Le Caire, 7 septembre 1938
[Le début de la lettre est manquant]
[...] sur le cervelet. La raison donnée « exotériquement », si je puis dire, est vraiment bien futile, car enfin, dès lors qu’on sait que quelqu’un est présent, le fait de le voir ou de ne pas le voir ne peut rien changer à l’impression qu’on en éprouve. D’un autre côté, plus j’y pense, plus il me paraît que la psychanalyse ne doit avoir aucune prise sur des gens normaux et bien équilibrés : ceux-ci ne raconteraient rien du tout, simplement parce qu’ils ne trouveraient rien à raconter, car, quelque bonne volonté qu’ils y mettent, il ne leur viendrait jamais de ces défilés d’idées (ou plutôt d’images) saugrenues et incohérentes...
Vous avez raison de dire que, en prenant le terme « éternité » dans son sens le plus strict, il conviendrait de le réserver au « Suprême » ; cependant, étant donné que ce qu’il implique est l’absence de toute succession, ce que je dis du « sens de l’éternité » se trouve justifié par là-même : pour un être qui est rentré dans l’indifférenciation, que ce soit définitivement ou non, il n’y a, tant qu’il y est, aucune espèce de succession ; même l’homme ordinaire, dans l’état de sommeil profond, n’est pas soumis au temps ou à la durée, bien qu’il doive l’être de nouveau quand il sortira de cet état à son réveil.
Vos remarques au sujet de l’« Apologie de Socrate » et du « Phédon » sont tout à fait justes ; seulement, on peut se demander si le Socrate de Platon n’est pas surtout une sorte de « personnification » idéale, qui doit assurément avoir quelques rapports avec le Socrate « historique », mais dans une mesure qu’il est bien difficile de déterminer, étant donné que Socrate lui-même n’a laissé aucun écrit ; il n’est donc guère possible d’en tirer des conclusions sur le « degré » que celui-ci avait pu atteindre...
Dans les extraits de Plotin que vous avez joints à votre lettre, il y a en effet des passages qui sont très remarquables ; mais, d’un autre côté, cela confirme encore ce que j’ai toujours pensé du caractère incomplet de sa réalisation. Ce qu’il dit de l’« obstacle du corps » exprime en somme ses propres limitations, mais il est étonnant qu’il n’ait pas pu concevoir au moins théoriquement l’état de « jîvan-mukti » ; en tout cas, il paraît assez clair qu’il n’a jamais réalisé que des états transitoires et qu’il n’a pas pu les transformer en états permanents. Vous avez sans doute raison en ce qui concerne la métaphysique « négative » ; mais alors le terme d’« Un » qu’il emploie est impropre, car, n’étant pas négatif, il ne devrait pas s’appliquer au delà de l’Être ; il paraît y avoir là une imperfection de langage. Quant à la contradiction au moins apparente que vous avez relevée, je ne vois qu’un moyen de l’expliquer : c’est qu’il transpose là le mot « pensée » pour le prendre dans le sens de principe des êtres pensants ; autrement, comment pourrait-il dire que « la pensée ne pense pas elle-même », mais « est cause qu’un autre être pense » ?
Je remarque que le mot ὀυσία a été traduit le plus souvent correctement par « essence », mais qu’il y a cependant un passage où il l’a été par « substance », comme l’ont fait aussi les scolastiques, ce qui est chez eux la cause de bien des confusions ; je me suis toujours demandé comment une telle méprise était possible, alors qu’il suffit, pour l’éviter, d’observer la dérivation même des mots... La formule « toute chose a un cœur », que vous avez placée en tête d’un extrait, se trouve-t-elle dans le texte même de Plotin ?
Croyez, je vous prie, Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
Je ne vous ai pas encore renvoyé le livre de Régis, mais je le ferai sans doute bientôt.
Каир, 7 сентября 1938 г.
(перевод на русский язык отсутствует)