Les Avenières, 7 octobre 1929
Mon cher ami,
J’ai reçu vos deux lettres ; la première s’étant croisée avec la mienne, j’ai attendu pour y répondre, pour que la même chose ne se reproduise pas.
Merci de tous les détails que vous m’avez donnés au sujet de Chamuel et de ses projets ; il y a là des choses un peu ennuyeuses. L’affaire de l’École du Génie civil ne paraît pas gênante, puisque l’associé ne veut s’occuper de rien en dehors de sa partie ; mais quelle idée de chercher à se mettre en rapport avec Otlet ? Ce personnage est peu intéressant ; il a sans doute des capitaux, mais c’est une sorte de primaire qui veut se mêler de tout, et surtout des choses pour lesquelles il est le moins compétent, ce qui est assez l’habitude de cette sorte de gens. D’autre part, je ne comprends pas que Chamuel semble maintenant tenir à Jéhouda, après avoir dit qu’il n’y avait qu’à ne plus s’en occuper puisqu’il n’avait abouti à rien. Je suis moins étonné pour Michelet, qui semble avoir toujours gardé des illusions à cet égard, et d’ailleurs cela a moins d’importance. Ce qu’il y a d’inquiétant en ce qui concerne Jéhouda, ce sont précisément ses relations avec des gens comme Otlet et autres, qui touchent d’assez près aux milieux de la Société des Nations ; si tout cela doit s’introduire dans l’affaire, il vaudra mieux chercher d’un autre côté. Comme je vous l’ai dit, je ne voudrais pas que Chamuel puisse prétendre qu’on lui a pris son idée ; mais, surtout d’après ce que vous me dites, je me demande si cette idée est bien exactement la nôtre quant au point le plus essentiel, je veux dire quant au caractère des ouvrages à publier ; il est à craindre qu’il ne veuille donner son avis sur le choix desdits ouvrages, et ce serait désastreux. C’est dommage, à cause de son expérience à la fois comme éditeur et comme imprimeur, deux choses qui ne se trouvent pas souvent réunies ; mais enfin, s’il n’y a pas moyen de s’arranger avec lui, il ne faudra pas que cela empêche tout.
Il y a bien une solution possible, qui est de s’entendre avec un éditeur déjà existant ; mais il faut en trouver un qui accepte les conditions qu’on lui posera, et qui ne se mêle ni du choix des ouvrages, ni du titre à leur donner (ce qui vient de vous arriver avec Jagot à cet égard est plutôt fâcheux). Quant à publier chez des éditeurs divers, je vous avoue que je n’en vois pas l’intérêt ; cela équivaudrait presque à la publication d’un livre aux frais de l’auteur, ce qui est une très mauvaise chose à tous les points de vue. Du reste, en réalité, ce n’est pas d’une collection qu’il s’agit ; il faut croire que je ne m’étais pas suffisamment expliqué sur ce point. Dans tous les cas, il faudra trouver une combinaison qui empêche absolument l’intrusion de n’importe quelle influence étrangère.
Ce que Beaudelot vous a dit au sujet de Chamuel est bien bizarre, et cela aussi donne à réfléchir ; évidemment, il n’a pas voulu en dire davantage, mais il doit savoir quelque chose. On disait pourtant que ce pauvre Beaudelot perdait les idées, ou tout au moins la mémoire ; il n’y paraît pas d’après ce que vous m’écrivez. Il faudra tout de même, quand je serai de retour à Paris, que je tâche d’aller le voir un jour ; il y a en effet bien des années que je ne l’ai pas revu.
