Avant-propos
Rudyard Kipling a écrit un jour ces mots : East is East and West is West, and never the twain shall meet, « L’Orient est l’Orient et l’Occident est l’Occident, et les deux ne se rencontreront jamais. » Il est vrai que, dans la suite du texte, il modifie cette affirmation, admettant que « la différence disparaît lorsque deux hommes forts se trouvent face à face après être venus des extrémités de la terre », mais, en réalité, même cette modification n’est pas très satisfaisante, car il est fort peu probable qu’il ait songé là à une « force » d’ordre spirituel. Quoi qu’il en soit, l’habitude est de citer le premier vers isolément, comme si tout ce qui restait dans la pensée du lecteur était l’idée de la différence insurmontable exprimée dans ce vers ; on ne peut douter que cette idée représente l’opinion de la plupart des Européens, et on y sent percer tout le dépit du conquérant qui est obligé d’admettre que ceux qu’il croit avoir vaincus et soumis portent en eux quelque chose sur quoi il ne saurait avoir aucune prise. Mais, quel que soit le sentiment qui peut avoir donné naissance à une telle opinion, ce qui nous intéresse avant tout, c’est de savoir si elle est fondée, ou dans quelle mesure elle l’est. Assurément, à considérer l’état actuel des choses, on trouve de multiples indices qui semblant la justifier ; et pourtant, si nous étions entièrement de cet avis, si nous pensions qu’aucun rapprochement n’est possible et ne le sera jamais, nous n’aurions pas entrepris d’écrire ce livre.
Nous avons conscience, plus que personne autre peut-être, de toute la distance qui sépare l’Orient et l’Occident, l’Occident moderne surtout ; du reste, dans notre Introduction générale à l’étude des doctrines hindoues, nous avons particulièrement insisté sur les différences, à tel point que certains ont pu croire à quelque exagération de notre part. Nous sommes cependant persuadé que nous n’avons rien dit qui ne fût rigoureusement exact : et nous envisagions en même temps, dans notre conclusion, les conditions d’un rapprochement intellectuel qui, pour être vraisemblablement assez lointain, ne nous en apparaît pas moins comme possible. Si donc nous nous élevions contre les fausses assimilations qu’ont tentées certains Occidentaux, c’est qu’elles ne sont pas un des moindres obstacles qui s’opposent à ce rapprochement : quand on part d’une conception erronée, les résultats vont souvent à l’encontre du but qu’on s’est proposé. En refusant de voir les choses telles qu’elles sont et de reconnaître certaines différences présentement irréductibles, on se condamne à ne rien comprendre de la mentalité orientale, et ainsi on ne fait qu’aggraver et perpétuer les malentendus, alors qu’il faudrait s’attacher avant tout à les dissiper. Tant que les Occidentaux s’imagineront qu’il n’existe qu’un seul type d’humanité, qu’il n’y a qu’une « civilisation » à divers degrés de développement, nulle entente ne sera possible. La vérité, c’est qu’il y a des civilisations multiples, se déployant dans des sens fort différents, et que celle de l’Occident moderne présente des caractères qui en font une exception assez singulière. On ne devrait jamais parler de supériorité ou d’infériorité d’une façon absolue, sans préciser sous quel rapport on envisage les choses que l’on veut comparer, en admettant même qu’elles soient effectivement comparables. Il n’y a pas de civilisation qui soit supérieure aux autres sous tous les rapports, parce qu’il n’est pas possible à l’homme d’appliquer également, et à la fois, son activité dans toutes les directions, et parce qu’il y a des développements qui apparaissent comme véritablement incompatibles. Seulement, il est permis de penser qu’il y a une certaine hiérarchie à observer, et que les choses de l’ordre intellectuel, par exemple, valent plus que celles de l’ordre matériel ; s’il en est ainsi, une civilisation qui se montre inférieure sous le premier rapport, tout en étant incontestablement supérieure sous le second, se trouvera encore désavantagée dans l’ensemble, quelles que puissent être les apparences extérieures ; et tel est le cas de la civilisation occidentale, si on la compare aux civilisations orientales. Nous savons bien que cette façon de voir choque la grande majorité des Occidentaux, parce qu’elle est contraire à tous leurs préjugés ; mais, toute question de supériorité à part, qu’ils veuillent bien admettre du moins que les choses auxquelles ils attribuent la plus grande importance n’intéressent pas forcément tous les hommes au même degré, que certains peuvent même les tenir pour parfaitement négligeables, et qu’on peut faire preuve d’intelligence autrement qu’en construisant des machines. Ce serait déjà quelque chose si les Européens arrivaient à comprendre cela et se comportaient en conséquence ; leurs relations avec les autres peuples s’en trouveraient quelque peu modifiées, et d’une façon fort avantageuse pour tout le monde.
