Paris, 7 mai 1921
Chère Mademoiselle,
Nous avons bien reçu votre aimable carte de Sienne, et, me doutant que vous deviez maintenant être de retour, je pensais avoir la réponse que vous m’annonciez, et qui m’est en effet parvenue hier. Je m’empresse de vous récrire parce que, ce matin j’ai reçu enfin les premiers exemplaires de mon livre ; sans doute le tout n’est-il pas encore broché (l’imprimeur devait les envoyer au fur et à mesure qu’ils seraient prêts), mais cette fois, j’espère que cela ne tardera guère, et vraiment il est temps ; voila déjà deux mois que tout était presque terminé, on le disait du moins. Si vous pouvez nous faire le plaisir de venir nous voir la semaine prochaine (est-ce toujours le vendredi que vous venez à Paris ?), je vous échangerai le manuscrit (dont je n’ai d’ailleurs guère besoin maintenant), contre un volume imprimé. Naturellement, je compte toujours sur l’article que vous avez bien voulu me promettre pour la “Revue universelle”. Voudrez-vous bien aussi, quand vous aurez quelques instants, penser à un compte-rendu plus bref pour les “Lettres” ? Je n’ai pas revu Pourvouville depuis longtemps, mais comme c’est lui qui m’en avait offert l’insertion, je ne pense pas qu’il ait changé d’avis.
Je n’ai pas revu Maritain non plus depuis notre retour ici ; il va falloir que je tâche de le rencontrer un de ces jours, mais j’attendrais que mon livre soit paru ; c’était vraiment un peu ennuyeux d’en être toujours au même point ! Mon travail sur le Théosophisme est presque terminé ; je n’ai plus qu’un chapitre à rédiger ; j’attends aussi quelques renseignements complémentaires qu’on m’a promis, après quoi il ne me restera plus qu’à recopier, ce qui n’est pas le plus intéressant….
Nous avons enfin reçu il y a quelque temps, une lettre de ce pauvre Germain, qui nous a fait une impression pénible : il dit qu’il s’ennuie, qu’il ne sait pas comment il vit, et qu’il ne peut faire aucun travail. En lui répondant, j’ai raconté toute l’histoire de ma “thèse” depuis, nous n’avons pas d’autres nouvelles.
J’en viens maintenant à votre réponse ; et, tout d’abord, je vois avec satisfaction qu’il y a un certain nombre de points sur lesquels nous sommes bien d’accord ; sur d’autres, il se peut d’ailleurs que la différence soit surtout dans la terminologie. Ainsi, vous avez parfaitement raison de regarder comme nécessaire la distinction entre l’ordre naturel et l’ordre surnaturel ; mais cette distinction, exprimée autrement, n’existe pas nettement moins chez les Orientaux, à cette différence pourtant qu’ils n’accordent à l’ordre naturel qu’une importance bien moindre que ne le font les Occidentaux (je parle bien entendu, des Occidentaux qui admettent l’ordre surnaturel). Du reste, je pense avoir suffisamment insisté dans mon ouvrage, à diverses reprises, sur l’opposition irréductible des doctrines orientales à l’égard de tout “moralisme” ; si on n’y trouve peut-être pas aussi d’insistance que dans la théologie occidentale à rappeler expressément la distinction dont il s’agit, c’est que la chose est regardée comme allant de soi, et que personne ne pourrait penser que le rapport du fini à l’Infini ne soit autre chose que nul
, donc que le fini comme tel (ou l’ordre naturel) ait quelque intérêt en lui-même
.
