Le Caire, 2 décembre 1948
[...] Je suis tout étonné de voir que trois de mes lettres ont été perdues en route ; quant aux vôtres, il me semble bien qu’il n’y en ait eu qu’une, celle dans laquelle il était question de l’évêque de Bragança, et, à ce propos, je voudrais vous demander où en est maintenant cette affaire dont je n’ai plus rien su.
[...] Ce que la comtesse Humnika m’a dit au sujet de Monsieur Kovacs, c’est en somme qu’il lui avait produit une impression assez antipathique, et qu’il lui semblait qu’il y avait chez lui quelque chose qui n’était pas normal. Bien entendu, cela ne veut pas dire qu’il faille l’abandonner, s’il est possible de faire quelque chose pour lui, mais je crois qu’il convient du moins d’être très prudent ; nous avons eu bien des ennuis pour ne pas l’avoir été assez avec d’autres, et l’expérience nous a montré qu’il valait mieux être trop méfiant que de ne pas l’être assez, surtout quand il s’agit de gens qui ne paraissent pas très équilibrés. Je ne sais plus si c’est vous ou la Comtesse Humnika qui m’avez dit qu’il y avait chez lui une sorte de hâte pour chercher à obtenir une initiation ; il est évident que cela serait en tout cas bien prématuré... Quant à la question des traductions qu’il peut faire, cela est naturellement différent, mais je dois avouer que, même à ce point de vue, ce que vous me dites cette fois au sujet de ce livre « Liberté de conception » m’inquiète beaucoup ; si la traduction d’un ouvrage de ce genre paraît avec sa signature, il est absolument impossible que celle-ci figure également sur celle de mes livres ; ne le lui avez-vous pas fait remarquer ? À part cela et d’une façon générale, ce que je crains aussi, toujours d’après ce que vous me dites, c’est qu’il n’envisage les traductions à un point de vue surtout « commercial » ; cela n’a peut-être pas un grand inconvénient quand il s’agit d’ouvrages « littéraires », mais, dans mon cas, il ne peut pas en résulter quelque chose de bien satisfaisant, et je me suis toujours abstenu de donner suite aux propositions qui présentaient un tel caractère. Il y a eu seulement la première traduction anglaise de « L’Homme et son devenir » qui a été faite sur la demande d’un éditeur, par quelqu’un qu’il en avait chargé et que je ne connaissais pas ; elle était si mauvaise et m’avait causé tant de désagréments que je me suis bien promis de ne plus jamais rien autoriser dans les mêmes conditions, et j’ai été très heureux quand elle a été épuisée, ce qui nous a permis d’en faire paraître une autre entièrement nouvelle. De toute façon je ne voudrais pas qu’une traduction portugaise d’un quelconque de mes livres soit faite sans entente avec vous et autrement que sous votre contrôle, car il est bien entendu que c’est vous qui pouvez le mieux juger de son exactitude et de ce qu’elle vaut à tous les points de vue, je veux dire aussi pour la langue et pour le style. – Pour ce qui est du livre qu’il vaudrait mieux faire paraître maintenant en premier lieu, c’est aussi vous qui pouvez naturellement vous rendre compte beaucoup mieux que moi de ce qu’il en est. J’avais cru comprendre, par ce que vous m’aviez dit précédemment, que vous vous étiez déjà décidé pour « Autorité spirituelle », qui pourrait se faire plus vite que « Le règne de la quantité » , puisque c’est beaucoup moins long ; je ne me rappelle plus si vous avez reçu la nouvelle édition, sur laquelle il serait préférable de faire tout de suite la traduction pour éviter d’avoir à y faire des modifications après coup. – En tout cas, je pense qu’il va falloir d’abord que vous terminiez le livre de Sheikh Aïssa ; il faut bien espérer qu’il pourra être publié sans difficulté ; pensez-vous pouvoir le faire accepter par le même éditeur ? Sh. Aïssa a fini dernièrement de mettre au point son autre livre, « L’Œil du Cœur », mais nous ne savons pas encore trop quand il paraîtra, car, chez Gallimard, les choses marchent toujours très lentement ; « Hindouisme et Bouddhisme » de Coomaraswamy, qui est le premier volume à paraître dans la collection et dont la traduction était prête depuis bien longtemps, vient seulement d’être envoyé à l’impression. À propos de Sh. Aïssa, je ne sais pas qui à pu parler de la « réalisation de mes rêves », car je ne me souviens pas du tout d’avoir jamais employé cette expression, mais je dois d’ailleurs reconnaître qu’elle correspond bien à quelque chose de vrai, car il est sûr que, sans lui, bien des choses seraient restées à l’état de possibilités en quelque sorte « théoriques » et n’auraient pas pu arriver à se réaliser.
C’est un bon signe, comme vous le dites, que trois personnes vous aient demandé de leur procurer mes livres, et il faut bien espérer que cela n’en restera pas là. D’un autre côté, vous ne m’avez jamais dit s’il y avait eu quelque chose dans les journaux ou dans des revues ; il est pourtant toujours bon de voir quelles sont les réactions provoquées, surtout dans un pays où aucun autre ouvrage du même genre n’avait encore paru. – Vous pouvez être sûr que je ne trouve pas du tout que vous vous soyez « arrogé » une tâche qui ne vous reviendrait pas, bien au contraire, et je souhaite seulement que vous puissiez la continuer comme vous l’avez commencée.
[...] Je crois bien que, dans une de mes lettres qui se sont perdues, j’ai du vous parler déjà de l’histoire de l’horoscope et du portrait exposé par Rouhier ; il a fait cela à mon insu, et, bien entendu, je ne l’y ai nullement autorisé ; c’est par Monsieur Allar que je l’ai appris quand il est allé pour s’occuper de la question des rééditions. Cela m’est fort désagréable, car je suis tout à fait opposé à cet étalage de choses individuelles, d’abord parce que c’est contraire aux principes traditionnels, et ensuite parce que j’estime que cela ne regarde aucunement le public ; mais, malheureusement, il paraît qu’il n’existe aucun moyen pour l’obliger à les retirer. L’horoscope doit d’ailleurs être faux, car je suppose qu’il a été fait d’après une date indiquée par Chacornac dans un de ses Almanachs astrologiques, autre indiscrétion faite sans mon consentement et qui m’avait beaucoup déplu aussi. Je me suis seulement félicité de ce que, par un accident en quelque sorte providentiel, cette date s’est trouvé être inexacte (le 5 novembre au lieu du 15, et c’est là l’explication que je vous annonçait plus haut), car cela ne peut naturellement qu’« embrouiller » ceux qui voudraient s’en servir ! Pour ce qui est du portrait, je voudrais bien pouvoir vous donner satisfaction, car il va de soi que ce que je disais tout à l’heure pour le « public » ne s’applique aucunement aux amis comme vous ; mais la vérité est que je ne l’ai pas moi-même, ou du moins que je ne l’ai plus, car, j’en avais un qui est resté en France comme beaucoup d’autres choses. Comme ma femme voudrait beaucoup l’avoir, j’ai demandé il y a quelque temps à Monsieur Allar de voir s’il y aurait moyen de s’en procurer un autre exemplaire et de me l’envoyer ; mais jusqu’à maintenant, je ne sais même pas si cela sera encore possible... [...]
Каир, 2 декабря 1948 г.
(перевод на русский язык отсутствует)