Blois, 27 mars 1921
Chère Mademoiselle,
J’aurais voulu répondre plus tôt à votre lettre, mais je pensais avoir mieux le temps de le faire ici qu’à Paris ; pourtant, voilà déjà une semaine de passée sans que j’aie pu trouver quelques instants. Nous ne sommes partis que lundi dernier ; j’espérais bien que mon livre serait prêt, et il n’en est rien ; ce sera peut-être tout de même pour la rentrée…
Il me semble qu’il y a encore un petit malentendu sur ce que je vous ai dit à propos de votre article
* et du “concept de contemplation”. Ce que je vous reprochais, ce n’est pas du tout de dire que ce concept est précis dans l’Évangile : c’était de dire qu’il avait été “jusqu’alors confus”, et cela d’une façon tout à fait générale et sans y apporter aucune restriction. Qu’il soit en effet confus chez Aristote, je vous l’accorde bien volontiers ; seulement, ce n’est qu’un peu plus loin que vous mentionnez Aristote, de sorte qu’on ne peut pas savoir que c’est à lui que vous pensiez en écrivant cela, et, d’après votre début, on serait plutôt tenté de croire que vous attribuez le « concept confus » en question aux Orientaux. Or, pour ceux-ci, il n’y a là absolument rien de confus, et même la contemplation n’est pas pour eux simplement un “concept”, mais bien une réalité au sens le plus complet de ce mot. Cela ne veut pas dire, bien entendu, qu’un concept ne soit pas aussi une réalité d’un certain ordre, mais envisager la contemplation dans cet ordre (plutôt rationnel que proprement intellectuel) serait tout à fait insuffisant ; qu’Aristote se soit borné à cela, c’est encore bien possible, et alors il faudra dire qu’il a été trop philosophe et pas assez métaphysicien. Maintenant, je me demande jusqu’à quel point le terme de “concept” peut s’appliquer à une idée comme celle de la contemplation, même lorsqu’elle est envisagée à un point de vue simplement théorique ; peut-être faudrait-il faire intervenir ici la considération des rapports de la logique et de la métaphysique. En tout cas, l’idée de contemplation, là même où elle n’est nullement confuse (que ce soit dans l’Évangile ou ailleurs), n’est point pour cela une “notion claire et distincte” au sens cartésien de cette expression, car elle est d’une tout autre nature et d’un tout autre ordre que les notions qui sont susceptibles de devenir telles ; je crois d’ailleurs que c’est là un point sur lequel nous serons tout à fait d’accord.
Vous devez voir sans peine pourquoi je n’aime pas l’expression “concept de contemplation” : c’est surtout parce que je trouve qu’elle risque d’amener une confusion entre la métaphysique et la simple philosophie, confusion que, pour moi, il est tout à fait essentiel d’éviter, même si l’on s’en tient, en métaphysique, à ce qui est purement théorique (et du reste elle n’est possible que là). Il est d’ailleurs difficile de s’y tenir strictement, car la théorie, après tout, n’a de raison d’être qu’en vue de la réalisation et pour la préparer, et cela doit être tout au moins dans la façon dont elle sera présentée ; seulement, suivant le degré de compréhension de chacun et suivant le point de vue où il se placera, les mêmes choses pourront prendre un sens tout différent… Quoi qu’il en soit, je suis très heureux de ce que vous me dites à ce sujet, que vous êtes de plus en plus persuadée de la vanité de la théorie pour elle-même ; c’est bien ce que j’ai toujours affirmé, et c’est une des raisons pour lesquelles je regarde la pensée philosophique comme parfaitement insignifiante (sans parler des limitations qui lui sont inhérentes, dans le domaine même de la théorie). Mais vous ajoutez que « c’est bien sûr par abstraction qu’on peut présenter la théorie seule » ; cela est très vrai en effet pour ceux qui connaissent autre chose, mais peut-on le dire pour ceux qui ne sont que de simples théoriciens, et qui ne conçoivent pas même de possibilités en dehors de cette théorie ? Or ce dernier cas n’est pas seulement celui des philosophes, il est aussi celui de certains métaphysiciens incomplets ; ce qu’il y a eu de métaphysique vraie en Occident ne semble jamais avoir été bien nettement subordonné à une réalisation quelconque. Vous serez peut-être de mon avis en ce qui concerne Aristote ; mais faut-il admettre que la scolastique (tout au moins dans ce qui est connu en quelque sorte “officiellement”) soit allée beaucoup plus loin sous ce rapport ? Je pose simplement la question, et je souhaite que vous puissiez y répondre affirmativement, mais malheureusement cela me paraît bien douteux. Je ne parle pas même de la réalisation métaphysique pure, dont on n’aperçoit là aucune trace ; mais, pour ce qui est de la réalisation mystique, je ne vois pas qu’elle ait été jamais reliée à une préparation théorique quelconque (non que cette préparation ne soit pas utile aux mystiques, mais elle n’est pas pour eux une condition indispensable, comme elle l’est dans la réalisation métaphysique), et, d’un autre côté, les théoriciens ne semblent pas s’être beaucoup préoccupés de faire de cette réalisation mystique la fin suprême de leurs spéculations.
