Paris, 12 octobre 1924
51, rue St Louis-en-l’Isle (IVe)
Cher Monsieur,
J’ai bien reçu vos deux lettres, et j’ai beaucoup d’excuses à vous faire pour le retard que j’ai mis à y répondre. C’est que j’ai été fort dérangé pendant ces vacances, et je viens seulement de rentrer à Paris. J’espère que vous ne m’en voudrez pas et que vous ne croirez pas à de la mauvaise volonté de ma part, ce dont je serais désolé.
Je commence, pour ne pas l’oublier, par vous donner le renseignement que vous m’avez demandé précédemment. Voici l’indication de quelques-unes des revues dans lesquelles ont paru les principaux articles me concernant (je parle seulement des articles qui sont plus que de simples comptes-rendus) :
Revue Universelle, 15 juillet 1921, 1er mars 1922, 1er août 1922, 15 juin 1923
Les lettres, 1er août 1921
L’Opinion, 15 octobre 1921, 4 février 1922
Revue Hebdomadaire, 4 mars 1922, 28 juillet 1923.
Si j’en retrouve d’autres, je vous les indiquerai dans une prochaine lettre.
Merci pour le compte-rendu que vous m’avez envoyé, et que je ne connaissais pas. L’auteur ne semble pas avoir compris grand chose à mon attitude ; ainsi, il n’a pas vu que, en envisageant le rôle de l’Angleterre comme je l’ai fait, je me place bien plus au point de vue hindou qu’au point de vue français. Qu’est-ce donc que cette revue Bilychnis ? Si vous voulez bien m’en donner l’adresse, je pourrai y faire envoyer “Orient et Occident”, dont je ne serais pas fâché de voir le compte-rendu fait par le même rédacteur !
D’autre part, s’il vous arrive de trouver encore quelque chose à mon sujet, je vous serai toujours reconnaissant de bien vouloir me le signaler.
Vous me demandez si j’écris dans des revues ; je dois vous avouer que c’est là une chose qui m’est fort difficile, car on trouve généralement que ce que je fais n’est pas à la portée de la plupart des lecteurs ; ce n’est pas très flatteur pour ceux-ci, mais c’est peut-être vrai. Pourtant, on m’avait demandé pour la Revue Bleue un article sur les doctrines hindoues ; il n’est arrivé à paraître qu’après plus de deux ans, le 15 mars dernier. Ce n’est d’ailleurs qu’une sorte de résumé d’ensemble de mon “Introduction”. En 1921, j’ai donné à la Revue de Philosophie (ne pas confondre avec la Revue Philosophique) une série d’articles sur le Théosophisme ; naturellement, ces articles ont été repris avec beaucoup d’autres choses que j’y ai ajoutées, dans mon volume sur le même sujet. Depuis, je n’ai donné à cette revue que quelques comptes-rendus de livres de temps en temps.
Quelque chose qui est beaucoup plus important, c’est une étude sur l’Esoterismo di Dante publié dans la revue italienne Atanor, qui paraît depuis le début de cette année. Voici l’adresse du directeur :
Dr Arturo Reghini,
presso signora Caramanica,
30, Salita de Crescenzi
Roma
Vous pourrez lui écrire de ma part ; du reste, je l’en ai déjà prévenu. Je compte bien préparer autre chose pour la même revue dès que j’aurai un peu de temps libre.
Ce que vous me dites de Masson-Oursel concorde tout à fait avec ce que je pense moi-même à son sujet. Je ne crois pas qu’il lui soit possible d’arriver à voir les choses autrement qu’il ne les voit, c’est-à-dire en Occidental et en philosophe moderne ; il ne faut pas oublier qu’il était agrégé de philosophie avant d’aborder les études orientales. Du reste, il est mêlé de trop près aux milieux officiels, surtout depuis qu’il remplace Foucher aux Hautes Études ; et je sais qu’il a aussi des rapports avec les théosophistes. Il y a chez lui une tendance à ménager tout le monde et toutes les opinions, qui tient sans doute à son caractère assez indécis ; cette tendance se voit très bien dans les comptes-rendus qu’il a fait de mes ouvrages dans la Revue Philosophique. Il a aussi donné à la revue Scientia, de Milan, un autre compte-rendu de mon “Introduction” qui est d’un ton plus acerbe, peut-être pensait-il que je ne le verrais pas…
Les orientalistes officiels m’ont fait quelques avances ces derniers temps, mais je me méfie… Je tiens avant tout à garder mon entière indépendance ; vous devez comprendre cela.
Je ne m’explique pas du tout pourquoi vous dites que je suis “dans la mêlée” parce que j’écris ; ce n’est pas du tout ainsi que j’envisage les choses. Il me semble, d’ailleurs, avoir déclaré assez nettement que j’entends rester en dehors de toute querelle occidentale. Porter un jugement sur autre chose au nom d’une doctrine c’est tout autre chose que d’engager une polémique avec des adversaires en me plaçant sur le même terrain qu’eux. Du reste, ce qui est assez curieux, c’est que ni les théosophistes ni même les spirites n’ont jamais cherché à s’en prendre à moi comme ils le font pour leurs contradicteurs habituels ; il faut croire que malgré leur compréhension très bornée, ils sentent tout de même qu’il y a une différence. Je n’ai même jamais reçu de ces milieux une seule lettre d’injures, alors que je connais des gens qui en ont reçu pour de simples allusions.
