Le Caire, 21 octobre 1938
Monsieur,
Voilà déjà à peu près une semaine que j’ai reçu votre lettre du 5 octobre ; mon travail pour le nº de novembre des « É[tudes] T[raditionnelles] » ne m’a pas permis d’y répondre plus tôt...
Merci des nouveaux textes de Plotin, qui en effet, au sujet de l’« Un », semblent bien pouvoir s’interpréter dans le sens que vous dites ; il est certain que l’absence du zéro chez les Grecs constitue à cet égard une imperfection dont il y a lieu de tenir compte. D’un autre côté, du fait que les lettres ont une valeur numérique, comme en hébreu et en arabe, l’alphabet grec a, au point de vue des sciences traditionnelles, une grande supériorité sur l’alphabet latin ; mais ceci, bien entendu, est une question toute différente, Pour ce qui est du μή ὄν appliqué à la ὕλη) , je pense que, au fond, il doit s’entendre au sens de la potentialité pure ; en tout cas, il est évident que ce n’est aucunement du « Non-Être » métaphysique qu’il s’agit.
Les rapports de Platon avec le Pythagorisme et l’Orphisme ne sont pas douteux ; mais ce qui est souvent gênant chez lui, ce sont les subtilités dialectiques qui semblent n’être qu’une sorte de jeu et ne mène à rien en définitive ; je me demande jusqu’à quel point on pourrait réellement soutenir qu’il n’a eu pour but que d’en faire apparaître la vanité...
Merci aussi pour les articles, arrivés en même temps que votre lettre ; cette histoire de « Théâtre psychanalytique » est curieuse en effet, et je n’en avais encore jamais entendu parler. Quant à Semenoff, ses articles sont toujours un effroyable gâchis ; il semble d’ailleurs qu’il s’efforce de relier entre elles des choses très disparates, pour avoir l’occasion de parler de divers livres. Ce qu’il dit des « piliers » est tiré de celui de Dion Fortune ; vous vous souvenez peut-être de l’appréciation que j’ai donnée sur cette Kabbale de fantaisie... La revue « Vers l’Aurore », dont il parle aussi et à laquelle il collabore, est encore une publication bien suspecte, qui se prétend « inspirée par de Grands Instructeurs », ce qui ne s’accorde certes guère avec la qualité de son contenu !
Votre lettre a dû se croiser avec mon envoi du livre sur la psychanalyse ; je pourrai vous retourner également bientôt les 2 volumes de l’« Anthologie bouddhique » et le livre de St. Zweig. Pour ce qui est de l’« Anthologie bouddhique », le choix des textes y est, comme vous me l’aviez dit, bien « quelconque », mais l’introduction est d’une sottise vraiment prodigieuse ! Quant à St. Zweig, il est fortement atteint de « psychologisme », et ce qui le montre peut-être le plus clairement est la façon dont il prétend réduire le magnétisme à la suggestion. Il y a là bien autre chose, non pas des « fluides » (cela faisait partie de la « mythologie » de l’époque, comme les « ondes » font partie de celle d’aujourd’hui, témoin la « radiesthésie »), mais des influences subtiles qui relèvent d’un tout autre domaine que celui de la psychologie. Pour ce qui est de Mesmer lui-même, les avis sur lui sont fort partagés ; en tout cas, par la façon dont il a répandu sa « découverte » dans certains milieux il a joué, peut-être inconsciemment, un bien singulier rôle, dont j’aurai sans doute à parler prochainement, à propos d’un récent livre sur Willermoz.
Croyez, je vous prie, Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
Каир, 21 октября 1938 г.
(перевод на русский язык отсутствует)