vous inquiétez pas au sujet des extraits de Schopenhauer ; vous pouvez prendre tout votre temps pour cela, car ce n’est rien de particulièrement pressé. Quant à celui de Platon, il est intéressant en effet, mais le rapprochement avec le Taoïsme ne me semble pas en ressortir d’une façon très précise ; il y a sûrement un rapport avec les idées traditionnelles en général, mais est-ce plus près de leur expression sous la forme spécifiquement taoïste que sous toute autre ?
Pour ce qui est d’Anatole France, je crois qu’il ne faut pas se faire trop d’illusions à son égard ; la vérité est qu’il « pillait » un peu partout, et qu’il n’hésitait pas à s’approprier des formules rencontrées ici ou là et qui lui plaisaient « extérieurement », ce qui ne veut pas dire qu’il les comprenait au fond ; il ne voyait dans tout cela qu’un « jeu d’idées », un peu de la même manière que Paul Valéry, sur lequel aussi on pourrait quelquefois s’illusionner...
Merci de votre envoi de coupures, qui est arrivé en même temps que votre lettre. – Oui, A. de Pouvourville est bien le même que Matgioi ; nous n’avons appris sa mort que tout dernièrement, bien que cela remonte, paraît-il, à la fin de décembre ; mais il n’a certes jamais été « catholique pratiquant » ! Sa « Ste Thérèse de Lisieux » n’est en réalité qu’un travail « de commande », et malheureusement ce n’est pas le seul de cette sorte qu’il ait fait ; qu’il s’agisse d’appel de fonds pour la construction d’une basilique comme ici, ou de propagande pour des sociétés financières et industrielles comme dans tel autre de ses livres, cela se vaut au point de vue intellectuel ; le besoin d’argent, à notre époque, explique bien des choses, s’il ne les justifie ; et c’est aussi pour cela qu’il n’est jamais arrivé à donner la suite qu’il avait annoncée à ses ouvrages sur la tradition extrême-orientale, qui pratiquement ne rapportaient rien (et que la notice en question, bien entendu, passe soigneusement sous silence).
L’histoire de la « médiumnité » d’Hitler n’est pas toute nouvelle, car elle a été déjà répandue depuis plusieurs années dans la presse anglaise ; quoi qu’il en soit, il est certain qu’il y a quelque chose d’anormal dans son cas, qui d’ailleurs ressemble assez curieusement par certains côtés à celui de Guillaume II : ni l’un ni l’autre n’ont jamais prononcé un discours autrement que dans une sorte d’« état second »...
Quant à l’article sur Kant et le Bouddhisme, il est vraiment incroyable qu’on puisse écrire sérieusement de pareilles sottises ; mais n’y aurait-il pas là-dedans une certaine dose de mauvaise foi ? Cela m’a rappelé Massis et sa « Défense de l’Occident »...
Croyez, je vous prie, Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
Каир, 4 апреля 1940 г.
(перевод на русский язык отсутствует)