Mais ce n’est que le coté le plus extérieur de la question : si les Occidentaux reconnaissaient que tout n’est pas forcément à dédaigner dans les autres civilisations pour la seule raison qu’elles diffèrent de la leur, rien ne les empêcherait plus d’étudier ces civilisations comme elles doivent l’être, nous voulons dire sans parti pris de dénigrement et sans hostilité préconçue ; et alors certains d’entre eux ne tarderaient peut-être pas à s’apercevoir, par cette étude, de tout ce qui leur manque à eux-mêmes, surtout au point de vue purement intellectuel. Naturellement, nous supposons que ceux-là seraient parvenus, dans une certaine mesure tout au moins, à la compréhension véritable de l’esprit des différentes civilisations, ce qui demande autre chose que des travaux de simple érudition ; sans doute, tout le monde n’est pas apte à une telle compréhension, mais, si quelques-uns le sont, comme c’est probable malgré tout, cela peut suffire pour amener tôt ou tard des résultats inappréciables. Nous avons déjà fait allusion au rôle que pourrait jouer une élite intellectuelle, si elle arrivait à se constituer dans le monde occidental, où elle agirait à la façon d’un « ferment » pour préparer et diriger dans le sens le plus favorable une transformation mentale qui deviendra inévitable un jour ou l’autre, qu’on le veuille ou non. Certains commencent d’ailleurs à sentir plus ou moins confusément que les choses ne peuvent continuer à aller indéfiniment dans le même sens, et même à parler, comme d’une possibilité, d’une « faillite » de la civilisation occidentale, ce que nul n’aurait osé faire il y a peu d’années ; mais les vraies causes qui peuvent provoquer cette faillite semblent encore leur échapper en grande partie. Comme ces causes sont précisément, en même temps, celles qui empêchent toute entente entre l’Orient et l’Occident, on peut retirer de leur connaissance un double bénéfice : travailler à préparer cette entente, c’est aussi s’efforcer de détourner les catastrophes dont l’Occident est menacé par sa propre faute, ces deux buts se tiennent de beaucoup plus près qu’on ne pourrait le croire. Ce n’est donc pas faire œuvre de critique vaine et purement négative que de dénoncer, comme nous nous le proposons ici encore en premier lieu, les erreurs et les illusions occidentales ; il y a à cette attitude des raisons autrement profondes, et nous n’y apportons aucune intention « satirique », ce qui, du reste, conviendrait fort peu à notre caractère ; s’il en est qui ont cru voir chez nous quelque chose de ce genre, ils se sont étrangement trompés. Nous aimerions bien mieux, pour notre part, n’avoir point à nous livrer à ce travail plutôt ingrat, et pouvoir nous contenter d’exposer certaines vérités sans avoir jamais à nous préoccuper des fausses interprétations qui ne font que compliquer et embrouiller les questions comme à plaisir ; mais force nous est de tenir compte de ces contingences, puisque, si nous ne commençons par déblayer le terrain, tout ce que nous pourrons dire risquera de demeurer incompris. Du reste, là même où nous semblons seulement écarter des erreurs ou répondre à des objections, nous pouvons cependant trouver l’occasion d’exposer des choses qui aient une portée vraiment positive ; et, par exemple, montrer pourquoi certaines tentatives de rapprochement entre l’Orient et l’Occident ont échoué, n’est ce pas déjà faire entrevoir, par contraste, les conditions auxquelles une pareille entreprise serait susceptible de réussir ? Nous espérons donc qu’on ne se méprendra pas sur nos intentions, et, si nous ne cherchons pas à dissimuler les difficultés et les obstacles, si nous y insistons au contraire, c’est que, pour pouvoir les aplanir ou les surmonter, il faut avant tout les connaître. Nous ne pouvons nous arrêter à des considérations par trop secondaires, nous demander ce qui plaira ou déplaira à chacun ; la question que nous envisageons est autrement sérieuse, même si l’on se borne à ce que nous pouvons appeler ses aspects extérieurs, c’est-à-dire à ce qui ne concerne pas l’ordre de l’intellectualité pure.