Je repense encore à ce que vous a dit Chamuel : si la chose l’intéresse beaucoup moins dès lors qu’il s’agit de n’accepter que des ouvrages sérieux, il me semble que cela nous donne toute liberté vis-à-vis de lui. D’ailleurs, je n’ai aucun engagement, puisqu’il n’avait même jamais été question que je m’occupe de lui procurer des fonds, pour la bonne raison que je ne pouvais pas prévoir l’occasion qui allait se présenter ; et même, après ce dont vous m’aviez averti, je n’aurais rien fait si je n’avais pas eu affaire à des gens qui sont capables de prendre toutes les précautions voulues pour ne pas se laisser rouler. Enfin, j’espère que tout cela sera tiré au clair le mois prochain, et qu’alors on verra mieux de quel côté se diriger et quelle forme donner à la chose.
Il faut que je vous demande un renseignement : Chacornac m’a fait parvenir une lettre de quelqu’un qui m’écrit du Brésil pour me demander quelle est la meilleure traduction française de Dante. Comme je n’en connais aucune, n’ayant jamais lu que le texte italien, je suis assez embarrassé pour répondre ; peut-être pourrez-vous me donner une indication à ce sujet.
Chacornac m’a envoyé aussi plusieurs nouvelles lettres qu’il a reçues de Devîmes ; c’est terriblement confus, et je me demande si on pourra jamais faire quelque chose avec lui. Il y a là-dedans des étymologies qui sont presque de la force de celles de Le Cour ; je vous montrerai cela.
Mais non, vos lettres, si longues soient-elles, ne me “rasent” pas du tout. Tout ce que vous dites au sujet des Templiers est certainement très juste ; je n’avais pas pensé au rapprochement entre les 9 évêques et les 9 qu’on dit s’être réfugiés en Écosse ; mais comment savoir ce qu’il y a de fondé sur cette dernière histoire ?
À quel propos Bérillon a-t-il été amené à s’occuper du Baphomet ? Devîmes, dans une de ses lettres, prétend que ce mot est une déformation de Béhémoth, qui, pour lui, ne serait qu’un autre nom de Mikaïl ; quel gâchis !
Le rapport que vous voyez entre la coquille et le creuset est exact ; il faut rattacher cela à la considération des pèlerinages comme symbolisant les épreuves initiatiques ; peut-être ferai-je un de ces jours un article là-dessus.
Oui, je rapporterai des “œufs de serpent”, et je pourrai vous en donner un spécimen. Blaise ou Beleiz est le nom celtique du loup, qui était le symbole de Belen : la même chose se trouve chez les Grecs pour l’Apollon Lycien, avec un curieux rapprochement entre les désignations du loup (lukos) et la lumière (luké). Le nom de Blois est aussi le Beleiz celtique ; le loup est d’ailleurs resté dans les armes de la ville ; et il y a des monnaies dites Blesences, où la tête d’Apollon du type ordinaire est remplacée par une tête de loup.
J’ai lu il y a quelque temps un morceau de la « Vie de Râmakrishna” par Romain Rolland, qui a paru dans la revue “Europe” ; ce n’est pas bien fameux. Je ne sais plus qui me disait à ce propos que les personnages présentés par Romain Rolland se ressemblent tous ; je ne sais pas trop pourquoi il s’est mis en tête de s’occuper de l’Inde, à laquelle il ne comprend rien. Je crois qu’il doit y avoir après cela une “Vie de Vivekânanda” ; cela ne pouvait pas manquer.
Il a plu hier pour la première fois que je suis ici, et le temps s’est bien refroidi tout d’un coup ; on vient de mettre les doubles fenêtres par précaution, car il paraît que, dans cette région, l’hiver arrive souvent très brusquement. Si cela continue, ce sera bien moins agréable ; mais il ne faut pas se plaindre, puisqu’on a eu jusqu’ici un beau temps exceptionnel ; et puis celui fera moins regretter d’être obligé de rentrer bientôt.
J’allais oublier de vous dire que j’ai reçu ces jours derniers une lettre de Charbonneau, qui me charge de vous remercier encore pour l’indication de la source où vous avez trouvé le renseignement concernant la bécasse, renseignement qu’il a utilisé tout de suite. Cette lettre s’est croisée avec une autre dans laquelle je lui envoyais les indications pour le soleil de minuit. – À propos de bécasses, elles commencent déjà à passer par ici ; nous en avons vu avant-hier soir.
