Paris, 5 décembre 1924
51, rue St Louis-en-l’Isle (IVe)
Cher Monsieur,
J’ai bien reçu vos deux lettres, dont la première s’est croisée avec la mienne. En même temps que celle-ci, je vous envoie un paquet contenant les revues que vous me demandez de vous communiquer, du moins celles qui contiennent les articles les plus importants, car, parmi celles que je vous avais indiquées, il y en a une, par exemple, où il n’est question que du Théosophisme dans ses rapports avec la politique anglaise, ce qui, je suppose ne doit vous intéresser que faiblement. Vous trouverez donc dans ce paquet un n° des “Lettre”, trois n° de la “Revue Universelle”, et trois n° de “Foi et Vie”. Naturellement, je vous fais cet envoi recommandé, et je vous prierai de faire de même pour me retourner ces revues, car je ne les ai pas en double et je tiens à les conserver. Quant à l’article de Masson-Oursel dans “Scientia”, je vais, comme je vous l’avais dit, en joindre la copie à cette lettre ; cela ne me prendra pas beaucoup de temps, car il n’est pas long.
Excusez-moi de ne pas vous avoir envoyé tout de suite le renseignement relatif à Massignon ; pour l’avoir, il fallait d’abord que je puisse voir un de mes amis qui a ses ouvrages, car je ne les ai pas moi-même. L’“Essai sur le lexique” n’est pas qu’un travail purement historique et d’érudition ; les textes arabes qui se trouvent à la fin ne sont pas accompagnés d’une traduction.
Quant à Das Gupta, je ne peux pas vous donner une appréciation plus détaillé sur son livre, car je n’ai fait que le feuilleter, et il y a déjà assez longtemps.
Pour ce qui est du hajj, toutes les circonstances en ont une signification symbolique ; mais sur le point précis dont vous me parlez, je n’ai jamais vu d’interprétation ; celle que vous envisagez me paraît au moins très vraisemblable. On le traduit généralement par “extase”, mais, dans l’acceptation où vous le prenez là, un autre mot serait peut-être préférable.
Pourquoi avez-vous une antipathie pour le mot “élite” ? Je ne me l’explique pas très bien. Je dois vous avouer que je vous trouve aussi un peu sévère et exclusif dans certaines appréciations ; je pense surtout ici à ce que vous dites à propos d’études symboliques et initiatiques. Sans doute, le symbolisme n’est qu’un moyen, mais c’est un moyen dont l’importance n’est nullement négligeable ; ce qui le montre bien, c’est qu’il est employé partout sans exception. D’autre part, si ce que j’appelle les “sciences traditionnelles” n’est qu’application des principes, donc quelque chose de secondaire et de dérivé, il n’en est pas moins vrai que cela a aussi son intérêt ; et il n’est pas possible de se tenir toujours exclusivement sur le terrain de la métaphysique pure. Dans l’Inde et en Chine, ces sciences tiennent aussi une place assez considérable. Enfin, j’ajouterai que vous m’avez paru confondre hermétisme et magie, ce qui est tout à fait différent.
J’ai trouvé que le compte-rendu de Reghini montrait qu’il avait très bien compris mes intentions, bien que lui-même m’ait écrit qu’il n’en était pas entièrement satisfait et qu’il aurait voulu faire autre chose. Quant à ses attaques contre le théosophisme et l’occultisme, je suis sûr qu’elles sont tout à fait sincères, d’autant plus que je suis bien pour quelque chose dans cette attitude ; c’est ce qui explique certaines attaques dirigées à la fois contre nous deux, tant du côté occultiste que du Grand-Orient d’Italie. La position nettement “anti-réincarnationniste” prise par “Atanor” a aussi beaucoup contribué à susciter certaines animosités notamment de la part de l’école de Kremmertz que vous connaissez peut-être.
Pour la “Gnose”, je n’ai plus de collection dont je puisse disposer, car, n’ayant pas assez de place chez moi, j’ai dû, il y a déjà longtemps, céder celles qui me restaient au libraire Chacornac, 11 quai St Michel (Ve). Si vous voulez vous en procurer une, vous pourrez lui écrire ; il doit les vendre 20 F. En dehors de mes articles, vous y trouverez, sur l’ésotérisme musulman, des études et de traductions qui vous intéresseront sûrement. Le reste est assez inégal, surtout au début, car j’ai dû éliminer peu à peu un certain nombre de gens encombrants et peu intéressants ; seulement, quand on veut être trop rigoureux, on finit par rester presque tout seul, et c’est ce qui m’est arrivé.
Quand vous aurez eu le temps de lire mon étude sur Dante, j’espère que vous voudrez bien me dire ce que vous en pensez. En tout cas, je puis vous assurer qu’il y a là tout autre chose qu’un travail “livresque” ; les citations diverses n’ont qu’une importance accessoire, l’essentiel est d’un ordre très différent ; mais nous en reparlerons quant j’aurai vos appréciations.