Nous n’entendons pas, en effet, faire ici un exposé doctrinal, et ce que nous dirons sera, d’une manière générale, accessible à un plus grand nombre que les points de vue que nous avons traités dans notre Introduction générale à l’étude des doctrines hindoues. Cependant, cet ouvrage même n’a nullement été écrit pour quelques « spécialistes » ; s’il en est que son titre a induits en erreur à cet égard, c’est parce que ces questions sont d’ordinaire l’apanage des érudits, qui les étudient d’une façon plutôt rebutante et, à nos yeux, sans intérêt véritable. Notre attitude est tout autre : il s’agit essentiellement pour nous, non d’érudition, mais de compréhension, ce qui est totalement différent : ce n’est point parmi les « spécialistes » que l’on a le plus de chances de rencontrer les possibilités d’une compréhension étendue et profonde, loin de là, et, sauf de bien rares exceptions, ce n’est pas sur eux qu’il faudrait compter pour former cette élite intellectuelle dont nous avons parlé. Il en est peut-être qui ont trouvé mauvais que nous attaquions l’érudition, ou plutôt ses abus et ses dangers, quoique nous nous soyons abstenu soigneusement de tout ce qui aurait pu présenter un caractère de polémique ; mais une des raisons pour lesquelles nous l’avons fait, c’est précisément que cette érudition, avec ses méthodes spéciales, a pour effet de détourner de certaines choses ceux-là mêmes qui seraient le plus capables de les comprendre. Bien des gens, voyant qu’il s’agit des doctrines hindoues, et pensant aussitôt aux travaux de quelques orientalistes, se disent que « cela n’est pas pour eux » ; or il en est certainement qui ont grand tort de penser ainsi, et à qui il ne faudrait pas beaucoup d’efforts, peut-être, pour acquérir des connaissances qui font et feront toujours défaut à ces mêmes orientalistes : l’érudition est une chose, le savoir réel en est une autre, et, s’ils ne sont pas toujours incompatibles, ils ne sont point nécessairement solidaires. Assurément, si l’érudition consentait à se tenir au rang d’auxiliaire qui doit lui revenir normalement, nous n’y trouverions plus rien à redire, puisqu’elle cesserait par là même d’être dangereuse, et qu’elle pourrait d’ailleurs avoir quelque utilité ; dans ces limites, nous reconnaîtrions donc très volontiers sa valeur relative. Il y a des cas où la « méthode historique » est légitime, nais l’erreur contre laquelle nous nous sommes élevé consiste à croire qu’elle est applicable à tout, et à vouloir en tirer autre chose que ce qu’elle peut donner effectivement ; nous pensons avoir montré ailleurs, et sans nous mettre le moins du monde en contradiction avec nous-même, que nous sommes capable, lorsqu’il le faut, d’appliquer cette méthode tout aussi bien qu’un autre, et cela devrait suffire à prouver que nous n’avons point de parti pris. Chaque question doit être traitée suivant la méthode qui convient à sa nature ; c’est un singulier phénomène que cette confusion des divers ordres et des divers domaines dont l’Occident actuel nous donne habituellement le spectacle. En somme, il faut savoir mettre chaque chose à sa place, et nous n’avons jamais rien dit d’autre ; mais, en faisant ainsi, on s’aperçoit forcément qu’il est des choses qui ne peuvent être que secondaires et subordonnées par rapport à d’autres, en dépit des manies « égalitaires » de certains de nos contemporains ; et c’est ainsi que l’érudition, là même où elle est valable, ne saurait jamais constituer pour nous qu’un moyen, et non une fin en elle-même.