Ce qui sépare nos points de vue, comme vous le dites, c’est en somme toute la différence qui existe entre la métaphysique orientale et la métaphysique occidentale ; vous savez que je regarde cette dernière comme fort incomplète, et je ne crois pas qu’elle puisse apparaître autrement dès lors qu’on admet que la théorie n’est que le moyen préparatoire de la réalisation. Quant à la réalisation elle-même, la différence est naturellement celle de la réalisation métaphysique et de la réalisation mystique ; nous sommes bien d’accord pour caractériser la première comme active et la seconde comme passive, mais je ne vois pas très bien pourquoi vous semblez contester la possibilité d’une réalisation autre que passive. Il est vrai que vous ajoutez « réalisation surnaturelle » ; mais, de deux réalisations dont l’une est partielle et l’autre totale, n’est-ce pas cette dernière (enfermant d’ailleurs les résultats de l’autre avec tout le reste) qui devra être regardée comme la plus surnaturelle, si l’on peut s’exprimer ainsi ? Or, effectivement, la réalisation métaphysique va incomparablement plus loin que la réalisation mystique (ce qui ne veut point dire que celle-ci soit négligeable, mais elle est toujours liée à des modes individuels et conditionnés de l’être) ; et, d’autre part, je ne m’explique pas que vous parliez de « conditions déterminées qui sont celles de l’ordre surnaturel » ; cela me paraît même quelque peu contradictoire, car le surnaturel doit être essentiellement inconditionné, et, s’il l’est en effet, nous revenons à identifier surnaturel et métaphysique, ce que vous ne voulez pas accepter ; si au contraire il ne l’était pas, l’ordre métaphysique, qui l’est, serait supérieur à l’ordre surnaturel, ce qui vous paraîtra certainement, et à juste titre, bien plus inacceptable encore ; voyez-vous un moyen de résoudre cette difficulté ?
Du reste, il ne peut s’agir, au fond, de discuter sur la possibilité de ce qui est, que ce soit à propos de l’un ou de l’autre mode de réalisation ; on pourrait le faire indéfiniment sans grand avantage, et ce serait là une attitude un peu trop comparable à celle qui a donné lieu aux fameuses “théories de la connaissance”. Il y a des choses qui ne se prouvent que par elles-mêmes, et la métaphysique est de celles-là, même la métaphysique simplement théorique : si l’on en fait, cela suffit bien à prouver qu’elle est possible, et celui qui a compris la moindre vérité métaphysique ne s’avisera jamais d’en douter. Ce qui est curieux, c’est que ceux qui étudient une science quelconque ne se croient nullement obligés de commencer par en établir la légitimité, et que, s’ils veulent savoir ce que vaut une méthode, ils essaient de s’en servir au lieu de discuter à perte de vue ; ils ont bien raison, mais pourquoi les métaphysiciens devraient-ils se comporter autrement, alors que ce dont il s’agit pour eux est la connaissance par excellence, et la seule qui soit absolument indépendante de tout ce qui n’est pas elle ? Et ce qui est vrai ici pour la théorie métaphysique l’est à plus forte raison encore pour la réalisation : l’envisager d’une façon en quelque sorte “abstraite” pour montrer qu’elle est possible, ce serait proprement “philosopher” dans un domaine où la pensée sous le mode philosophique ne saurait avoir aucune prise.