Je me demande ce qui vous choque dans l’expression d’“intellectualité pure”, que j’emploie moi-même assez souvent ; vous savez bien que nous n’entendons pas du tout par là la même chose que les modernes qui confondent intelligence et raison, ou qui réduisent la première à la seconde.
Je suis tout à fait de votre avis en ce qui concerne l’invention de l’imprimerie et ses conséquences fâcheuses ; mais puisque cela existe, il faut bien en tenir compte et s’en servir.
Pour moi comme pour vous, la décadence occidentale a commencé au XIVe siècle, bien qu’elle se soit manifestée plus nettement à la renaissance. Pour ce que vous dites de l’état actuel du catholicisme et de la prépondérance du côté moral et sentimental, vous n’êtes pas seul à penser ainsi ; je connais bien des gens, très catholiques d’ailleurs, qui le constatent et le déplorent également. L’esprit moderne et les tendances démocratiques ont pénétré jusque là, et c’est bien ce qu’il y a de plus lamentable ; mais peut-être n’est-il pas encore tout à fait impossible de réagir.
Quel est donc ce livre d’un prêtre jésuite sur le Védânta, au sujet duquel Masson-Oursel vous a fait la réponse tout à fait extraordinaire que vous me rapportez ? Je serais curieux d’avoir quelques renseignements là-dessus, d’autant plus que, d’après ce qu’on m’a dit dernièrement, les Jésuites, dans l’Inde, cherchent actuellement à se mettre en rapport avec les Brâhmanes. À ce propos, vous connaissez peut-être un livre du P. Wallace (ancien missionnaires anglican converti au catholicisme), intitulé “De l’Évangile au Catholicisme par la route des Indes”. Il y a là-dedans des considérations très intéressantes, et qui montrent une compréhension des doctrines hindoues que je n’ai rencontrée dans aucun autre ouvrage européen ; cela aussi est quelque chose de “vécu”. La “réalisation” est demeurée incomplète, mais elle a été déjà assez loin ; le mot même y est, ainsi que certaines autres expressions dont je me sers moi-même, et j’ai trouvé cette concordance assez remarquable. La traduction française de ce livre par le P. Humbler, a paru en 1921 à la librairie Albert Dervit, 53 rue Royale à Bruxelles. L’auteur est mort il y a environ deux ans.
Vous serez bien aimable de me dire ce que vous pensez des articles que je vous envoie, ainsi que de ceux que vous avez déjà lus.
Croyez, je vous prie, à mes sentiments bien cordiaux.
René Guénon
Voici le compte-rendu de Masson-Oursel :
“L’ouvrage de M. Guénon atteste chez un auteur de tempérament philosophique, le goût et une sérieuse information de la culture indienne : il rendra de réels services en attirant l’attention sur l’intérêt spéculatif des doctrines hindoues. Toutefois, l’indophilie, bien plus forte ici que chez Schopenhauer ou chez Denssen, est poussée jusqu’à l’identification de l’esprit métaphysique avec la pensée brahmanique. Nous ne saurions, quant à nous, accepter une “condamnation formelle de toute tentative d’application de la méthode historique à ce qui est métaphysique” ; car nous estimons au contraire qu’une certaine utilisation de la méthode historique fournit la plus sûre critique philosophique. Nous tenons donc pour partiales et passionnées les attaques fougueuses que l’auteur dirige contre l’indianisme “officiel”, ainsi que contre l’enseignement philosophique actuel, en tous pays ; nous regrettons en particulier comme injustes certaines appréciations purement personnelles sur la pensée philosophique et l’érudition indologique de l’Allemagne. Nous n’en rendons pas moins hommage à la conviction féconde que connaître ne dispense point de comprendre, et que la critique pratiquée à l’européenne ne saurait dispenser de l’initiation aux traditions indigènes. Mais cela même nous invite à trouver de l’intérêt à toutes les manifestations de la civilisation indienne, de laquelle M. Guénon exclut sans le moindre fondement tout la culture bouddhique, arbitrairement dénoncée comme “une simple déviation sans portée métaphysique”, comme ce qui, dans l’Inde, se rapproche le plus des idées occidentales. La portée spéculative du Bouddhisme, qui fut le principal aiguillon de la philosophie indienne, se trouve de la sorte méconnue. Cas exceptionnel, en vérité, cet ouvrage européen qui a le très rare mérite de juger à l’indienne des choses hindoues, mais qui adopte la partialité d’une autre race en dénigrant la science et la pensée de la sienne propre.”
(Scienta, 1er mai 1922)
Париж, 5 декабря 1924 г.
(перевод на русский язык отсутствует)