Ces quelques explications nous ont paru nécessaires pour plusieurs raisons : d’abord, nous tenons à dire ce que nous pensons d’une façon aussi nette qu’il nous est possible, et à couper court à toute méprise s’il vient à s’en produire malgré nos précautions, ce qui est à peu près inévitable. Tout en reconnaissant généralement la clarté de nos exposés, on nous a prêté parfois des intentions que nous n’avons jamais eues ; nous aurons ici l’occasion de dissiper quelques équivoques et de préciser certains points sur lesquels nous ne nous étions peut-être pas suffisamment expliqué précédemment. D’autre part, la diversité des sujets que nous traitons dans nos études n’empêche point l’unité de la conception qui y préside, et nous tenons aussi à affirmer expressément cette unité, qui pourrait n’être pas aperçue de ceux qui envisagent les choses trop superficiellement. Ces études sont même tellement liées entre elles que, sur bien des points que nous aborderons ici, nous aurions dû, pour plus de précision, renvoyer aux indications complémentaires qui se trouvent dans nos autres travaux ; mais nous ne l’avons fait que là où cela nous a paru strictement indispensable, et, pour tout le reste, nous nous contenterons de cet avertissement donné une fois pour toutes et d’une façon générale, afin de ne pas importuner le lecteur par de trop nombreuses références. Dans le même ordre d’idées, nous devons encore faire remarquer que, quand nous ne jugeons pas à propos de donner à l’expression de notre pensée une tournure proprement doctrinale, nous ne nous en inspirons pas moins constamment des doctrines dont nous avons compris la vérité : c’est l’étude des doctrines orientales qui nous a fait voir les défauts de l’Occident et la fausseté de maintes idées qui ont cours dans le monde moderne ; c’est là, et là seulement, que nous avons trouvé, comme nous avons eu déjà l’occasion de le dire ailleurs, des choses dont l’Occident ne nous a jamais offert le moindre équivalent.
Dans cet ouvrage pas plus que dans les autres, nous n’avons aucunement la prétention d’épuiser toutes les questions que nous serons amené à envisager; on ne peut, à ce qu’il nous semble, nous faire grief de ne pas mettre tout dans un seul livre, ce qui nous serait d’ailleurs tout à fait impossible. Ce que nous ne ferons qu’indiquer ici, nous pourrons peut-être le reprendre et l’expliquer plus complètement ailleurs, si les circonstances nous le permettent ; sinon, cela pourra du moins suggérer à d’autres des réflexions qui suppléeront, d’une façon très profitable pour eux, aux développements que nous n’aurons pu apporter nous-même. Il est des choses qu’il est parfois intéressant de noter incidemment, alors même qu’on ne peut s’y étendre, et nous ne pensons pas qu’il soit préférable de les passer entièrement sous silence ; mais, connaissant la mentalité de certaines gens, nous croyons devoir avertir qu’il ne faut voir là rien d’extraordinaire. Nous ne savons que trop ce que valent les soi-disant « mystères » dont on a si souvent abusé à notre époque, et qui ne sont tels que parce que ceux qui en parlent sont les premiers à n’y rien comprendre ; il n’y a de vrai mystère que ce qui est inexprimable par sa nature même. Nous ne voulons pas prétendre, cependant, que toute vérité soit toujours également bonne à dire, et qu’il n’y ait pas des cas où une certaine réserve s’impose pour des raisons d’opportunité, ou des choses qu’il serait plus dangereux qu’utile d’exposer publiquement ; mais cela ne se rencontre que dans certains ordres de connaissance, somme toute assez restreints, et d’ailleurs, s’il nous arrive parfois de faire allusion à des choses de ce genre, nous ne manquons pas de déclarer formellement ce qu’il en est, sans jamais faire intervenir aucune de ces prohibitions chimériques que les écrivains de quelques écoles mettent en avant à tout propos, soit pour provoquer la curiosité de leurs lecteurs, soit tout simplement pour dissimuler leur propre embarras. De tels artifices nous sont tout à fait étrangers, non moins que les fictions purement littéraires ; nous ne nous proposons que de dire ce qui est, dans la mesure où nous le connaissons, et tel que nous le connaissons. Nous ne pouvons dire tout ce que nous pensons, parce que cela nous entraînerait souvent trop loin de notre sujet, et aussi parce que la pensée dépasse toujours les limites de l’expression où on veut l’enfermer ; mais nous ne disons jamais que ce que nous pensons réellement. C’est pourquoi nous ne saurions admettre qu’on dénature nos intentions, qu’on nous fasse dire autre chose que ce que nous disons, ou qu’on cherche à découvrir, derrière ce que nous disons, nous ne savons quelle pensée dissimulée ou déguisée, qui est parfaitement imaginaire. Par contre, nous serons toujours reconnaissant à ceux qui nous signaleront des points sur lesquels il leur paraîtra souhaitable d’avoir de plus amples éclaircissements, et nous nous efforcerons de leur donner satisfaction par la suite ; mais qu’ils veuillent bien attendre que nous ayons la possibilité de le faire, qu’ils ne se hâtent point de conclure sur des données insuffisantes, et, surtout, qu’ils se gardent de rendre aucune doctrine responsable des imperfections ou des lacunes de notre exposé.
