Le Caire, 10 novembre 1931
Mon bien cher ami,
J’ai reçu votre lettre du 16 octobre il y a une quinzaine de jours, et celle du 1er novembre m’arrive aujourd’hui même. Vous n’avez pas à vous excuser de ne pas m’avoir répondu pendant les vacances ; je sais que c’est toujours ainsi, et vous faites bien de vous reposer complètement. Pour Mario, au contraire, c’est depuis son retour à Paris que je n’ai pas eu de ses nouvelles.
Pour ce qui est des derniers événements, la situation est fort grave en effet, et je ne sais trop comment j’en sortirai… Votre explication au sujet de l’attitude de Mme Britt peut contenir une part de vérité, mais il y a autre chose, car je sais par quelles gens le mariage a été arrangé ; et quand je pense que, si peu de temps avant, je lui avais entendu dire plus de vingt fois qu’elle ne se remarierait pas ! En tout cas, rien ne justifie la malhonnêteté, dans tous les sens du mot, dont on a fait preuve à mon égard ; la situation devenait d’ailleurs peu à peu intolérable, et, si ce n’étaient les suites, ce serait un véritable soulagement d’en voir la fin. Quant à Rouhier, j’avais déjà eu plus d’une occasion de constater sa grossièreté et son manque d’éducation ; dans la circonstance présente, sa seule excuse est d’avoir écrit la fameuse lettre “par ordre” ; il est manifestement capable de toutes les lâchetés pour garder sa place !
L’affaire de la “Déesse Syrienne” est en effet quelque chose d’inouï ; comme vous le dites, il n’y a rien à faire avec ces gens-là !
J’ai corrigé les dernières épreuves de mon nouveau livre ; il sera donc facilement prêt à paraître avant la fin de l’année ; mais j’ai appris que Rouhier se proposait de le retarder, sans motif plausible, jusqu’en février ! J’ai écrit que je tenais absolument à ce qu’il paraisse le plus tôt possible ; mais cela aura-t-il quelque effet ? La vérité est que, en faisant traîner cela, et aussi la question des contrats qui n’arrive pas à se terminer (bien qu’il n’y ait plus qu’à signer), on espère me “tenir” pendant quelque temps encore. Il faut en effet que je patiente jusque là pour pouvoir dire nettement ce que je pense ; après, la rupture complète est évidemment la seule solution possible. Seulement, il y aura encore un point fort inquiétant : comment sauver mes livres d’un “étouffement” qu’on tentera probablement ? Je vois encore bien des difficultés en perspective…
Quant aux articles mêmes de la R. I. S. S., je ne suis pas tout à fait de votre avis ; ce qui concerne Mario, par exemple, n’est pas de la critique, mais une attaque personnelle ; ces gens-là ne semblent d’ailleurs pas connaître d’autre procédé… Et les insinuations mêlées d’éloges sont beaucoup plus méchants et plus dangereux que vous ne pouvez le supposer (le résultat est d’ailleurs là pour le prouver) ; tout cela est perfidie savamment calculée.
Avez-vous vu l’article de Truc dans l’“Opinion” ? Très sympathique naturellement, mais superficiel, et semblant avoir été écrit un peu hâtivement. Je viens de lui écrire pour l’en remercier ; voilà près d’un an qu’il ne m’a pas donné signe de vie.
Je suis étonné de ce que vous m’apprenez au sujet de Desclausais et de ses succès aux examens ; il semble avoir été bien vite ! Enfin, tant mieux…
Pierrefeu a-t-il reçu mon livre ? Je le lui ai fait envoyer, pensant qu’il l’intéresserait tout spécialement en raison du côté mathématique ; mais, grâce à la belle organisation de Rouhier, il semble que bien des envois ne soient pas parvenus.
Meilleures amitiés à tous.
À vous très affectueusement.
René Guénon
Каир, 10 ноября 1931 г.
(перевод на русский язык отсутствует)