Le Caire, 24 décembre 1947
[...] Je pense, d’après ce que vous me dites, que « A Crise do Mondo moderno » doit être maintenant sur le point de paraître, si même elle n’est déjà pas paru ; j’espère que vous ne manquerez pas de me tenir au courant de ce que vous saurez sur l’accueil qui lui sera fait.
[...] J’ai reçu une lettre d’un certain Monsieur Ladislan Kovacs, d’origine hongroise, qui habite Sao-Paulo, et qui avait eu mon adresse par Chacornac... J’ai pensé que le mieux que je puisse faire était de vous l’adresser. Chose singulière, il me demande de l’autoriser à traduire en portugais et à faite éditer la « Crise du Monde moderne » ; et il ne se doute pas que cela est déjà fait ! Vous serez bien aimable de voir s’il serait possible de lui confier la traduction de quelque autre de mes livres, sans que cela doive faire double emploi avec ce que vous vous proposez de faire vous-même ; naturellement, vous pourrez mieux que personne vous rendre compte s’il est réellement capable de faire ce travail d’une façon convenable. [...] D’autre part, il dit que, après la lecture des « Aperçus sur l’initiation », il voudrait « pouvoir trouver un support plus solide que celui que peut offrir un savoir purement livresque » ; je ne sais trop quoi lui répondre là-dessus, et en tout cas, comme je ne le connais pas du tout, je trouve préférable de ne rien lui dire avant que vous l’ayez vu et que vous m’ayez fait savoir quelle impression vous aurez de lui. Voyez aussi s’il y aurait quelque intérêt à lui faire faire la connaissance de la Comtesse Humnicka, dont bien entendu, je ne lui parle pas pour le moment ; je m’en rapporte à vous pour tout cela, et vous en remercie à l’avance.
Je savais déjà, par la Comtesse Humnika que vous aviez eu récemment la visite d’un des membres du groupe de Buenos Aires ; j’ai été très heureux que vous ayez eu cette occasion d’un contact plus direct (et c’est aussi une chance que vous vous soyez justement trouvé à Sao-Paulo à ce moment là), occasion qui ne se présente que trop rarement là où vous êtes, car j’ai souvent regretté pour vous cet éloignement si gênant à bien des égards.
[...] Je crois que vous avez tout à fait raison de tenir le plus possible votre famille loin de la grande ville, qui présente tant d’inconvénients du genre de ceux que vous dites, et sans doute de plus en plus, car tout cela ne fait qu’aller toujours en s’aggravant. Vous avez à ce point de vue, sur beaucoup d’autres, l’avantage de pouvoir vivre à l’écart dans votre fazenda.
[...] Ce qui a paru sur l’Archéomètre dans la « Gnose » était en réalité une sorte de travail collectif ; j’y ai collaboré ainsi que plusieurs autres, et le tout était coordonné par A. Thomas, dont l’initiale T. figure comme signature.
[...] Nous sommes bien d’accord sur la difficulté qu’il y aurait à identifier le Bouddha au 9e
Avatâra ; ceux qui soutiennent cette opinion sont du reste obligés, pour la concilier avec le fait que ce devait être un Mlêchchha-Avatâra, de prétendre, en s’appuyant sur une étymologie très douteuse, que les Shâkyas étaient des Shakas, c’est-à-dire un peuple d’origine scythe. Peut-être pourrait-on voir plutôt seulement en lui un Avatâra mineur ; ceux-ci sont d’ailleurs naturellement en nombre indéterminé.
[...] Au sujet des possibilités d’initiation, de quel côté on pourrait les envisager, en voyez-vous donc d’autres actuellement que celui de la Tarîqah
1
, je veux dire d’autres qui permettent d’espérer obtenir quelque chose de plus qu’une initiation simplement virtuelle ? ...Vous savez qu’une initiation chrétienne semble bien ne plus exister en fait, sauf peut-être dans quelques groupements tellement fermés et restreints, que pratiquement il est inutile d’en parler ; il est possible aussi qu’il subsiste quelque chose dans certains monastères de l’Église Grecque, mais, en tout cas, cela encore est évidemment inaccessible.