Maintenant, l’expression “ intellect humain” peut donner lieu à une confusion, car cet intellect “créé, manifesté, ou conditionné” dont vous parlez, qui ne connaît que “par reflet et par participation”, et qui est bien effectivement tout ce que possède l’individu humain, en tant qu’individu, cet intellect là n’est pas vraiment un intellect, mais c’est proprement la raison. Et j’ajouterai que cette raison n’est pas, par elle-même
, “capable d’être élevée à l’état surnaturel” ; une telle élévation, pour la raison comme pour toutes les autres facultés individuelles, n’est pas autre chose que la “Transformation” qui est impliquée par surcroît en quelque sorte dans la réalisation totale. Après cette transformation, d’ailleurs, on ne peut plus dire que ce soit la raison ou une faculté individuelle quelconque puisque l’individualité même n’a plus alors qu’une existence tout illusoire (le caractère essentiel de l’individualité comme telle étant d’être conditionnée) ; c’est encore là une application de ce principe que je vous rappelais plus haut, que le rapport du fini à l’infini est rigoureusement nul. Si c’est cette raison que vous appelez “intellect humain” vous avez tout à fait raison de dire qu’elle “fait partie du monde et est une chose finie” ; si au contraire il s’agit de l’intellect transcendant (le seul, pour moi, qu’on puisse proprement appeler de ce nom d’intellect), il en va tout autrement, mais on ne peut le qualifier “d’humain “, puisqu’il est de l’ordre universel et qu’il n’est aucunement une faculté de l’individualité humaine. C’est cet intellect seul qui a, en soi, “la possibilité de devenir (ou plutôt d’être) tout ce qui est connaissance”, les autres facultés ne l’ont que par “participation” à son essence, et cela dans les limites d’un certain domaine. Comme vous reconnaissez l’identité de l’être et du connaître, vous devez en tirer la conclusion que tout ce qui est est connaissable
; donc, si l’être est “sans limite”, la possibilité de connaissance doit aussi être illimitée (ce qui montre bien que, en soi, elle ne peut appartenir à un être limité, conditionné, individuel). Pour simplifier, je néglige ici la distinction, pourtant capitale métaphysiquement, entre l’Être et l’Infini ; rigoureusement, il faudrait dire que le connaissable s’étend, non seulement à tout l’être, mais aussi au-delà de l’être.
La distinction de la raison et de l’intellect (distinction dont l’absence me semble être pour beaucoup dans vos objections) correspond donc encore à celle des deux ordres naturel et surnaturel ; au fond, elle n’en est qu’un aspect. Je restreindrais les possibilités de la raison bien plus encore que vous ne le faites, et la “transformation” dont elle est capable (comme n’importe quoi peut l’être, d’ailleurs) ne m’apparaît que comme une conséquence secondaire de la réalisation. Quant à celle-ci, je dis avec vous que le principe n’en est pas dans l’homme individuel (puisqu’il est dans l’intellect transcendant), mais cela n’empêche que l’individualité doit lui fournir un point d’appui. Vous contestez qu’il puisse y avoir deux sortes de réalisations, parce que, pour vous, il n’y a point de réalisation quand “l’homme reste dans le plan de sa nature”, c’est-à-dire, en somme, dans le domaine de son individualité. Pourtant, les extensions dont ce domaine est susceptible constituent bien tout de même une réalisation effective, si imparfaite et incomplète qu’elle soit, et alors même qu’il n’a assurément aucune commune mesure avec la réalisation supra-individuelle. Je dirai même que la première peut, dans certains cas, être une préparation pour la seconde, comme elle peut aussi, dans d’autres cas, lui être un obstacle. Cette réalisation de l’individualité étendue suffit déjà pour mettre en jeu des facultés qui échappent entièrement au champ d’investigation des psychologues, et qui pourtant n’ont rien de surnaturel, ni même de “préternaturel”. Du reste, cette dernière expression prête à quelques objections : en toute rigueur tout ce qui n’est pas naturel est surnaturel, inversement, de sorte que le “préternaturel” doit être encore du naturel. Si l’on veut se servir de ce mot pour désigner ce qui, dans l’ordre naturel, est supra-normal en quelque sorte, on pourra l’appliquer à ces facultés, dont je parlais, mais comme je sais bien que ce n’est pas ainsi qu’on l’entend d’ordinaire il vaut mieux s’en abstenir. Je vous accorderai, d’ailleurs, qu’il y a parfois une possibilité de confusion entre l’exercice de ces facultés et certains phénomènes “préternaturels” au sens ordinaire ; mais, en tout cas, la confusion ne saurait aller plus loin et s’étendre jusqu’à l’ordre vraiment transcendant, où il ne peut, du reste, être question de “phénomènes”, d’aucune sorte (ce qui exclut toute possibilité d’illusion).
Je ne sais si la façon dont on interprète la conception d’Averroès est bien exacte ; on ne peut dire que l’intellect proprement dit soit “Dieu”, mais on peut dire peut-être qu’il est “divin” ; en tout cas, si l’on ne veut employer aucun terme d’apparence plus ou moins théologique, il est certainement “surhumain”. La plus grande difficulté, ici, vient sans doute de ce que les Occidentaux sont habitués à ne considérer dans un être rien d’autre ni de plus que l’individualité, comme si l’individu était l’être complet ; et encore ce qu’ils envisagent n’est-il qu’une portion restreinte de l’individualité. Celle-ci est à la fois beaucoup plus et beaucoup moins qu’ils ne le pensent : beaucoup plus quant aux possibilités qu’elle comporte, mais beaucoup moins par rapport à l’être véritable ; il n’y a même aucune commune mesure entre l’individualité et l’être dont elle n’est que la manifestation sous certaines conditions spéciales et déterminées.
