Blois, 25 août 1926
Cher Monsieur et ami,
Nous arriverons à Loudun après-demain vendredi, à 6 h 1/2 du soir. J’aurais bien voulu pouvoir vous prévenir plus longtemps à l’avance, mais notre voyage s’est décidé très brusquement. Tout était subordonné à l’achèvement de mon travail sur S t
Bernard, qui devait être envoyé avant la fin de ce mois-ci ; or je viens seulement de le terminer, et je l’ai expédié ce matin même. D’autre part, il ne nous était pas possible de remettre à plus tard, car je vais avoir des leçons ici en septembre, et il faudra que nous rentrions le 3 ; nous disposons donc tout juste d’une semaine. J’espère bien que nous allons vous trouver à Loudun et que vous ne serez pas obligé de vous absenter précisément ces jours-ci ; je serais tout à fait désolé de ne pas pouvoir profiter de cette occasion pour m’entretenir avec vous de tout ce qui nous intéresse. J’espère bien aussi que nous pourrons trouver un jour pour aller ensemble à Chinon comme nous l’avions projeté.
L’abbé Buron nous a écrit qu’il arriverait à Loudun le 1er septembre ; nous y serons sans doute encore. Il nous promet de s’arrêter aussi à Blois ; ce serait pour le 5. Je lui écris en même temps qu’à vous.
J’ai oublié de vous dire, dans ma dernière lettre, que je n’avais pu, à cause de toutes nos mésaventures, aller voir M. Camille Aymard comme vous m’y aviez engagé. Ce sera donc pour la rentrée, lorsque paraîtra le “Roi du Monde”. On m’avise que le manuscrit a été envoyé à l’imprimeur il y a une quinzaine ; je pense donc recevoir bientôt des épreuves.
J’ai oublié aussi de répondre à un point de votre lettre, concernant Desvallières ; je crois qu’il s’imagine, bien à tort d’ailleurs, que nous voulons faire concurrence aux groupements d’artistes qu’il dirige avec Maurice Denis : Arche, Société de S t
Jean, etc. Voilà une raison d’hostilité probable ; et il y en a une autre, qui est l’influence de Maritain sur tous ces milieux.
Voici encore une référence intéressante à ajouter à vos innombrables fiches, si toutefois vous ne l’avez pas déjà : S t
Bernard représente l’union du Verbe avec l’humanité, dans la personne du Christ, sous la forme d’“un lis pur dont la corolle éclatante de blancheur forme une coupe gracieuse, une couronne qui représente la nature humaine, et dont les pistils dorés symbolisent les rayons de la divinité” (Sermon LXX, 5). Cela ressemble beaucoup à ce que vous nous avez dit au sujet de la marguerite ; c’est tout à fait le même symbolisme.
D’autre part, voici ce qui je relève dans un compte rendu d’une des dernières séances de l’Académie des Inscriptions : “En Syrie, à Homs, l’ancienne ville d’Émèse, M. Cumont a découvert une pierre gravée où se trouve une sorte d’armoirie. C’est l’enfance même du blason. On remarque, sur cette intaille, le croissant lunaire, l’astre de la famille de Jules César ; au-dessus, il y a le signe du cancer. Sur l’autre face, un aigle portant un soleil ; il avait à sa droite un lion, et à sa gauche un griffon”. L’objet semble assez curieux, mais que pensez-vous de l’interprétation ? Pour moi, cela n’a rien à voir avec Jules César ni avec le blason ; tout est purement astrologique là-dedans : le soleil d’un côté, la lune de l’autre ; le Cancer est le domicile zodiacal de la lune, comme le Lion est celui du soleil ; l’aigle et le griffon sont également des animaux à symbolisme solaire. Il est tout de même étonnant que certains savants ne s’aperçoivent même pas de choses aussi simples que celles-là !
À bientôt, cher Monsieur et ami, et bien cordialement à vous.
René Guénon
Блуа, 25 августа 1926 г.
(перевод на русский язык отсутствует)