Le Portail, par Champigny-sur-Vende (Indre et Loire), 8 septembre 1919
Chère Mademoiselle,
J’allais vous écrire pour vous parler de mon examen quand nous avons vu dans l’Écho de Paris la nouvelle de la mort de Madame votre mère. Depuis votre réponse, il m’a été impossible de trouver le temps de vous donner des détails à ce sujet. Voici donc ce qui s’est passé : d’abord je dois vous confirmer que le résultat est négatif, car vous devez bien vous en douter. Nous étions sept admissibles, comme je crois vous l’avoir dit, et il y avait en outre sept anciens admissibles ; il y avait quatorze postes disponibles, et pourtant on a reçu que cinq candidats en tout. C’est la seule agrégation où on ait fait preuve d’une telle sévérité : partout ailleurs, il y a eu de quinze à vingt reçus. Du reste, il s’est produit là des choses tout à fait incompréhensibles : ainsi, parmi les anciens admissibles, on a refusé un professeur de l’École alsacienne de Paris, qui avait fait une leçon tout à fait remarquable, tandis que le seul candidat de cette catégorie qui ait été reçu avait fait une leçon à côté du sujet et avait dit des sottises au point de vue scientifique, ce dont aucun des membres du jury n’était capable de s’apercevoir. On a refusé également deux docteurs es-lettres, dont un est maître de conférences dans une Faculté !
Parmi les nouveaux admissibles, on a reçu un Normalien qui, s’étant trouvé souffrant, avait été dans l’impossibilité de faire sa leçon ; c’est tout de même un peu extraordinaire. D’une façon générale, les candidats qui ont été reçus sont ceux qui ont fait preuve simplement de mémoire et d’érudition, sans aucune idée personnelle.
Pour ma part, j’ai eu la malchance d’avoir pour ma leçon un sujet de morale (l’idée de sacrifice) qui ne m’intéressait nullement ; pourtant, j’ai fait quelque chose qui se tenait, mais qui a dû certainement déplaire à Darlu, lequel présidait en l’absence de Boutroux ; celui-ci, probablement souffrant, n’a pu en effet assister à l’oral, malheureusement. Je ne pense pas qu’il ait pu y avoir autre chose que cela, car j’étais très satisfait de mes explications d’auteurs, même pour le Grec, auquel je m’étais remis plus facilement que je ne pensais. Il est vrai que, si j’avais eu un sujet de leçon convenant mieux à mes aptitudes, le résultat aurait probablement été le même, étant donnée la mentalité du jury. D’ailleurs, Lévy-Brühl lui-même m’avait dit que ce concours était fait surtout pour des candidats beaucoup plus jeunes, ce que les résultats confirment tout à fait. Vous savez que je n’ai jamais eu grande estime pour les examens et concours en général, mais malgré tout, si je n’avais pas vu les choses d’aussi près, je n’aurais pas pu croire que cela se passait de cette façon. Les résultats du concours des anciens admissibles sont particulièrement choquants, parce que, pour eux qui n’avaient que l’oral, tout se passait publiquement. Vous devez penser que, après cette expérience, je n’ai nulle envie de recommencer, bien que certains m’y engagent ; en tout cas, pour m’y décider, il faudrait que l’admissibilité soit maintenue, et on ne sait pas encore si cela sera. Bien entendu, je ne ferais pas plus de préparation que cette fois, car j’aime mieux consacrer mon temps à des travaux plus intéressants, auxquels je compte bien me remettre dès que j’aurai pris un peu de repos.
Je vous adresse ma lettre à Perros-Guirec, pensant que vous y êtes retournées comme vous nous le disiez, et que tous vous vous y remettrez un peu des terribles émotions par lesquelles vous venez de passer.
Croyez, chère Mademoiselle, à toute notre sympathie.
René Guénon
Шампиньи-сюр-Венд, 8 сентября 1919 г.
(перевод на русский язык отсутствует)