Le Caire, 24 août 1930
Cher Monsieur,
Vous avez dû penser que je ne répondrais pas à votre lettre, qui m’est parvenue à Paris il y a à peu près un an. La vérité est que j’étais fort souffrant à cette époque, et que, depuis lors, divers déplacements et des occupations de toutes sortes m’ont toujours fait ajourner toute correspondance qui n’était pas absolument urgente. Le temps passe très vite, et on n’arrive jamais à faire tout ce qu’on voudrait. Je profite de ce que je suis à peu près stable ici en ce moment pour vous écrire enfin, en vous priant d’excuser ce trop long retard. Je tiens à vous dire tout au moins combien il m’a été agréable de savoir tout l’intérêt que vous avez pris à la lecture de mes livres. Évidemment, le point de vue auquel vous vous placez est assez spécial et ne peut pas être exactement le mien, mais je suis heureux de voir qu’il ne vous a pas empêché de vous débarrasser du préjugé anti-oriental que, d’après vous-même, vous aviez tout d’abord. Je souhaite que beaucoup d’autres, en Occident, soient dans le même cas et arrivent à une compréhension des antiques doctrines de l’Orient.
Vous me parlez de M. Maritain ; personnellement, j’ai toujours eu d’amicales relations avec lui ; quant aux idées, nous nous accordons surtout à un point de vue négatif, je veux dire dans le sens « antimoderne ». Pour le reste, il est malheureusement, lui aussi, plein de préventions contre l’Orient ; il l’était du moins, car il semble que ces préventions se soient atténuées depuis quelque temps mais, chose étrange, il y a chez lui comme une sorte de crainte de ce qu’il ne connaît pas, et c’est regrettable, car cela l’empêche d’élargir son point de vue.
Je me permets de vous signaler, puisque vous lisez tous mes livres, que, depuis « La Crise du Monde Moderne », il y en a un autre, « Autorité spirituelle et pouvoir temporel », qui a paru l’an dernier. En ce moment, je prépare un volume sur « Le Symbolisme de la Croix », qui paraîtra sans doute vers la fin de cette année.
Excusez la brièveté de ma lettre ; je voudrais arriver à remettre enfin ma correspondance à peu près à jour.
Veuillez recevoir, Monsieur, l’expression de mes sentiments très distingués.
René Guénon
Poste restante
Bureau Central
Le Caire (Égypte)
Каир, 24 августа 1930 г.
(перевод на русский язык отсутствует)