Предисловие
Редьярд Киплинг однажды написал следующие слова: East is East and West is West, and never the twain shall meet [Восток есть Восток, а Запад есть Запад, и им никогда не сойтись]. Правда, далее он вносит в это утверждение поправку, признавая, что различие исчезает, когда два сильных человека предстают друг перед другом, явившись с разных краёв земли; но, в действительности, даже эта оговорка не является вполне удовлетворительной, ибо весьма сомнительно, чтобы он подразумевал здесь силу духовного порядка. Как бы то ни было, первое предложение принято цитировать изолированно, словно единственное, что запечатлевается в уме читателя, — это идея непреодолимого различия, выраженная в данной строке; не приходится сомневаться, что эта идея отражает воззрения большинства европейцев, и в ней явственно проступает досада завоевателя, вынужденного признать: те, кого, как ему мнится, он победил и подчинил, несут в себе нечто такое, над чем он не в состоянии установить никакой власти. Однако, каково бы ни было чувство, породившее подобное мнение, нас прежде всего интересует вопрос о том, имеет ли оно под собой подлинные основания, и если да, то в какой мере. Безусловно, при взгляде на современное положение вещей обнаруживается множество признаков, которые, казалось бы, служат ему оправданием; и всё же, если бы мы всецело разделяли этот взгляд, если бы мы полагали, что никакое сближение невозможно и никогда не станет таковым, мы бы не предприняли труд по написанию этой книги.
Может быть, больше, чем кто-нибудь другой, мы осознаем всю ту дистанцию, которая разделяет Восток и Запад, в особенности, современный Запад; ведь в нашем «Общем введении к изучению индусских учений» мы особенно настаивали на различиях до такой степени, что некоторые могли подумать о каком-то преувеличении с нашей стороны. Тем не менее, мы убеждены, что не сказали ничего такого, что не было бы совершенно точным; и в то же время мы рассматривали (в нашем заключении) условия интеллектуального сближения, которое, оставаясь достаточно далеким, всё же кажется нам возможным. Если, следовательно, мы восстаем против ложных уподоблений, которыми соблазняются западные исследователи, то потому что они не являются незначительным препятствием, противостоящим этому сближению; когда исходят из ошибочной концепции, результаты часто идут наперекор поставленной цели. Отказываясь видеть вещи такими, какими они являются, и признавать определённые отличия, неустранимые в настоящее время, обрекают себя на совершенное непонимание восточного склада ума и лишь продляют и усугубляют недоразумения, тогда как надо стремиться прежде всего их рассеять. Пока западный человек будет воображать себе, что существует только один тип человечества, что есть только одна «цивилизация» с разными ступенями развития, никакое согласие не будет возможным. Истина состоит в том, что существует множество цивилизаций, развертывающихся в очень разных направлениях, и что современная западная цивилизация обнаруживает черты, которые делают из неё довольно своеобразное исключение. Никогда не следует говорить о превосходстве или приниженности в абсолютном смысле, не уточняя того, в каком отношении вещи рассматриваются, когда их хотят сравнить, даже допуская, что они действительно сравнимы. Не существует цивилизаций, превосходящих другие цивилизации во всех отношениях, потому что невозможно для человека сразу и в равной степени применять свои способности во всех направлениях, и потому что существуют направления развития, которые представляются поистине несопоставимыми. Тем не менее, допустимо думать, что можно наблюдать определённую иерархию, и что вещи интеллектуального порядка, например, значат гораздо больше, чем вещи материального порядка; если это так, то цивилизация, которая кажется более низкой в одном отношении, будучи неоспоримо выше в другом отношении, вновь окажется ущербной в целом, какова бы ни была внешняя видимость; таков случай западной цивилизации, если её сравнивать с цивилизациями восточными. Мы хорошо знаем, что такой способ рассмотрения шокирует большинство западных людей, потому что он противоречит всем их предубеждениям. Но они, оставив в стороне всякий вопрос о превосходстве, могут, по крайней мере, предположить, что вещи, которым они придают самое большое значение, не обязательно всех людей интересуют в той же мере, и что некоторые даже могут их считать совершенно ничтожными и что интеллект можно засвидетельствовать иначе, нежели конструируя машины. Это уже было бы кое-что, если бы европейцы дошли до такого понимания и вели бы себя соответственно; их отношения с другими народами несколько изменились бы и весьма выгодным для всего мира образом.