Autre chose encore : vous dites que « l’intellect créé ne pouvait en soi contempler Dieu » ; cela est évident s’il s’agit bien de l’intellect créé
, mais cette épithète peut-elle s’appliquer à l’intellect pur et transcendant, qui seul intervient directement dans l’ordre métaphysique ? Je pense au contraire qu’il faut la réserver aux facultés individuelles (raison et autres éléments psychologiques). Car je ne vois pas que “créé” puisse ne pas être synonyme ou équivalent de “manifesté” et de “conditionné”. En somme, création et manifestation sont une seule et même chose envisagée sous des points de vue différents (autrement, la création serait nécessaire et éternelle) ; mais, précisément, l’intellect pur est, en soi, de l’ordre du non-manifesté et de l’inconditionné, et, s’il n’appartenait pas lui-même à ce domaine, qui est celui de la métaphysique, il ne pourrait pas l’atteindre, pas plus que ne le peuvent la raison et les autres facultés créées
, qui en vertu de leur nature même et de leurs conditions propres, n’en recevront jamais qu’une sorte de connaissance indirecte, par reflet et par participation (du moins tant que subsisteront les conditions limitatives qui définissent l’individualité, c’est-à-dire jusqu’à ce que la réalisation totale soit effectuée, après quoi il ne peut plus être question de ces facultés comme distinctes de l’intellect même ou du principe de toute connaissance).
Je reviens à ce qui caractérise les modes actif et passif de réalisation : comme vous, je regarde bien la réalisation mystique comme passive d’une façon générale, mais peut-on aller jusqu’à dire qu’elle le soit exclusivement dans tous les cas, et que la volonté n’y ait jamais aucune action, tout au moins initiale ? D’ailleurs, en théologie, la foi elle-même ne se définit-elle pas comme une adhésion de l’intelligence « sub motione voluntatis », et cela lui enlève-t-il le caractère surnaturel ? Quant à la réalisation active, vous avez tout à fait raison de dire qu’il y faut « un acte de volonté dirigeant et concentrant l’intelligence » ; du moins, c’est là le point de départ, car, ensuite, la distinction même de l’intelligence et de la volonté, telle qu’on l’entend d’ordinaire, ne peut plus s’appliquer, dès lors qu’on a dépassé le domaine des facultés psychologiques ; tout ce qui est faculté de l’ordre supra-individuel est compris dans l’intellect transcendant. En tout cas, pour s’en tenir à la distinction la plus générale, on pourrait dire que l’impulsion initiale est de l’ordre de la volonté dans la réalisation active, tandis que, dans la réalisation passive, elle est de l’ordre du désir ; mais encore convient-il de ne pas se dissimuler tout ce qu’ont d’inadéquat, même pour le point de départ, les termes empruntés au langage de la psychologie, dont le domaine n’embrasse qu’une bien faible partie des possibilités de l’être individuel lui-même. C’est d’ailleurs pourquoi, même dans les états mystiques qui ne sont qu’une extension de l’état individuel humain, la présence d’éléments psychologiques est tout à fait secondaire ; je n’entends pas la contester, mais seulement la réduire à sa juste importance, et cela suffit pour enlever aux psychologues, comme tels, le droit de s’occuper de ces choses ; ce que j’avais voulu vous dire sur ce point, c’est que, en présence de certaines intrusions, il y a des séparations de domaines qu’on n’affirmera jamais trop énergiquement. Maintenant, si vous dites que tout l’homme est “surnaturalisé”, je dirais “transformé”, dans la réalisation, cela est tout à fait juste, mais il faut ajouter que c’est là l’effet de cette réalisation, et que cela la suppose accomplie. De plus, si ce résultat comprend les possibilités de l’état individuel humain, au même titre d’ailleurs que celles de tout autre état spécial de l’être, c’est en quelque sorte “par surcroît”, et parce que ce sont des éléments impliqués dans l’être total ; mais là n’est point le but essentiel de la réalisation.
Excusez la forme très imparfaite sous laquelle je vous présente ces quelques réflexions ; je serais très heureux de savoir ce que vous en pensez.
Quand comptez-vous partir pour l’Italie ? Nous rentrerons probablement à Paris le 7 avril ; sans doute ne serez-vous pas encore de retour.
Nous avons vu dernièrement dans les journaux la mort de M. Thiébaut-Sisson, fils du rédacteur au “Temps” ; n’est-ce pas le jeune homme que nous avons rencontré chez vous cet hiver ?
Je suis toujours sans nouvelles de Germain ; je vais tâcher de lui écrire pour lui raconter mon aventure de la thèse.
Croyez, chère Mademoiselle, à nos sentiments les plus sympathiques.
René Guénon
——————————[*] Il s’agit de l’article publié par N. M. Denis en février 1921 dans la “Revue Universelle”, sous le titre : “La renaissance des études mystiques” [N.d.É.]
Париж, 7 мая 1921 г.
(перевод на русский язык отсутствует)