Ce que vous me dites de cet érudit et littérateur que vous avez connu me fait penser, je ne sais trop pourquoi, à Dario-Velloso
2
; serait-ce de lui qu’il s’agit ? J’aurais cru cependant qu’il était mort depuis plus longtemps. – Ce qu’il vous a dit au sujet des grottes du Matto-Grosso ne me surprend pas et me rappelle une histoire que j’ai entendue il y a bien longtemps ; il ne s’agissait cependant pas là du Brésil, mais d’un autre pays de l’Amérique du Sud, je ne sais plus exactement maintenant si c’est la Colombie ou la Bolivie. Un ingénieur qui travaillait dans cette région s’aventura un jour dans une caverne où il marcha longtemps, apercevant une lueur qui lui faisait penser qu’il devait y avoir une autre issue ; mais finalement il fut arrêté par une étendue d’eau, de l’autre côté de laquelle il vit des animaux de formes étranges et inconnues, et il lui sembla que la lumière qui éclairait cet endroit n’était pas celle de l’extérieur ; il dû revenir sur ses pas, et n’en su jamais davantage. Sûrement, comme vous le dites, ces pays ne sont pas entièrement connus, et qui peut savoir ce qui s’y trouve encore au point de vue qui nous intéresse plus particulièrement ?
Autre chose à ce propos : je ne sais si vous êtes au courant, du côté du Sheikh Aïssa, des relations très intéressantes qui se sont établies ces temps derniers avec les Indiens de l’Amérique du Nord. Je dois dire que j’ai été étonné d’apprendre que, malgré tant de circonstances défavorables, bien des choses s’y sont conservées intactes jusqu’à maintenant, si bien qu’un réveil de leur Tradition demeure toujours possible ; il se peut d’ailleurs que les choses prennent bientôt de ce côté un développement imprévu...
Je suis bien certain que votre appendice à la traduction, quoi que vous en disiez, n’a rien de commun avec le livre de Marcireau ; celui-ci est un recueil d’extraits fort mal faits (il y a même des phrases isolées ou tronquées dont le vrai sens ne peut pas être compris), et groupés sous des titres qui, le plus souvent, ne répondent guère à mes intentions. Il a fait une quantité de volumes et de brochures qui ne sont tous composés que de citations plus ou moins hétéroclites ; il est évident que, dans tout cela, son but est uniquement « commercial ». Je n’ai pas besoin de vous dire que c’est à mon insu qu’il a fait paraître ce livre sur moi ; il s’est même abstenu de me l’envoyer. J’avais d’abord espéré que cela passerait à peu près inaperçu, mais il a fait une telle publicité de tous les côtés que malheureusement il n’en a rien été et qu’il s’est répandu un peu partout (il m’a même été signalé qu’il était en vente dans les librairies d’ici). La façon dont il m’« utilise » pour sa réclame (car il continue toujours) devient même de plus en plus déplaisante et indiscrète, d’autant plus que beaucoup de gens peuvent croire que c’est avec mon autorisation qu’il agit ainsi ; et nous ne savons pas du tout ce qu’il serait possible de faire pour y mettre fin. J’ai profité de l’occasion qui se présentait pour dire un peu, dans les « Études Traditionnelles », ce que je pensais de son livre, mais je crains bien que cela n’ait pas grand effet sur lui. [...]
——————————[1] Organisation qui siégeait en Suisse autour du Sheikh Aïssa Nourreddine [F. Schuon], qui reçu la Barakah du Sheikh El-Alaoui, le grand Saint maroquin du premier tiers de ce siècle. [Note de F. Galvao]
[2] Brésilien, auteur d’une traduction en portugais des « Vers Dorés » sur la version de Fabre d’Olivet. René Guénon l’a rencontré vers 1907 dans le milieu « occultiste ». [Note de F. Galvao]
Каир, 24 декабря 1947 г.
(перевод на русский язык отсутствует)