Je reviens à la question de la contemplation : les Orientaux, d’une façon générale ne séparent jamais l’idée de la réalité, et ici encore moins que partout ailleurs ; leur logique est, à cet égard, quelque peut différente de celle des Grecs, et plus encore de celle des Occidentaux modernes, en ce sens que, pour eux il n’y a pas la chose d’un côté et l’idée de l’autre, mais l’idée ne vaut que dans la mesure où elle est identique à la chose même. En tout cas, l’idée, même simplement théorique, que nous pouvons avoir de la contemplation, ne me paraît pas pouvoir être appelé proprement un concept, avec la signification qu’a ce mot en logique occidentale ; c’est là l’objection que j’avais voulu vous faire sur ce point. Maintenant, je serais heureux d’être persuadé que les théologiens n’envisagent pas la théorie pour elle-même uniquement, même quand ils ne parlent expressément d’aucune réalisation ; mais je crains que vous ne généralisiez trop, et il en est certainement chez qui les préoccupations d’un autre ordre ne s’aperçoivent guère. Quoi qu’il en soit, ce que vous dites a pour conséquence que tout véritable croyant devrait regarder le point de vue proprement “philosophique” comme insoutenable, et même condamnable ; là-dessus, ce n’est certes pas moi qui vous contredirai.
Quant aux moyens de la réalisation, vous dites, d’une part, que “vous ne croyez pas qu’aucun moyen, aucune tradition, aucun travail humain soit nécessaire à Dieu pour agir”, et, d’autre part, que “le surnaturel pour nous ne se réalise que moyennant certaines conditions” ; comment conciliez-vous ces deux choses ? Je vous avoue que je ne le vois pas très bien ; mais je crois que nous sommes d’accord en ceci : si la préparation théorique est une condition indispensable pour la réalisation métaphysique, il n’en est pas de même pour la réalisation mystique, pour laquelle elle n’est pourtant pas inutile. Mais je ne vois rien d’étonnant à ce que les idées reçues directement par les mystiques soient identiques à celles qu’exprime la Tradition, dès lors que ces idées sont vraies, et que la vérité est une et existe indépendamment de l’esprit qui la conçoit. Tout cela s’explique parfaitement, soit par l’intuition intellectuelle, soit même, dans certaines limites, par cette extension des facultés individuelles dont je parlais tout à l’heure ; il existe, dans ce dernier ordre, une “clairvoyance” véritable, naturellement bien différente de celle des théosophistes et des occultistes (laquelle est surtout de l’auto-suggestion), mais qu’il est nécessaire de distinguer de l’intuition intellectuelle pure. Pour le caractère intransmissible de toute réalisation, nous sommes aussi tout à fait d’accord : les paroles et les autres symboles ne sont jamais qu’un moyen, un support ou un point de départ, et rien de plus ; le contemplatif peut être absolument incapable de traduire la vérité dont il a connaissance, et, du reste, il se rend toujours compte que toute expression est inadéquate. Je vous rappelle aussi, à ce propos, que toute conception métaphysique vraie doit toujours faire la part de l’inexprimable, qui est même ce qu’il y a de plus important ; théoriquement même, il y a là de l’incommunicable.
Je me demande si tous les mystiques accepteraient votre interprétation de ce qu’ils appellent le “pur amour” ; de plus, le désir, même entendu au sens analogique, ne peut être identifié à la volonté : dans ma pensée, c’était du désir et non de l’intelligence que la volonté se distinguait par l’actif et le passif. D’ailleurs, désir ou volonté ne sont jamais qu’un moteur initial, la fin étant, comme vous le dites, d’ordre intellectuel ; et il faut ajouter que, dans l’ordre transcendant, on ne peut plus faire aucune distinction entre des facultés, comme il en existe dans l’ordre individuel. Il y aurait encore beaucoup à dire là-dessus, mais nous pourrons en reparler, car j’espère bien que nous aurons d’ici peu le plaisir de vous voir.
En attendant, croyez toujours, chère Mademoiselle, à nos sentiments bien sympathiques.
René Guénon
Париж, 6 июня 1921 г.
(перевод на русский язык отсутствует)