Paris, 24 novembre 1924
Cher Monsieur,
J’aurais voulu vous remercier tout de suite de vos aimables envois, mais le temps m’a manqué pour le faire ; j’espère que vous voudrez bien excuser mon retard.
Merci aussi de votre élogieuse appréciation sur mon “Théosophisme” ; j’aime à croire qu’“Orient et Occident” vous intéressera également, bien que ce soit un ouvrage d’un genre tout différent.
Il y a quelques confusions dans la conférence de Mgr Jaussens : confusion entre les théories théosophiques et les doctrines hindoues (ce qui fait le plus grand plaisir aux théosophistes, dont on prend ainsi les prétentions au sérieux au lieu d’en montrer l’inanité), entre le Brâhmanisme et le Bouddhisme, etc. Ces méprises, d’ailleurs, sont dues au P. Mainage, dont les initiatives ne sont pas toujours des plus heureuses, parce qu’il lui arrive trop souvent de parler de ce qu’il ne connaît qu’insuffisamment.
Votre dernier article de “Regnabit” est fort intéressant, et je pense qu’on pourrait tirer, des faits que vous y signalez, un certain nombre de conséquences importantes, d’autant plus qu’il n’y a pas qu’en Égypte qu’on trouve des rapprochements de ce genre. Le rôle attribué au cœur dans les doctrines hindoues n’est pas moins remarquable ; je donnerai là-dessus quelques indications dans mon prochain ouvrage. D’autre part, il y aurait aussi des recherches à faire du côté des traditions de l’Amérique centrale et du Mexique, dans lesquelles Votan ou Quetzalcohuatl était appelé “cœur de la terre” ou “cœur du monde”.
J’ai pensé aussi à un rapprochement possible entre le vase hiéroglyphique et le symbole du Graal
; il y aurait bien des choses à dire là-dessus.
Si je ne craignais d’être indiscret, je me permettrais une petite question : est-ce avec intuition que vous avez rapproché, dans une même phrase, Melchissédec et les Trois Mages de l’Évangile ? C’est au moins curieux, car cela correspond à des choses auxquelles j’ai eu l’occasion de penser souvent en ces derniers temps.
À propos des symboles du Christ dont nous avions parlé, vous vous souvenez peut-être que, pour le cheval, je vous avais dit que j’y voyais une allusion au cheval blanc de l’Apocalypse, à quoi vous aviez objecté que le Christ devait plutôt être représenté par le cavalier ; mais je vous avais répondu qu’il pouvait l’être à la fois par le cavalier et par le cheval lui-même. Depuis lors, j’ai trouvé la confirmation de cette façon de voir dans un ouvrage du cardinal Billot, qui dit exactement la même chose ; j’ai noté le passage : “Partout où parait dans l’Apocalypse un personnage monté, la monture et le personnage figurant ensemble la même chose… Le cheval blanc avec son cavalier représente un objet unique, qui est Jésus-Christ vainqueur ( La Parousie
, p. 283, en note). Je crois vous avoir dit que ce symbole du cheval blanc existe aussi dan l’Inde, et précisément avec la même signification.
J’ai repensé également au symbole de l’étoile à six branches, qui peut fort bien, comme vous le disiez, représenter l’union de la nature divine et de la nature humaine dans la personne du Christ. Le triangle ∇ serait la nature humaine, “faite à l’image de Dieu”, donc figurée comme le reflet inversé du triangle divin ∆. Au moyen âge, le ternaire humain “spiritus, anima, corpus” était très souvent assimilé au ternaire des principes alchimiques “sulfur, mercurius, sal”.
D’autre part, au point de vue Kabbalistique, le double triangle est la figure du nombre 6, qui est le nombre de l’union et de la médiation ; c’est aussi le nombre de la création, et, comme tel, il convient encore au Verbe : sous ce dernier rapport, le symbole n’est pas autre chose que la traduction du “per quem omnia facta sunt” du Credo. – Il est remarquable aussi que, en Chine, six traits disposés autrement représentent également le principe médiateur, qui unit en lui les deux natures céleste et terrestre.
Bien entendu, ces diverses interprétations ne s’excluent nullement ; il y a toujours une multiplicité de sens dans un même symbole, et c’est même là un des principaux avantages du symbolisme, beaucoup moins étroitement limité, comme moyen d’expression, que le langage ordinaire.
Où se trouve donc exactement, dans l’Évangile, cette parole : “Je suis la Porte” ? Je n’ai pas pu arriver à retrouver la référence. – Un fait curieux (et j’y pense précisément à propos de la porte), c’est qu’un certain nombre de symboles sont communs au Christ et à la Sainte Vierge ; ce point me semble digne d’attention.
Il y aurait beaucoup à dire sur le sigle “Sol et Luna”, qui était d’un usage constant dans le symbolisme hermétique ; j’espère bien que nous aurons l’occasion de reparler de tout cela.
Ne passez-vous jamais par Paris au cours de vos voyages ? S’il vous arrivait d’y venir quelque jour, nous serions fort heureux d’avoir votre visite.
M. de Frémond, à qui j’avais signalé votre article sur les contrefaçons du Sacré-Cœur, m’a écrit que c’était lui qui avait trouvé à Bordeaux, en 1916, l’insigne en forme d’étoile multicolore ; peut-être le saviez-vous, mais, quant à moi, j’ignorais ce détail.
Ma femme se rappelle à votre bon souvenir, et moi, cher Monsieur, je vous prie de recevoir l’expression de mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
Париж, 24 ноября 1924 г.
(перевод на русский язык отсутствует)