Le Caire, 25 avril 1935
Cher Monsieur,
Je viens de recevoir votre lettre du 14 avril, qui s’est croisée avec le mot que je vous ai écrit la semaine dernière et où je vous parlais de votre livre. Je ne pense pas qu’il y ait d’erreurs mathématiques, et du reste, comme vous le dites, il serait bien étonnant que personne ne s’en soit encore aperçu ; je ne m’étonne pas, d’autre part, des objections qu’on vous fait et des préjugés qu’on vous oppose ; c’est assez conforme à l’habitude… Mais ce sont bien les choses que vous me signalez qui sont, à notre point de vue, les plus importantes, et c’est sur celles-là que j’ai l’intention de revenir dans quelque article ; c’est pourquoi je n’y ai pas insisté davantage dans le compte rendu, que je tenais seulement à ne pas différer. Tout ce qui peut contribuer à restituer la notion ancienne de la “science sacrée” a certainement une très grande portée, bien que peu la comprennent ; moi aussi, je regrette bien que nous ne puissions pas arriver à nous voir pour parler plus amplement de tout cela…
D’après ce que m’a dit Mikulski, la maison Fidi existe bien toujours, et il m’a même donné l’adresse actuelle (Via Borgazzi, 4, Milano) ; mais il est vraiment singulier qu’on ne réponde pas aux lettres. De toutes façons, je crois bien comme vous qu’il n’y a pas grand’chose à attendre pour le règlement des droits !
J’ai lu le livre de Buonaiuti ; il est toujours intéressant en effet d’être un peu au courant de tout cela, mais il n’y a vraiment pas d’idées bien profondes là-dedans ; cela reste même plutôt dans le vague… Quant à “…”, je n’ai pas encore eu le temps de le lire, de sorte que je vous en reparlerai une autre fois.
Il faut toujours que je commence par voir les livres et revues pour lesquels j’ai des comptes rendus à faire, ce qui m’oblige quelquefois à ajourner le reste pendant un certain temps. – Pour l’autre livre que vous m’aviez annoncé et que je n’ai pas trouvé dans le paquet, comme vous n’en reparlez pas, je suppose qu’il ne s’est pas perdu et que simplement vous ne l’y aviez pas mis.
Pour l’affaire des Polaires, ce que vous me dites du détenteur de la “méthode” ne m’étonne pas à mon tour ; mon impression, depuis longtemps est que tous les gens de ce groupe sont plus ou moins dans le même cas, et, autrefois, quelques paroles d’Ar. avaient déjà éveillé mes soupçons à ce sujet ; de multiples rapprochements n’ont fait que les confirmer depuis. – Quant à la question même de l’oracle, je suis bien du même avis que vous, qu’il y a là quelque chose mais, je dois dire, quelque chose de “sinistre”, dans les deux sens du mot.
Pour ce qui est des attaques contre moi, vous avez très bien compris qu’il y a là tout autre chose que les apparences extérieures ; le plus curieux est que cela semble venir de tous les côtés à la fois, même les plus opposés ; mais derrière tout cela, il y a ce qui est véritablement “diabolique”, et cela va encore plus loin que tout ce que vous pouvez supposer. Pour vous en faire une idée, vous pourrez relire attentivement les réponses contenues dans mes comptes rendus, et aussi ce qui concerne la “contre-initiation”, les “sept tours du diable”, etc. Toutes ces choses, au fond, se tiennent de très près ; le reste n’est qu’instruments plus ou moins inconscients, mais quelquefois d’autant plus dangereux par leur inconscience même... – Sûrement, je suis beaucoup plus tranquille ici ; du reste, la dernière année que j’étais à Paris, la vie y était déjà devenue presque impossible, et ce serait sans doute encore bien autre chose maintenant. Impossible de vous dire tout ce que j’ai découvert depuis et combien de prétendus amis se sont démasqués peu à peu…
Bien cordialement à vous.
René Guénon
Каир, 25 апреля 1935 г.
(перевод на русский язык отсутствует)