Но это только самая внешняя сторона вопроса: если бы западные люди признали, что совсем не обязательно всем пренебрегать в других цивилизациях только на том основании, что они отличаются от их собственной, то больше ничего не помешало бы им изучать эти цивилизации как должно, мы хотим сказать: без предвзятой дискредитации и несправедливой враждебности; и тогда некоторые при этом изучении, возможно, сразу бы заметили всё то, чего им самим не хватает, в особенности, с чисто интеллектуальной точки зрения. Естественно, мы полагаем, что для достижения хотя бы в некоторой степени истинного понимания духа различных цивилизаций требуется нечто другое, нежели работа простой эрудиции; разумеется, не все способны к такому пониманию, но если найдутся хотя бы и некоторые (а это возможно, несмотря ни на что), то этого может быть достаточно, чтобы рано или поздно привести к неоценимым результатам. Мы уже отмечали ту роль, которую могла бы сыграть интеллектуальная элита, если ей удастся конституироваться в западном мире, где она бы действовала наподобие «фермента», чтобы подготовить и направлять в наиболее благоприятную сторону умственную трансформацию, которая неизбежно произойдет, хотят того или нет. Впрочем, некоторые начинают смутно чувствовать, что все не может продолжать идти в том же направлении, и начинают даже говорить о возможной «несостоятельности» западной цивилизации, чего всего несколько лет назад никто не осмеливался делать; но истинные причины, вызывающие эту несостоятельность, как представляется, от большинства все ещё в значительной мере ускользают. Поскольку это как раз те же самые причины, которые одновременно и мешают всякому согласию между Востоком и Западом, то из их понимания можно извлечь двойную выгоду: работать над подготовкой этого согласия, а также постараться отвратить катастрофы, угрожающие Западу по его же собственной вине; эти две цели связаны гораздо теснее, чем можно было бы полагать. Следовательно, не было бы напрасной и чисто негативной критикой объявить о западных ошибках и иллюзиях, как мы это и предлагаем сделать в первую очередь, для этого есть очень глубокие причины; к тому же, мы не вкладываем в это никакого «сатирического» умысла, слишком мало согласующегося с нашим характером; если кто-нибудь допускает что-то в этом роде, то он сильно ошибается. Со своей стороны, мы бы предпочли вовсе не заниматься этой неблагодарной работой и ограничиться экспозицией определённых истин и никогда не обращать внимания на ошибочные интерпретации, которые только усложняют и запутывают вопросы без всякой надобности; но мы вынуждены учитывать эти обстоятельства, поскольку, если мы не начнем расчистку территории, все, что мы сможем сказать, рискует остаться непонятым. К тому же, даже там, где кажется, что мы только удаляем заблуждения или отвечаем на возражения, мы, тем не менее, можем при случае показать то, что имеет по-настоящему позитивное значение; например, показать, почему некоторые попытки сближения Востока и Запада потерпели неудачу, не позволит ли это, по контрасту, предвидеть те условия, при которых подобное предприятие могло бы быть успешным? Мы надеемся также, что наши намерения не поймут неправильно; и если мы не стремимся замаскировать трудности и препятствия, если мы, напротив, на них останавливаемся, то потому, что их надо прежде всего знать, чтобы сгладить их или преодолеть. Мы не можем задерживаться на рассмотрении чего-то слишком второстепенного, спрашивать о том, что нравится или не нравится каждому; рассматриваемые нами вопросы крайне серьёзны, даже если ограничиваться тем, что мы можем назвать внешними аспектами, т. е. тем, что не касается чисто интеллектуального порядка.
