Le Caire, 26 septembre 1949
Cher Monsieur,
Votre lettre du 23 août a été presque un mois à me parvenir, car les communications postales ne s’améliorent toujours guère ; j’ai été très heureux de la recevoir après un silence de plusieurs années ; je comprends d’ailleurs bien que vos occupations ne doivent sans doute pas vous laisser beaucoup de temps pour écrire. Je n’avais pas eu de nouvelles de vous depuis que Préau m’en avait donné quand vous êtes allé chez lui l’an dernier. Naturellement, je ne compte pas les envois du journal « Compagnonnage », dont je vois que l’adresse est toujours mise par vous.
J’ai le plaisir de vous annoncer qu’il nous est né un fils le 9 septembre ; nous en sommes d’autant plus heureux que nous avions seulement deux filles !
Je ne manquerai pas de faire votre commission à M. Lings ; il devait rentrer ici avec sa femme le 17 septembre, mais ils sont encore à Venise, le bateau étant retenu par une grève, et nous nous demandons combien de temps cette situation va durer.
Vâlsan, en me parlant du séjour du Sheikh à Paris, vous mentionne parmi les absents, mais ce que vous m’en dites m’en donne l’explication ; j’espère que vous allez pouvoir réaliser votre projet de voyage en Suisse, si même ce n’est déjà fait maintenant.
Mes citations de votre livre ne méritent point de remerciements ; il y a déjà longtemps que je les avais notées en vue d’un article sur l’octogone, mais il y avait toujours d’autres choses qui me l’avaient fait ajourner jusqu’ici ; si cela peut attirer un peu l’attention sur votre livre, je n’ai pas besoin de vous dire que j’en serai très heureux.
Je ne savais pas que vous aviez actuellement un nouvel ouvrage en préparation, est-il déjà avancé, et pensez-vous pouvoir le faire paraître bientôt ? Quant à moi, je ne peux malheureusement pas en dire autant car c’est tout juste si j’arrive à faire le travail courant, et pourtant je ne perds guère de temps ; il faut dire que j’ai une correspondance qui devient toujours de plus en plus énorme, à tel point que je crois qu’il vienne un jour où je ne pourrai plus en venir à bout !
Puisque vous parlez d’Eliade, j’ai déjà rendu compte de plusieurs travaux de lui, livres et articles, et je me propose d’en faire autant pour les derniers (il m’envoie d’ailleurs ses livres). Vous aurez peut-être remarqué que je le ménage plutôt et que je tâche surtout de faire ressortir ce qu’il y a de bon ; je dois dire que c’est à cause de ce que je sais de lui par Vâlsan qui le connaît bien. Il est à peu près entièrement d’accord au fond avec les idées traditionnelles, mais il n’ose pas trop le montrer dans ce qu’il écrit, car il craint de heurter les conceptions admises officiellement ; cela produit un mélange assez fâcheux, et je crois qu’il se fait encore bien des illusions sur les résultats qu’il voudrait obtenir ainsi dans l’Université ; nous espérons pourtant que quelques « encouragements » pourront contribuer à le rendre moins timide… Dumézil a sans doute moins d’importance, car il se place en somme à un point de vue tout à fait profane, et ce n’est qu’accidentellement, pourrait-on dire, qu’il est tombé sur quelques données traditionnelles dont il tire ce qu’il peut, tout en s’appuyant d’autre part sur des considérations linguistiques assez risquées. Ce qui m’étonne, c’est la notoriété qu’il a acquise en ces dernières années, car je me souviens que, à l’époque de ses premières publications, il n’était guère pris au sérieux par personne, même dans les milieux universitaires. – Le cas de Gordon (sur lequel je n’ai d’ailleurs aucun renseignement) me paraît être le plus grave, car chez lui le « mélange » prend des proportions vraiment inouïes, et c’est bien là qu’on peut dire que les choses prennent une tournure réellement « caricaturale ». J’ai bien remarqué son étrange dédicace, dans laquelle l’expression de « livre sur l’Asie » me paraît avoir été employée tout exprès pour créer une confusion et donner à croire qu’il peut s’agir de René Grousset (mêmes initiales) ; mais, comme celui-ci est un personnage officiel (surtout depuis qu’il est académicien), il n’y aurait eu évidemment aucune raison pour dissimuler son nom… Je voudrais vous demander, à ce propos, s’il ne vous serait pas possible de faire pour les « Études Traditionnelles » un compte rendu des ouvrages dudit Gordon ; cela me soulagerait un peu car j’en ai toujours une grande quantité en retard. Vous serez bien aimable de me dire si vous acceptez cette idée, afin que dans ce cas je ne m’en occupe pas de mon côté ; je préfère seulement me réserver Eliade pour les raisons que je vous disais tout à l’heure.
Croyez, je vous prie, cher Monsieur, à mes bien cordiaux sentiments.
René Guénon
Каир, 26 сентября 1949 г.
(перевод на русский язык отсутствует)