Le Caire, 23 février 1934
Cher Monsieur,
Je m’excuse d’avoir tant tardé, cette fois encore, à répondre à votre lettre, que j’ai eu plaisir à recevoir après un si long silence ; mais j’ai été assez sérieusement souffrant d’une grande fatigue de la vue, et votre lettre m’est arrivée précisément pendant ce temps-là, si bien que je n’ai même pu la lire qu’après assez longtemps. La quantité de choses de toute sorte qui se sont accumulées pendant que j’étais ainsi incapable de travailler est telle que, depuis lors, je ne suis pas encore arrivé à en sortir et à rattraper ce temps perdu.
Je vous remercie de tout ce que vous voulez bien me dire au sujet de mes travaux ; et je pense qu’en effet nous pouvons être bien d’accord, tout au moins, en ce qui concerne l’état du monde actuel et la nécessité d’un retour à la tradition et à la spiritualité, si toutefois il est encore possible pour l’Occident, au point où les choses en sont arrivées présentement. Quoique, vivant loin de l’Europe, je ne puisse peut-être pas me rendre compte exactement de certaines tendances, je dois avouer que je n’ai pas une confiance excessive en un « renouveau » qui, d’après ce que j’en sais, demeure jusqu’ici assez superficiel et plutôt chaotique ; il y a surtout, sauf de rares exceptions, des aspirations vagues et mal définies, et il est bien difficile de dire ce qu’il en sortira. Mais ce qui est certain, c’est qu’on constate assez généralement que les gens ne sont plus aussi satisfaits de leur « civilisation » moderne, et qu’ils commencent à douter du prétendu « progrès » : si négatif que ce soit, c’est tout de même déjà quelque chose…
Quant aux questions que vous soulevez dans votre lettre, permettez-moi de vous dire très franchement que ces difficultés me paraissent venir surtout de ce que vous ne faites pas une distinction assez nette entre le point de vue religieux, d’une part, et le point de vue métaphysique et initiatique, d’autre part ; quels que puissent être leurs rapports par certains côtés, il ne faut jamais les confondre ou les mélanger, car ils se rapportent à des domaines totalement différents, et ne peuvent par conséquent interférer l’un avec l’autre. Tout ce que vous énoncez comme vérités religieuses appartient à ce que la doctrine hindoue appelle la connaissance « non-suprême » ; il suffit de situer chaque chose à sa place et dans son ordre pour qu’il n’y ait aucun conflit possible. Surtout, il ne faut pas oublier que le mysticisme appartient entièrement au domaine religieux ; il n’y a donc aucune comparaison possible entre mystique et métaphysique. Les deux voies, à part les différences extrêmement nettes de leurs modalités, ne sont en réalité point faites pour atteindre le même but ; et l’« union mystique » n’est pas la « jivan-muktâ », pas plus que le « salut » n’est la « Délivrance ». Tout ce qui est religieux, y compris le mysticisme, concerne les possibilités individuelles, dans l’extension indéfinie dont elles sont susceptibles, et ne les dépasse pas ; c’est d’ailleurs sa raison d’être, comme celle de la réalisation métaphysique est au contraire d’aller au-delà ; et c’est bien pourquoi l’une peut servir de base à l’autre. Il en a été ainsi dans l’ésotérisme chrétien du moyen âge, il en est toujours ainsi dans l’ésotérisme islamique ; et, de celui-ci, je vous citerai cet aphorisme qui me paraît convenir parfaitement à ce dont il s’agit : « Tant qu’un homme désire le Paradis ou craint l’Enfer, il ne saurait prétendre au moindre degré d’initiation ».
Je dois aussi appeler votre attention sur le fait que le point de vue religieux est nécessairement lié à certaines contingences historiques, tandis que le point de vue métaphysique se réfère exclusivement à l’ordre principiel. Si vous parlez d’« avatars multiples », c’est que vous vous tenez dans le domaine des apparences ; mais, dans la réalité absolue, ils sont « le même » ; le Christ-principe n’est pas plusieurs, quoi qu’il en puisse être de ses manifestations terrestres ou autres. Le « Médiateur », suivant toutes les traditions, c’est l’« Homme universel », qui est aussi le Christ ; de quelque nom qu’on l’appelle, cela n’y change rien, et je ne vois pas quelle difficulté il peut y avoir là-dedans.
