Le Caire, 5 décembre 1933
Mon cher ami,
Reçu votre lettre de la semaine dernière ; le mal d’yeux dont Clavelle vous a parlé a été plus grave et a duré plus longtemps que je ne l’aurais cru tout d’abord, et j’ai été sérieusement malade pendant tout un mois. Assurément, la fatigue et les ennuis sont pour beaucoup là-dedans, mais il y a tout de même là quelque chose qui me semble bizarre, et il pourrait bien y avoir du vrai dans votre supposition... Quoi qu’il en soit, cela va beaucoup mieux maintenant, mais je me fatigue encore assez vite, et pourtant je n’ai guère le temps de me reposer ; je suis effrayé de tout ce qui s’est accumulé pendant ce temps-là, et je ne sais vraiment pas comment j’arriverai à en sortir !
Je crois bien que ce que vous dite de Chacornac correspond plus exactement à la réalité que ce qu’il affirme lui-même. Je pense aussi que le “Voile” pourra continuer l’année prochaine, mais, d’après une de ses dernières lettres, il est décidé à diminuer de nouveau le nombre des pages (de 40 à 32) ; il est vrai que cela peut encore changer... Quant à la revue astrologique, il semble que ce soit maintenant une chose décidée, puisqu’elle est annoncée à la fin de l’Almanach. – L’influence de ce R. Dax (si c’est vraiment son nom, il pourrait bien être juif en effet) est quelque chose de bien fâcheux, surtout avec les gens auxquels il est lié. Pour ce qui est de Savoret, il est singulier que Chacornac prétende ne pas le voir ; qu’est-ce que cela peut bien cacher encore ? Tout cela n’est pas rassurant. – Pour Boud., je pense comme vous qu’il doit être tout à fait de bonne foi et sans mauvaises intentions personnellement ; mais il n’en est pas moins vrai qu’il y en a d’autres qui se servent de lui comme intermédiaire, et ce dont Clavelle m’a fait part dernièrement en est une preuve suffisante. – À ce propos, vous parlez d’une possibilité pour Rouhier de racheter mes livres chez Bossard ; mais pensez-vous que je pourrais me prêter à cette combinaison, alors que je ne souhaite rien tant qu’une occasion de lui retirer ceux qu’il a déjà ? Au début, j’avais été contrarié du refus de cession de Bossard ; mais ensuite, quand les choses ont tourné autrement, je m’en suis au contraire félicité, et j’ai même avisé Bossard que je m’opposais à toute reprise des négociations. Maintenant, la faillite change tout, malheureusement ; il faut espérer que les démarches qu’on fait actuellement vont aboutir à une reprise de mes livres... mais pas par Rouhier ! – À propos des Éditions Véga encore, vous savez sans doute que le 1er volume de Wronski est enfin paru ; naturellement, je n’ai pas pu le regarder jusqu’ici, et j’ai encore beaucoup d’autres lectures plus urgentes... Warr. doit être là plus à son aise que dans la Kabbale, car il est bien certain que Wronski est plutôt un philosophe mathématicien que tout autre chose ; du reste, s’il avait eu des connaissances d’un ordre vraiment profond, comme aurait-il pu subir l’influence de Kant ? En tout cas, pour Warr., si même, comme vous le dites, il soupçonne qu’il y a autre chose que la philosophie, cela ne doit toujours pas aller bien loin ; et, pour ce qui est de Barlet, il est bien certain qu’au fond c’était à peu près la même chose... – Quant à Vulliaud, si vous voyez sa préface au “Cantique des Cantiques”, vous me direz ce qu’il en est (vous dites que c’est édité chez Piazza, je croyais que c’était aux Presses Universitaires ?), mais j’avoue que, jusqu’à preuve du contraire, je ne crois guère qu’il ait pu faire œuvre d’ésotériste ; en tout cas, c’est avec un véritable soulagement que j’ai vu son “Spinoza” se terminer enfin !
