Le Caire, 8 avril 1937
Monsieur,
Je viens de recevoir votre lettre du 1er avril et, la semaine dernière, je vous ai enfin renvoyé les 3 volumes que je vous avais annoncés. Pour les autres, c’est entendu, je ne vous retournerai pas ceux de Privat et de Touo-matsu ; je n’ai d’ailleurs eu le temps de rien voir de tout cela encore jusqu’ici. – Je n’ai jamais lu le « Sartor resartus » ; j’accepte donc votre offre de
Pour votre article, il me semble que, avec les modifications que vous envisagez pour la substitution du « général » au « collectif », cela ira bien. Quant aux 3 nouvelles pages de la fin, que je viens de lire attentivement, c’est très bien ainsi ; je ne vois que le mot « évasion », dans l’avant-dernière phrase, qu’il y aurait peut-être avantage à remplacer par quelque chose d’autre, car, quand on l’emploie de cette façon, il s’y attache le plus souvent une nuance « romantique » un peu fâcheuse. – Il est certain que, dans le « Mercure », il y aurait l’avantage d’atteindre plus de lecteurs ; vous me direz ce que le Dr Fiolle vous aura répondu à ce sujet ; vous avez bien fait de lui communiquer l’article pour avoir son avis sur la possibilité d’aboutir de ce côté.
L’article de Daudet (dont je vois que vous avez cité une phrase) est curieux en effet ; mais je crois que, quand il parle du « spirituel », il l’envisage toujours uniquement sous la forme religieuse et mystique ; il est vrai que c’est déjà quelque chose malgré tout, quand on voit que tant d’autres ne sont même pas capables d’aller jusque là...
Je ne savais pas que vous n’aviez pas encore lu le « Théosophisme » ; oui, c’est un monde bien extraordinaire qui s’agite dans tout cela ; et que de gens n’ont aucune idée de tous ces « dessous » de l’époque actuelle, qui pourtant sont fort « agissants », et dont l’influence sur les milieux politiques, en particulier, est loin d’être négligeable !
Le Grand Prieuré de Gaules est une organisation maçonnique fondée récemment par d’anciens dignitaires du Grand Orient qui se sont séparés de celui-ci et qui voudraient réagir dans le sens d’un retour à l’esprit traditionnel. Ce que je vous ai dit à ce sujet se rapportait à quelque chose se trouvant dans une des coupures que vous m’avez envoyées, mais sans doute n’y aviez-vous pas fait particulièrement attention, ce qui est bien compréhensible dès lors que vous ne saviez pas de quoi il s’agissait.
Pour le livre du P. Dandoy, ce que vous avez remarqué est bien ce que j’avais voulu dire, car je suis persuadé que l’auteur lui-même est tout à fait étranger aux intentions à mon égard de ceux qui ont publié la traduction française. Quant à son interprétation de Shankara, elle est certainement erronée... et tendancieuse ; il y a, au fond de tout cela, un dessein d’« utiliser » le Védânta en prétendant le rectifier ; on veut, en somme, le traiter comme une simple philosophie dont on prend ou rejette ce qu’on veut, à peu près comme St Thomas l’a fait pour Aristote ; mais le malheur est qu’il s’agit là de tout autre chose en réalité... Il est d’ailleurs curieux de voir combien tout cela devient « ennuyeux » et sans intérêt réel quand on prétend le travestir ainsi en philosophie !
Croyez, je vous prie, Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
Каир, 8 апреля 1937 г.
(перевод на русский язык отсутствует)