La voie « ascétique » serait, dans son ordre, plus comparable à la voie initiatique que ne l’est le mysticisme, ne serait-ce que parce qu’elle implique une méthode et un effort positif ; le mysticisme, lui, est plutôt tout le contraire à cause de son caractère de passivité. La voie ascétique peut donc être une préparation à une réalisation d’un autre ordre, beaucoup plus que la voie mystique, qui apparaît même plutôt comme incompatible avec celle-ci. Mais je ne pense pas d’ailleurs qu’on puisse dire que rien de ce qui dépasse la religion élémentaire soit ouvert à tous ; l’ascétisme convient seulement à quelques-uns, et le mysticisme à quelques autres ; quant à ce qui est au-delà du domaine religieux, il va de soi que cela s’adresse encore à un beaucoup plus petit nombre. Celui qui trouve sa satisfaction à un certain niveau aurait le plus grand tort de vouloir le dépasser ; il y a là une question de hiérarchie nécessaire, contre laquelle ne peuvent rien tous les sophismes de l’égalitarisme démocratique dont beaucoup de catholiques même sont malheureusement pénétrés aujourd’hui, même peut-être parmi ceux qui s’en doutent le moins.
Pour ce qui est de votre objection portant sur la prédominance de l’intellectualité pure, est-il bien sûr que ce soit celle-ci qui est visée ? Là encore, il faut faire une distinction essentielle : les textes que vous citez portent contre le savoir profane, non contre la connaissance sacrée ; et ne confondons point ce qui est simplement rationnel avec ce qui est purement intellectuel. Quand je dis savoir profane, j’y comprends, bien entendu, tout ce qui est philosophie ; moins on a l’esprit encombré de toutes ces choses, mieux cela vaut, très certainement, et au point de vue initiatique encore plus qu’au point de vue religieux. Il faudrait peut-être même y ajouter une bonne partie de la théologie, en tant que celle-ci contient beaucoup de subtilités inutiles et encore quasi-philosophiques ; en tout cas, tout ce qui est discussion et controverse est d’esprit entièrement profane. Cela dit, il faut ajouter que l’intellectualité pure échappe d’ailleurs au domaine religieux ; celui-ci est autre chose, et il va de soi que le sentiment et l’action y ont leur part ; là encore, il faut mettre chaque chose à la place qui lui convient, sans lui permettre d’empiéter sur un domaine qui n’est pas le sien. Enfin, l’intellectualité pure est aussi indifférente à l’orgueil qu’à l’humilité, ces deux opposés étant pareillement d’ordre sentimental ; ceux qui prétendent le contraire montrent clairement par là qu’ils n’ont pas la moindre idée de ce qu’est réellement l’intellectualité.
Je vois que vous appréciez comme il convient l’incompréhension du P. Allo ; il serait assurément difficile de trouver un esprit plus borné que celui-là ; et, vraiment, quelle belle façon de défendre le Christianisme que de s’acharner à nier que sa doctrine renferme un sens supérieur aux platitudes morales et sociales qu’on est convenu d’y voir couramment ! Je ne vois pas en quoi tout ce « terre à terre » mériterait l’intervention d’un principe supra-humain ; heureusement que, pour ma part, j’ai du Christianisme une meilleure idée que lui. Il est triste de voir que les gens de cette sorte essaient de salir tout ce qui les dépasse ; mais ils en sont pour leur peine. La vérité est trop haute pour en recevoir la moindre atteinte.
Croyez, je vous prie, Monsieur, à mes meilleurs et très distingués sentiments.
René Guénon
Каир, 23 февраля 1934 г.
(перевод на русский язык отсутствует)