На самом деле, мы не собираемся здесь предпринимать ученое изложение, и то, что мы скажем, вообще будет доступно большему числу людей, чем та точка зрения, которую мы представили в нашем «Общем введении в изучение индусских учений». Эта работа написана вовсе не для нескольких «специалистов»; и если её заглавие вводит в этом отношении в заблуждение, то потому что эти вопросы обычно являются достоянием эрудитов, которые изучают их, на наш взгляд, несколько отталкивающим и неинтересным образом. Наша установка совершенно иная: для нас речь идёт, по существу, не об эрудиции, но о понимании, что совершенно отлично от этого; наибольшие шансы встретить возможность глубокого и широкого понимания имеются не среди «специалистов», отнюдь нет; и за редким исключением, не на них надо рассчитывать, чтобы сформировать ту интеллектуальную элиту, о которой мы говорили. Возможно, кто-то нашёл предосудительным, что мы нападаем на эрудицию или, скорее, на опасность от злоупотребления ею, хотя мы тщательно воздерживаемся от всего того, что могло бы иметь полемический характер; одна из причин, по которой мы делаем это, состоит в том, что именно эта эрудиция с её специальными методами отвращает от определённых вещей как раз тех, кто в наибольшей степени был бы способен их понять. Многие люди, видя, что речь идёт об индусских доктринах и тотчас же вспоминая о работах некоторых ориенталистов, говорят себе: «это не для нас»; однако, думая так, они очень ошибаются, и возможно, что им не потребовалось бы много усилий, чтобы обрести знания, которых самим этим ориенталистам не хватает и всегда будет не хватать; эрудиция это одно, а реальное знание это другое, и если они не всегда несовместимы, то они совсем не обязательно солидарны. Конечно, если бы эрудиция соглашалась держаться вспомогательного ранга, нормально ей соответствующего, нам нечего бы было возразить, потому что она тем самым перестала бы быть опасной и могла бы даже приносить некоторую пользу; в этих пределах мы охотно признаем её относительную ценность. Есть случаи, когда «исторический метод» законен, но ошибка, против которой мы восстаем, состоит в том, что его считают применимым ко всему и желают извлечь из него что-то другое, чем то, что он действительно может дать. Полагаем, что в другом месте и при этом без малейшего насилия над собой, мы показали, что способны, когда надо, применять этот метод, как и любой другой, и этого должно быть достаточно, чтобы показать непредвзятость нашей точки зрения. Каждый вопрос следует трактовать согласно методу, соответствующему его природе; Запад же нам обычно показывает именно характерный феномен смешения различных порядков и различных областей. Вообще, надо уметь находить для каждой вещи её место, ничего другого мы не утверждаем; поступая так, поневоле замечаешь, что есть вещи, которые могут быть лишь вторичными и подчиненными по отношению к другим, вопреки «эгалитарной» мании некоторых из наших современников; именно поэтому эрудиция, даже там, где она значима, всегда будет представлять для нас только средство и никогда цель саму по себе.
