Paris, 23 décembre 1924
Cher Monsieur,
Je suis vraiment confus d’avoir tant tardé à répondre à votre lettre. C’est que j’aurais bien voulu pouvoir vous donner quelque indication au sujet du signe du monastère des Carmes, mais jusqu’ici, hélas ! je n’ai rien trouvé encore. Je n’ai jamais vu aucun signe qui ressemble à celui-là ; j’en ai parlé à des amis qui n’ont pas pu le déchiffrer non plus, mais qui vont chercher de leur côté. Il semble que ce soit un monogramme ; mais, même en ce cas, la disposition n’est est sûrement pas arbitraire et devait avoir quelque raison symbolique. – Est-ce dans la pierre que ce signe est gravé ? S’il en était ainsi, ce pourrait être une de ces “marques de maîtres” qu’on rencontre assez fréquemment sur les anciens édifices. Je sais bien que, le plus souvent, l’élément principal en est constitué par une variante du signe constantinien, telle que ou
(il y en a une de ce genre à la chapelle du château de Champigny-sur-Veude), mais il a pu en exister aussi d’autres types. Je sais qu’il a été fait en Angleterre des recherches sur ces signes corporatifs, mais je n’ai pas retrouvé de renseignements précis là-dessus, et j’ignore où cela a été publié. En tout cas, si je finis par découvrir quelque chose d’intéressant d’un côté ou de l’autre, je ne manquerai pas de vous le communiquer. – Avez-vous quelques détails sur ce frère Guyot dont vous me parlez, et qui faisait figurer la croix gammée dans sa signature ? Ce fait me paraît assez digne de remarque.
Pour le sceau portant un cœur, je pense qu’il n’y a ni doute ni hésitation à avoir, et qu’on ne peut pas y voir autre chose qu’une représentation du Sacré-Cœur, à ajouter à toutes celles que vous avez déjà découvertes ; nous sommes tout à fait d’accord sur ce point.
De même pour Melchissédec et les Mages : il y a en effet, dans les deux cas, l’union des deux pouvoirs sacerdotal et royal dans les mêmes personnages ; et je suis même persuadé que, en se référant à certaines traditions orientales, il est possible d’établir entre eux un lien beaucoup plus étroit. Je pensais bien que le rapprochement indiqué dans votre article n’était pas accidentel ; j’en avais été d’autant plus frappé que je n’ai rencontré que bien peu de personnes qui aient eu l’idée d’un tel rapprochement, assez naturel cependant.
Je ne crois pas que l’étoile à six branches et le double triangle puissent, à proprement parler, être regardés comme deux symboles réellement distincts ; ce sont plutôt deux formes différentes d’un même symbole. En tout cas, les significations qui se rapportent au nombre 6 sont certainement communes aux deux formes. On pourrait peut-être voir aussi un certain rapport entre la première et l’étoile des Mages, ce qui, d’ailleurs, ne nous éloignerait pas tant des autres significations qu’il peut le sembler au premier abord.
Pour la multiplicité de sens et d’applications d’un même symbole, ce que vous dites du poisson est très juste ; on pourrait faire la même remarque pour beaucoup d’autres, notamment pour le cerf, qui est aussi le Christ et le fidèle, et même plus souvent le fidèle, en raison de cette parole de Job (VII, 2) : “Sicut cervus desiderat ad fontes aquarum”. – À propos du poisson, vous savez sans doute que ce symbole est fort ancien, et qu’il se trouve presque toujours en relation avec un aspect du Verbe. Je ne veux pas parler seulement de l’Oannès chaldéen et du Dagon syrien (dont il a été souvent question dans les publications du Hiéron de Paray-le-Monial) ; dans l’Inde aussi, le poisson représente la première manifestation de Vishnou.
J’ai appris récemment qu’il existe, au porche sud de l’église de Perros-Guirec, une représentation de la Trinité dans laquelle le Fils est figuré sous la forme d’un lion ; le saviez-vous ? Je crois que la chose est assez rare ; j’espère en avoir une photographie, que je pourrai vous communiquer si vous ne l’avez déjà.
Je souhaite que vous ayez bientôt quelque occasion de revenir à Paris ; en ce cas, il vous suffirait de nous envoyer un petit mot pour nous prévenir de votre visite, afin d’être plus sûr de nous rencontrer ; je sors d’ailleurs très peu.
Ma femme me charge de vous présenter ses compliments, et moi, cher Monsieur, je vous prie de recevoir l’expression de mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
Париж, 23 декабря 1924 г.
(перевод на русский язык отсутствует)