Château de Champigny-sur-Veude (Indre-et-Loire), 30 août 1924
Chère Madame
Nous avons été fort heureux d’avoir de vos nouvelles, et j’aurais voulu répondre plus tôt à votre lettre, reçue il y a déjà près de trois semaines. J’avais bien l’intention de vous envoyer “Orient et Occident”, enfin paru à la fin de juin, après je ne sais combien de retards successifs, et je l’aurais fait tout de suite si j’avais eu votre adresse ; Maritain me l’avais promise, mais il a dû oublier. Presque en même temps que par votre lettre, je l’avais aussi par M. Guéguen que j’avais prié de la demander à Monsieur votre père ; nous l’avons vu assez souvent avant les vacances, et nous parlions toujours de vous, naturellement.
Nous étions à Blois quand, mardi dernier, nous avons été appelés par dépêche auprès de ma belle-mère qui était très mal, à tel point qu’on craignait un dénouement fatal d’un moment à l’autre. Heureusement, elle est beaucoup mieux depuis que nous sommes ici ; c’est même tout à fait extraordinaire ; le danger paraît écarté maintenant, à moins qu’il ne survienne une nouvelle crise.
Depuis que j’ai reçu votre carte, je vous ai envoyé le numéro des “Nouvelles Littéraires” contenant le récit de notre entretien avec Ossendowski. C’est ce jour-là, presque au moment de notre départ de Paris, que j’ai rencontré Maritain chez Frédéric Lefèvre ; je ne l’avais pas vu de toute l’année ; il m’a dit, du reste, qu’il n’avait pas été très bien portant. Vous comprendrez mieux ce dont il s’agit par le compte rendu que vous avez vu dans l’“Action Française”, et dont je n’ai d’ailleurs pas eu connaissance ; à quelle date a-t-il paru ?
L’article élogieux de Daudet m’a été d’autant plus agréable que, ne me connaissant pas du tout personnellement, il ne l’a pas fait par complaisance, et qu’il est d’ordinaire assez peu prodigue de compliments. Il semble en effet que mes travaux commencent à susciter un certain intérêt dans des milieux plus étendus ; depuis que ce dernier volume est paru, je reçois beaucoup de lettres de gens tout à fait inconnus.
Je viens de terminer, juste avant de quitter Blois (où nous retournons d’ailleurs pour la fin des vacances), un travail sur le Vêdânta que j’avais commencé cet hiver, mais que j’avais dû laisser de côté à cause des leçons qui devenaient plus nombreuses, comme il arrive souvent, à mesure que la fin de l’année scolaire approchait. Je m’occuperai de la question de l’édition en rentrant à Paris ; je voudrais bien que cela ne traîne pas autant que pour “Orient et Occident”.
Nous pensions bien que, si vous n’étiez pas venue nous voir, c’est que vous aviez dû avoir d’involontaires empêchements ; nous ne savons que trop, nous aussi, qu’on n’arrive pas à faire tout ce qu’on voudrait… Aussi, croyez que nous vous excusons sans peine ; mais nous espérons bien qu’il n’en sera pas de même l’hiver prochain, et que vous pourrez enfin trouver le temps de venir jusqu’à nous.
Nous sommes heureux de savoir que la santé de Monsieur Boulet s’est améliorée, et nous faisons des vœux pour que ce mieux aille en s’accentuant encore ; nous aimons à croire aussi qu’il en sera de même pour Mademoiselle Bernadette.
Quant à nous, la santé ne va pas trop mal en général ; il y a bien un peu de fatigue parfois, mais rien de grave ; ma tante elle-même va maintenant aussi bien que possible.
Nous aussi, nous pensons souvent à ce pauvre Germain, et à toutes nos conversations d’autrefois…
J’ai appris que Melle Rihouët, que nous avions rencontrée chez Melle Catillon, est maintenant à la tête d’une “École d’Eurythmie” qui est rattachée à la “Société Anthroposophique” de Rudolf Steiner ; le saviez-vous ? D’après ce que vous nous en aviez dit, il n’y a pas lieu de s’en étonner outre mesure.
Veuillez, chère Madame, transmettre notre meilleur souvenir à Monsieur Boulet, et croire toujours à nos sentiments de bien vive sympathie.
René Guénon
Шато-де-Шампиньи-сюр-Венд, 30 августа 1924 г.
(перевод на русский язык отсутствует)