Эти некоторые объяснения показались нам необходимыми по многим причинам: прежде всего, мы пытались сказать то, что думаем, насколько можно более чётко, и навсегда покончить со всяким непониманием, если оно возникает, несмотря на наши предосторожности, что почти неизбежно. Признавая, в основном, ясность нашего изложения, нам, всё же, иногда приписывали намерения, которых у нас никогда не было; у нас будет здесь случай рассеять некоторые двусмысленности и уточнить некоторые пункты, ранее, возможно, недостаточно разъясненные. С другой стороны, разнообразие сюжетов, которые мы разбираем в наших исследованиях, вовсе не мешает единству концепции, господствующему в них, и мы даже специально стремимся подтвердить это единство, которое могло бы остаться незамеченным теми, кто рассматривает все слишком поверхностно. Эти исследования так тесно связаны между собой, что по многим пунктам, которые мы здесь будем рассматривать, мы будем вынуждены ссылаться (для уточнения) на дополнительные указания, находящиеся в других наших работах; но мы это делаем только там, где это нам показалось совершенно необходимым, в остальных случаях мы удовольствуемся общим замечанием, чтобы не надоедать читателю слишком многочисленными ссылками. В этом же ряду мы ещё должны отметить, что если кое-где мы не придаем выражению нашей мысли собственно теоретического облика, то это не значит, что мы постоянно не вдохновляемся теориями, истинность которых мы поняли: именно изучение восточных учений позволило нам увидеть ошибки Запада и ложность большинства идей, имеющих хождение в современном мире; именно там и только там мы нашли то, чему Запад не предложил нам ни малейшего эквивалента, что нами уже отмечалось.
В этой, как и в других работах, у нас нет никаких претензий исчерпать все вопросы, которые мы собираемся рассматривать; как нам кажется, нас нельзя упрекнуть, что мы не все включили в одну книгу, что было бы, впрочем, совершенно невозможно. Может быть, мы сможем вновь обратиться к тому, что здесь только обозначено, и более полно объяснить это в другом месте, если позволят обстоятельства; это может внушить кому-нибудь мысли, очень выгодным для них образом восполняющие те размышления, которые мы сами не могли предоставить. Некоторые вещи интересно отмечать по ходу дела даже тогда, когда о них не распространяются, и мы не думаем, что лучше обходить их молчанием; но зная умственный склад некоторых людей, мы считаем себя обязанными предупредить, что в этом не следует видеть ничего экстраординарного. Мы слишком хорошо знаем то, чего стоят так называемые «тайны», которыми так часто злоупотребляют в наше время и которые таковы только потому, что те, кто о них говорит, сами ничего в них не понимают; истинные тайны невыразимы по самой своей природе. Мы не хотим, однако, этим сказать, что всякую истину в равной мере всегда надлежит высказывать и что нет таких случаев, когда настоятельно необходимы некоторые оговорки по причине уместности или из-за вещей, которые публично представлять было бы скорее опасно, чем полезно; но это встречается только в определённых планах познания, в общем, достаточно ограниченных, и кроме того, если нам придется иногда упоминать вещи такого рода, мы не преминем категорически заявить то, что есть, не вводя никогда никаких химерических запретов, выдвигаемых писателями некоторых школ по любому случаю либо для того, чтобы провоцировать любопытство читателей, либо просто для того, чтобы скрыть свои личные затруднения. Нам совершенно чужды такие уловки, равно как и чисто писательские вымыслы; мы предполагаем говорить только то, что есть, в той мере, в которой мы это знаем, и так, как мы это знаем. Мы не можем говорить все, что мы думаем, потому что это увело бы нас слишком далеко от нашей темы, а также потому что мысль всегда превосходит границы выражения, в которые стремятся её заключить; но мы всегда говорим только то, что действительно думаем. Вот почему мы будем считать, что наши намерения искажаются, когда нам приписывают не то, что мы действительно говорим, или когда за сказанным хотят открыть неведомо какую скрытую и замаскированную мысль, к тому же, совершенно воображаемую. Напротив, мы будем всегда признательны тем, кто сообщит нам моменты, требующие, как им кажется, более полного разъяснения, и мы постараемся впоследствии удовлетворить их; но пусть они постараются подождать, когда у нас будет возможность это сделать, пусть они не спешат делать заключения на основании недостаточных данных и, в особенности, пусть воздержаться от создания какой-нибудь доктрины, ответственной за несовершенства и пробелы нашего изложения.