Il paraît qu’il y a quelque chose sur l’“anti-soleil” dans un ouvrage de l’abbé Moreux, mais je ne sais pas lequel. – On me disait dernièrement que ledit abbé Moreux excelle à soutirer aux gens des renseignements de toute sorte, qu’il met à profit sans jamais en indiquer la provenance.
Voilà que, à mon tour, je vous ai écrit une bien longue lettre ; il faut que je m’arrête pour la donner au facteur qui va arriver d’un moment à l’autre.
Bien cordialement à vous.
René Guénon
Авеньер, 7 октября 1929 г.
Дорогой друг,
Я получил ваши два письма, и первое из них пересеклось с моим, поэтому я подождал с ответом, чтобы не повторилось то же самое.
Спасибо за все подробности, которые вы мне сообщили о Шамуэле и его планах; кое-что из этого немного утомительно. Дело Школы гражданского строительства, похоже, не представляет сложности, поскольку партнер не хочет заниматься ничем, кроме своей части; но зачем ему понадобилось пытаться связаться с Отле? Этот человек мало интересен; у него, несомненно, есть капитал, но он из тех, кто хотят вмешиваться во всё, особенно в то, в чем они менее всего компетентны, что довольно типично для таких людей. С другой стороны, я не понимаю, почему Шамуэль, похоже, теперь держится за Иегуду, после того как сказал, что его больше не стоит беспокоить, раз он ни к чему не пришел. Я менее удивлен в отношении Мишле, который, похоже, всегда питал иллюзии на этот счет, и к тому же это менее важно. Что вызывает беспокойство в отношении Иегуды, так это именно его связи с такими людьми, как Отле и другие, которые довольно близки к кругам Лиги Наций; если всё это может вмешаться в наше предприятие, лучше искать в другом месте. Как я уже говорил, я бы не хотел, чтобы Шамуэль мог утверждать, что речь об его идее; но, особенно исходя из того, что вы мне говорите, я спрашиваю себя, действительно ли эта идея точно такая же, как наша, в отношении самого главного, то есть характера публикуемых работ; есть опасения, что он захочет высказать своё мнение по поводу выбора упомянутых работ, а это было бы губительно. Жаль, учитывая его опыт как издателя и печатника, две вещи, которые редко сочетаются; но в конце концов, если с ним невозможно договориться, это не должно нам помешать.
Есть вполне возможное решение – договориться с другим действующим издателем; но нужно найти того, кто примет поставленные ему условия и не будет вмешиваться ни в выбор работ, ни в название, которое им будет дано (то, что произошло с вами в этом отношении с Жаго, довольно неприятно). Что касается публикации у разных издателей, то признаюсь, что не вижу в этом смысла; это было бы почти равносильно публикации книги за счёт автора, что очень плохо со всех точек зрения. К тому же, на самом деле, речь идёт не о сборниках; надо полагать, я недостаточно ясно объяснил этот момент. В любом случае, нужно найти комбинацию, которая полностью исключит вмешательство любого постороннего влияния.
То, что Бодело рассказал вам о Шамюэле, довольно странно и также даёт пищу для размышлений; очевидно, он не захотел говорить об этом больше, но он должен что-то знать. Однако говорили, что этот бедный Бодело теряет рассудок или, по крайней мере, память; судя по тому, что вы мне написали, это не так В любом случае, когда я вернусь в Париж, я должен постараться как-нибудь навестить его; прошло уже много лет с тех пор, как я видел его в последний раз.