Pour en revenir au “Voile”, la reprise de collaboration de Tamos peut être une bonne chose en un sens, surtout à cause de l’effet produit sur Chacornac ; je dois dire pourtant que j’avais des craintes de le voir recommencer les mêmes histoires qu’autrefois ; mais Clavelle me rassure à ce sujet et me dit qu’il est transformé au point qu’on ne le reconnaît plus ; voilà une chose dont on ne peut que se féliciter à tous les points de vue, et c’est bien heureux que Clavelle puisse avoir cette influence sur lui.
Je ne pensais pas que l’ouvrage du Dr Chauvet sur la Genèse devait être si volumineux ; ce qui m’en a été dit par des gens qui ont vu le manuscrit ne m’a pas enthousiasmé...
Pour les Hassidim, je ne suis jamais arrivé à être fixé très exactement : il n’y a pas, dans le Judaïsme, d’initiation autre que celle de la Kabbale ; mais jusqu’à quel point sont-ils kabbalistes ? Il semble, par ailleurs, qu’il y ait chez eux un côté quasi-mystique, dans la mesure où on peut parler de mysticisme juif (ce n’est qu’à propos d’eux, en tout cas, qu’une telle expression pourrait être employée sans constituer un contresens par trop grossier). Il pourrait se faire aussi que Baal Shem Tob ait été réellement initié, mais que le Hassidisme n’ait représenté pour lui qu’une sorte d’expression exotérique ; je pense que les kabbalistes n’ont jamais transmis leur initiation qu’à des disciples choisis un à un, et restant toujours très peu nombreux.
Je ne connais pas du tout l’ouvrage d’Henri Massé dont vous parlez, ni même le nom de l’auteur que je crois bien n’avoir jamais vu jusqu’ici ; est-ce récent, et quel en est le titre ? D’après ce que vous m’en dites, il semble faire exception au parti pris habituel avec lequel, consciemment ou inconsciemment, les Occidentaux parlent de l’Islam ; et, comme ils ont ce parti-pris “a priori”, c’est bien ce qui les empêche d’y rien comprendre... – Il est exact que Rasûl signifie littéralement “envoyé” ; mais le mot Malak existe aussi en arabe avec le sens d’“ange” (je pense que, en grec, il doit y avoir une certaine différence de sens entre apostolos et angelos, bien que les deux mots puissent se traduire par “envoyé”) ; et il peut y avoir des Rusul “min el-malaïkah was min en-nâs”, c’est-à-dire d’entre les anges et d’entre les hommes. – L’expression “ed-dîn el-hanîf” désigne la religion d’Abraham ; justement, il était question ici, il y a quelque temps, du sens de ce mot hanîf, et on envisageait différentes significations ; finalement, on a été d’accord pour admettre celle que je donnais : hanîf = tâher, c’est-à-dire “pur”. Les hunafâ sont donc littéralement les “purs” (comme les Cathares, ce qui est assez curieux) ; ce sont ceux d’entre les Arabes qui avaient conservé intacte la religion d’Abraham, car il y en a toujours eu jusqu’à l’Islam (certains ont pu être prophètes, mais non pas tous) ; et Mohammed lui-même, avant sa mission, était hanîf. – Quant à une équivalence des Sufis avec les Esséniens, je ne crois pas qu’on puisse l’envisager, d’abord parce que les Esséniens formaient une organisation qui devait naturellement comporter des degrés divers, y compris les plus inférieurs, tandis que le mot Sufi doit être réservé à ceux qui possèdent la Sagesse divine (le véritable Sufi est “el-ârif billah”, c’est-à-dire celui qui tire sa connaissance directement du Principe même), ensuite parce que, dans le Judaïsme, l’initiation (kabbalistique) ne semble pas avoir jamais appartenu exclusivement aux Esséniens (sur lesquels on ne sait d’ailleurs pas grand’chose de bien précis), si bien que ceux-ci représenteraient plutôt l’équivalent d’une tarîqah particulière, tout simplement.
Qui sait si je pourrai jamais écrire “L’Erreur occultiste” ? Pour cela comme pour bien d’autres choses, il faudrait que les circonstances deviennent plus favorables qu’elles ne l’ont été jusqu’ici ; mais quand pourra-t-on avoir enfin un peu de tranquillité ?