Il se produit en ce moment une chose singulière : on, voit paraître un peu de tous les côtés, et dans des organes de tendances très différentes, des articles dont l’idée principale est d’assimiler l’Orient avec l’Allemagne et la Russie, et d’opposer le tout au reste de l’Europe. On exploite beaucoup pour cela les écrits de Keyserling, que l’on prend ou que l’on feint de prendre pour l’exposé de doctrines orientales authentiques. Il semble qu’il y ait là un mot d’ordre ; je ne sais d’où il vient, mais il serait invraisemblable qu’il n’y ait pas là une campagne voulue, sans doute pour servir certains intérêts politiques. Je voudrais bien savoir si cela se limite à la France, ou si la même chose n’a pas lieu dans d’autres pays, en Italie notamment ; peut-être pourrez-vous me renseigner là-dessus.
Ce que vous dites du mot “ascétique”, qu’il peut être entendu en un sens autre que le sens religieux est parfaitement exact ; mais il n’en est pas moins vrai que, le sens religieux étant seul d’un usage habituel en Occident, c’est celui-là que presque tout le monde lui donnerait inévitablement, et cela risquerait d’amener bien des malentendus. Aussi, je préfère encore m’en tenir au mot “métaphysique”, en expliquant de quelle façon je l’entends, façon qui est d’ailleurs rigoureusement conforme à sa signification étymologique.
Nous sommes tout à fait d’accord sur le compte des Orientaux plus ou moins occidentalisés, qui sont en effet inexcusables, et que je regarde pour ma part, comme de simples Occidentaux. Le malheur est que leurs noms font illusion à bien des gens qui, ne connaissant pas d’autres Orientaux, croient que ceux-là sont vraiment “représentatifs”, alors qu’ils ne le sont nullement. Quelqu’un me déclarait un jour qu’il ne croyait même pas à l’existence actuelle d’Orientaux attachés à leur tradition, parce qu’il n’en avait rencontré aucun ; il n’avait jamais vu, en fait d’Orientaux, que des étudiants de la Sorbonne ou des personnages fréquentant les milieux plus ou moins universitaires ! Du reste, je suis persuadé que même de vrais Orientaux ne lui auraient jamais dit ce qu’ils pensaient, car ils auraient estimé que ce serait parfaitement inutile.
Pour Tagore, dont le côté sentimental vous déplaît, il ne faut pas oublier que c’est un poète, et aussi qu’une foule d’influences hétérodoxes se sont exercés sur lui. Lui non plus n’a rien d’une autorité doctrinale ; et, n’y aurait-il que le rôle joué par sa famille dans le mouvement du Brahma-Samâj, ce serait suffisant pour qu’il y ait, chez la plupart des Hindous, une certaine méfiance à son égard. On lui a longtemps reproché d’être en trop bon termes avec les Anglais ; il a fini par renvoyer ses titres et ses décorations, ce qui l’a fait remonter dans l’estime de ses compatriotes.
Je ne dis pas que l’attitude des autres Européens à l’égard des Orientaux vaille mieux que celle des Anglais, mais seulement que ceux-ci ont à un plus haut degré que certains autres des défauts qui sont, au fond, ceux de tous les peuples Européens.
Il semblait que la guerre aurait dû être une bonne occasion de se débarrasser de la mentalité allemande, mais il faut croire que la chose est bien difficile, car les gens qui ont été habitués à certaines méthodes ne peuvent plus s’en défaire ; il faudrait changer tout le personnel universitaire pour arriver à quelque chose à cet égard.
Vous me demandez un éclaircissement au sujet de ce qui, d’après ce que j’ai dit dans “Orient et Occident”, pourrait être maintenu de la civilisation moderne. Les avantages de celle-ci sont, bien entendu, d’ordre purement contingent ; mais l’industrie, par exemple, est-elle absolument incompatible, en elle même, avec l’existence d’un état normal et d’une véritable intellectualité ? Je ne le pense pas, à la condition qu’on la maintienne à sa place et qu’on ne lui permette pas d’absorber tout l’activité humaine comme cela se produit actuellement. En ce qui me concerne personnellement, je partage tout à fait votre horreur de la mécanique ; mais je ne crois pas qu’on doive se laisser influencer par ce qui n’est, après tout, qu’affaire de tempérament, au point d’en arriver à exclure des possibilités réelles.
L’interprétation du Thomisme par Maritain n’est pas celle de tous les scolastiques, loin de là. D’un autre côté, il faut bien distinguer entre Thomisme et “néothomisme” ; rien n’est plus illusoire que les efforts qu’on fait pour s’accorder avec les conceptions de la science moderne (qui d’ailleurs change d’un jour à l’autre) des doctrines qui, en réalité, se sont placées à un tout autre point de vue. Ainsi, la cosmologie ancienne est tout autre chose que la physique moderne ; mais bien des gens n’arrivent pas à saisir la différence, parce qu’ils ont été habitués aux cadres de la science actuelle, et tout ce qui n’y rentre pas leur échappe forcément.
Vous avez raisons de parler d’un “retour” pur et simple à la tradition, mais qui ne peut être une “répétition” (peut être vaudrait-il mieux alors un autre mot que celui de “retour”, mais peu importe au fond) ; maintenant, s’il n’y a pas “répétition”, il faut qu’il y ait “adaptation”, dans la mesure où les circonstances ont changé ; et c’est sans doute là que réside pratiquement les plus grandes difficultés. Il va de soi que cette adaptation n’a rien de commun avec des concessions faites aux idées modernes, scientifiques, philosophique ou autres.
Je ne sais si j’ai bien répondu à tout ce que vous m’avez écrit ; si j’ai oublié quelque chose, ne craignez pas de me le rappeler dans votre prochaine lettre.
Veuillez croire, cher Monsieur, à mes sentiments très sympathiques.
René Guénon
Je ne sais si vous êtes toujours à la même adresse, mais j’espère que ma lettre vous parviendra de toute façon.
Париж, 12 октября 1924 г.
(перевод на русский язык отсутствует)