Я всё ещё думаю о том, что вам сказал Шамюэль: если его интересует гораздо меньше, когда речь идёт о принятии только серьёзных работ, мне кажется, что это дает нам полную свободу по отношению к нему. Более того, у меня нет никаких обязательств, поскольку никогда даже не обсуждалось, что я буду заниматься сбором средств для него, по той простой причине, что я не мог предвидеть возможности, которая представится; и даже после того, о чём вы меня предупредили, я бы ничего не сделал, если бы не имел дела с людьми, которые способны принять все необходимые меры предосторожности, чтобы их не обманули. Наконец, я надеюсь, что всё это прояснится в следующем месяце, и тогда будет лучше видно, в каком направлении двигаться и какую форму придать этому делу.
Мне нужно спросить у вас кое-что: Шакорнак прислал мне письмо от кого-то, кто написал мне из Бразилии с просьбой указать, какой перевод Данте на французский язык лучше. Поскольку я не знаю ни одного, а читал только итальянский текст, я в растерянности; возможно, вы сможете мне подсказать.
Шакорнак также прислал мне несколько новых писем, которые он получил от Девима; они ужасно запутанны, и я задаюсь вопросом, можно ли когда-нибудь что-нибудь сделать с ним. Там есть этимологии, которые почти такие же сильные, как у Ле Кура; я покажу вам это.
Но нет, ваши письма, какими бы длинными они ни были, меня совсем не «бесят». Все, что вы говорите о тамплиерах, безусловно, очень справедливо; я не думал о сходстве между девятью епископами и теми девятью, которые, как говорят, бежали в Шотландию; но как узнать, что лежит в основе этой последней истории?
В какой связи Берильон занялся Бафометом? Девим в одном из своих писем утверждает, что это слово является искажением от Béhémoth, что, по его мнению, является именем Михаила; какой беспорядок!
Связь, которую вы видите между раковиной и тиглем, верна; это нужно связать с рассмотрением паломничеств как символа инициатических испытаний; возможно, когда-нибудь я напишу статью на эту тему.
Да, я привезу «яйца змеи» и смогу дать вам образец. Блейз или Белейз – кельтское название волка, который был символом Белена: то же самое встречается у греков в отношении Аполлона Ликийского с любопытным сходством между обозначениями волка (Λύκος) и света (λύκη). Название Блуа также является кельтским словом Белейз; к тому же волк остался на гербе города; и есть монеты, называемые Блесенсес, где обычная голова Аполлона заменена головой волка.
Некоторое время назад я прочитал отрывок из «Жизни Рамакришны» Ромена Роллана, опубликованный в журнале «Европа»; это не очень известен. Не помню, кто сказал мне, что персонажи, представленные Роменом Ролланом, все похожи друг на друга; не совсем понимаю, почему он решил заняться Индией, в которой он ничего не понимает. Думаю, что после этого должна быть «Жизнь Вивекананды»; в этом не нет сомнений.
Вчера впервые с тех пор, как я здесь, пошел дождь, и погода сразу сильно похолодала; в качестве меры предосторожности установили двойные окна, потому что, как оказалось, в этом регионе зима часто наступает очень внезапно. Если так будет продолжаться, это будет гораздо менее приятно; но не стоит жаловаться, поскольку до сих пор стояла исключительно хорошая погода; и потом, это заставит меньше сожалеть о том, что скоро придется вернуться.
Я чуть не забыл сказать вам, что на днях получил письмо от Шарбонно, который просит меня ещё раз поблагодарить вас за указание источника, где вы нашли информацию о вальдшнепе, что он сразу же использовал. Это письмо пересеклось с другим, в котором я отправлял ему указания по поводу полуночного солнца. – Кстати о вальдшнепах, они уже начинают пролетать здесь; мы видели их позавчера вечером.
Кажется, что-то об «антисолнце» есть в работах аббата Моро, но я не знаю, в какой именно. – Мне недавно сказали, что упомянутый аббат Моро преуспевает в том, чтобы выуживать у людей всякого рода информацию, которую он использует с выгодой, никогда не указывая источник.
Вот и я в свою очередь написал вам очень длинное письмо; мне нужно остановиться, чтобы отдать его почтальону, который придет с минуты на минуту.
Искренне ваш.
Рене Генон