Je me rappelle bien maintenant que le livre que Clavelle m’a prêté est celui de Moreau de Dammartin, et il est en effet resté chez moi ; l’Archéomètre aussi sans doute, puisque vous êtes sûr que je ne vous l’ai pas rendu. Pour ce qui est du livre de Gervais de Laprize (impossible de déchiffrer le titre dans votre lettre), je sais que vous m’en avez parlé plus d’une fois, mais je n’ai pas le moindre souvenir que vous me l’ayez prêté ; en tout cas, s’il est chez moi, il ne se sera sûrement pas perdu...
Bien cordialement à vous.
René Guénon
Каир, 5 декабря 1933 г.
Мой дорогой друг,
Я получил ваше письмо на прошлой неделе; боль в глазах, о которой вам говорил Клавель, оказалась сильнее и длилась дольше, чем я предполагал изначально, и я серьёзно болел целый месяц. Конечно, усталость и неприятности сыграли в этом немалую роль, но всё же есть что-то, что кажется мне странным, и в вашем предположении может быть доля правды... Как бы то ни было, сейчас мне намного лучше, но я все ещё довольно быстро устаю, и у меня почти нет времени на отдых; я в ужасе от того, сколько всего накопилось за это время, и я действительно не знаю, как я с этим справлюсь!
Я думаю, что то, что вы говорите о Шакорнаке, соответствует действительности больше, чем сказанное им самим. Я также думаю, что Voile сможет продолжать выходить в следующем году, но, согласно одному из его последних писем, он решил снова уменьшить количество страниц (с 40 до 32); правда, это ещё может измениться... Что касается астрологического журнала, то, похоже, теперь это решенный вопрос, поскольку он анонсирован в конце Альманаха. – Влияние этого Р. Дакса (если это действительно его имя, он вполне может быть евреем) – нечто очень неприятное, особенно в отношении людей, с которыми он связан. Что касается Саворе, то странно, что Шакорнак утверждает, что не видит его; что ещё может за этим скрываться? Всё это не внушает доверия. – Что касается Буд., я думаю, как и вы, что он должен быть совершенно честным и не иметь каких-то дурных намерений; но тем не менее правда и то, что другие используют его в качестве посредника, и то, что Клавель сообщил мне в последнее время, является достаточным доказательством этого. – Кстати, вы говорите о возможности для Руже выкупить мои книги в Bossard; но думаете ли вы, что я мог бы согласиться на эту комбинацию, когда я так хочу воспользоваться любой возможностью, чтобы забрать у него то, что у него уже есть? Сначала меня расстроил отказ Bossard от продажи; но потом, когда все обернулось иначе, я, наоборот, был этому рад и даже сообщил Bossard, что я против возобновления переговоров. Теперь, к сожалению, банкротство всё меняет; нужно надеяться, что предпринимаемые в настоящее время шаги приведут к возврату моих книг... но не Руже! – Говоря об издательстве Véga, вы, должно быть, знаете, что наконец вышел первый том Вронского; естественно, я не мог пока его просмотреть, и у меня ещё много другого более срочного чтения... Warr. должен чувствовать себя там более комфортно, чем занимаясь Каббалой, потому что совершенно очевидно, что Вронский скорее философ-математик, чем кто-либо другой; впрочем, если бы у него были действительно глубокие знания, как бы он мог поддаться влиянию Канта? В любом случае, для Warr., даже если, как вы говорите, он подозревает, что есть что-то помимо философии, это все равно не должно заходить слишком далеко; а что касается Барле, то совершенно очевидно, что в основном это примерно то же самое... – Что касается Вульо, то, если вы увидите его предисловие к «Песне песней», расскажете мне, что там написано (вы говорите, что это издано в Piazza, я думал, что в Presses Universitaires?). Но признаюсь, что до тех пор, пока не будет доказано обратное, я не верю, что он мог создать что-то эзотерическое; во всяком случае, я с большим облегчением увидел, что его «Спиноза» наконец закончился!
