Le Caire, 4 décembre 1938
Mon bien cher ami,
Quand j’ai reçu votre lettre, je venais justement d’avoir de vos nouvelles par Vreede, qui est arrivé ici la semaine dernière, et qui m’a dit vous avoir rencontré récemment à une des causeries du Swâmî Siddheswarananda.
Je suis heureux pour vous de votre décision de quitter la médecine ; avez-vous l’intention de continuer malgré cela à habiter Paris, du moins pendant une plus ou moins grande partie de l’année ?
D’après les dernières nouvelles que j’ai reçues d’Herbert, il devait repartir pour l’Inde avec sa femme dans le courant de ce mois-ci. – Vous aurez vu que le début du chapitre a paru dans le nº de novembre des “Études Traditionnelles” ; le reste passera naturellement dans celui de décembre. J’ai tâché d’arranger publication, annonces et comptes rendus de façon à donner satisfaction à Herbert autant qu’il était possible ; il semble que, malgré mes explications et sa bonne volonté, il n’arrive pas à se rendre très bien compte du caractère particulier de la revue… – Les choses ne se sont décidément pas arrangées avec lui pour la traduction de Shrî Ramana, qui est en train de se faire d’un autre côté ; quant à moi, j’ai finalement réussi, mais non sans quelque peine, à me mettre complètement en dehors de cette affaire ; il faut dire qu’il y a là aussi un assez singulier milieu, quoique dans un genre différent de celui de Pondichéry…
Je suis un peu embarrassé pour vous parler d’Aurobindo, parce qu’il y a toujours eu pour moi une lacune, si je puis dire, entre les deux parties de sa vie : celle où il était en quelque sorte le lieutenant de Tilak dans la lutte anti-anglaise, et celle-là où, après s’être réfugié à Pondichéry pour cette raison même, il est devenu ce qu’il est maintenant ; je n’ai jamais eu l’occasion de savoir au juste comment s’était produite cette transformation. En tout cas, je crois que la seule chose fâcheuse qu’il y ait dans tout cela, c’est l’intrusion des éléments français que vous savez ; de la “Mère” en particulier, il ne m’est vraiment pas possible d’avoir une idée favorable… À ce propos, j’ai trouvé encore dans les livres d’Aurobindo d’autres marques de l’influence “cosmique” que le symbole de la couverture ; il y en a aussi des traces très nettes dans la terminologie qu’il emploie ; mais, naturellement, je me suis bien garder de relever cela dans les comptes rendus. J’ai même pris soin de donner une interprétation favorable de certaines choses qui peuvent prêter à objection si on les prend trop à la lettre ; la façon dont il parle de “son Yoga”, par exemple, est un peu gênante ; il se peut que, d’une façon générale et sans reparler de lui spécialement, j’explique plus complètement dans quelque article à quoi correspondent réellement les prétendues particularités de ce Yoga…
C’est dommage en effet que la forme des articles de Coomaraswamy soit toujours quelque peu confuse, mais il est vrai qu’il est bien difficile d’exprimer certaines choses d’une façon parfaitement claire ; peut-être aussi lui arrive-t-il de toucher à trop de questions dans un seul article ; elles se tiennent toutes, assurément, mais la plupart des lecteurs doivent avoir quelque peine à suivre ces multiples enchaînements…
Je ne suis pas étonné que la “Bhagavad Gîtâ” de Sylvain Lévi ne soit qu’un travail purement philosophique ; c’est fort loin de suffire, comme vous le dites, mais c’est bien certainement tout ce dont il était capable !
Le départ de Jukanthor n’est sûrement pas à regretter ; espérons que cela l’empêchera de continuer à exercer une influence “détraquante” dont on n’a déjà que trop d’exemples…
Si l’association de Marquès-Rivière avec Sandoz finit par se rompre tout à fait, cela non plus ne serait pas regrettable, si toutefois cela ne devait pas empêcher la traduction du “Serpent Power” de paraître ; mais il semble vraiment qu’il y ait une sorte de “maléfice” qui pèse sur ce projet de traduction ! Assurément, Sandoz a bien le moyen d’assurer la publication sans le concours de personne ; c’est plutôt son aptitude à se tirer convenablement de la traduction qui peut donner lieu à des inquiétudes ; je me souviens toujours de la façon dont il qualifiait le livre de “fatras” dans la dernière lettre que j’ai reçue de lui, ce qui n’indiquait pas qu’il comprenait grand’chose… C’est dommage que je ne puisse vraiment pas faire ce que vous me suggérez à ce propos ; mais songez que je n’arrive même pas à trouver le temps de m’occuper de mes propres livres comme il le faudrait ; alors, comment pourrais-je entreprendre encore autre chose ? J’ai là les traductions anglaises d’“Orient et Occident” et de la “Crise du Monde moderne”, qui sont maintenant terminées et qui attendent que je les revoie… D’autre part, on insiste de plus en plus pour la réédition du “Roi du Monde”, et tout ce que je voudrais y ajouter est encore à l’état de notes éparses ; on réclame aussi l’arrangement en volume de mes articles sur l’initiation, d’autant plus qu’il n’est plus possible de se les procurer tous, les années du “Voile d’Isis” de 1929 à 1933 étant complètement épuisées. Je viens d’apprendre que la “Crise du Monde moderne” aussi était épuisée, mais cela du moins pourra être réédité sans modification…
Au sujet de Marquès-Rivière, voici encore une curieuse histoire : il paraît que c’est lui qui est l’auteur d’un livre sur l’envoûtement paru il y a quelque temps sous le pseudonyme du “R. P. Sabazins”, et qui n’est au fond qu’un manuel de basse sorcellerie ; naturellement, c’est encore aux Éditions Véga que cette belle production est domiciliée… Je m’étais demandé tout d’abord si c’était bien exact, mais voici qui confirme la chose : on avait annoncé un autre livre du “R. P. Sabazins” sur les talismans, amulettes, etc. ; or voici que maintenant ce livre est annoncé comme devant paraître ces temps-ci chez Payot, mais sous le nom de Marquès-Rivière ; après cela, il semble bien que l’identité des deux personnages ne soit plus douteuse !
Je suis heureux d’avoir cette fois de meilleures nouvelles de Mario ; tant mieux s’il se rapproche des idées hindoues ; où en sont ses travaux ? – Je suis content aussi de savoir que vous avez revu Pierrefeu et qu’il n’a pas changé ; c’est seulement dommage qu’avec lui rien ne semble aboutir à des résultats définis…
Ici, tout irait bien si je n’étais ennuyé qu’il y ait toujours, comme je vous le disais tout à l’heure, tant de choses qu’il faudrait faire et qui restent en suspens faute de temps ; il faut croire d’ailleurs que je ne suis pas le seul dans ce cas ; Coomaraswamy aussi me disait la même chose dans ses dernières lettres !
Tâchez d’être moins longtemps cette fois sans me redonner de vos nouvelles.
À vous très affectueusement.
René Guénon
Каир, 4 декабря 1938 г.
(перевод на русский язык отсутствует)