Возвращаясь к Voile, возобновление сотрудничества Тамоса может быть хорошим делом в каком-то смысле, особенно из-за эффекта, который это произведет на Шакорнака; однако я должен сказать, что опасался, что он снова начнёт те же игры, что и раньше; но Клавель успокаивает меня на этот счёт и говорит, что он так изменился, что его не узнать; это то, чему можно только порадоваться во всех отношениях, и очень хорошо, что Клавель может оказывать на него такое влияние.
Не думал, что работа доктора Шове о Книге Бытия должна быть такой объемной; то, что мне рассказали об этом люди, видевшие рукопись, меня не вдохновило...
Что касается хасидов, то я так и не смог точно определиться: в иудаизме нет другого посвящения, кроме Каббалы; но насколько они каббалисты? Кроме того, похоже, что в них есть какая-то квазимистическая сторона, насколько можно говорить о еврейском мистицизме (во всяком случае, только в отношении них такое выражение могло бы быть использовано без слишком грубой ошибки). Возможно также, что Баал-Шем-Тов был действительно инициатическим текстом, но что хасидизм представлял для него лишь своего рода экзотерическое выражение; я думаю, что каббалисты никогда не передавали своё посвящение никому, кроме избранных учеников, которых всегда было очень мало.
Я совсем не знаком с работой Анри Массе, о которой вы говорите, и даже с именем автора, которого, как я полагаю, я никогда раньше не видел; недавняя ли это работа, и как она называется? Из того, что вы мне говорите, похоже, что она является исключением из обычного предубеждения, с которым сознательно или бессознательно западные люди говорят об исламе; и поскольку у них есть это предубеждение «априори», именно оно мешает им что-либо в нём понять... – Правда, что расуль буквально означает «посланник»; но слово малак также существует в арабском языке в значении «ангел» (я думаю, что в греческом языке должно быть некоторое различие в значении между απόστολοσ и ἄγγελος, хотя оба слова можно перевести как «посланник»); и могут быть расуль min el-malaïkah was min en-nâs, то есть из ангелов и из людей. – Выражение ed-dîn el-hanîf обозначает религию Авраама; как раз здесь недавно обсуждался смысл этого слова ханиф, и рассматривались разные значения; в конце концов, мы согласились с тем, что я дал: ханиф = тахер, то есть «чистый». Следовательно, хунафа в буквальном смысле – это «чистые» (как и катары, что довольно любопытно); это те из арабов, которые сохранили в неприкосновенности религию Авраама, потому что они всегда существовали до ислама (некоторые могли быть пророками, но не все); и сам Мухаммед до своей миссии был ханифом. – Что касается эквивалентности суфиев и ессеев, то я не думаю, что её можно рассматривать, во-первых, потому, что ессеи образовывали организацию, которая естественно должна была включать разные степени, в том числе и самые низшие, тогда как слово суфий должно быть зарезервировано для тех, кто обладает божественной мудростью (истинный суфий – это el-ârif billah, то есть тот, кто черпает свои знания непосредственно из самого Принципа), во-вторых, потому, что в иудаизме посвящение (каббалистическое) по-видимому, никогда не принадлежало исключительно ессеям (о которых, кстати, мало что известно), так что они, скорее, представляли бы эквивалент просто какого-то конкретного тариката.
Кто знает, смогу ли я когда-нибудь написать Заблуждение оккультизма? Для этого, как и для многих других вещей, обстоятельства должны стать более благоприятными, чем были до сих пор; но, когда же мы наконец сможем обрести немного покоя?
Сейчас я хорошо помню, что книга, которую мне одолжил Клавель, – это книга Моро де Даммартена, и она действительно осталась у меня; Археометр, вероятно, тоже, раз вы уверены, что я вам его не вернул. Что касается книги Жерве де Лаприза (невозможно разобрать название в вашем письме), я знаю, что вы говорили мне о ней не раз, но я не помню, чтобы вы одалживали её мне; во всяком случае, если она у меня, то она точно не потеряется...
Искренне ваш.
Рене Генон