Lettre de Palingenius à M. Alhaiza1
Lettre à M. Alhaiza, Directeur de « La Rénovation »
Paris, 15 septembre 1910.
Monsieur le Directeur,
Je lis dans votre numéro de juillet-août 1910, un article intitulé « Les Gnostiques », article d’ailleurs fort aimable pour nous, mais dans lequel je vous demanderai la permission de relever, pour rectifier et préciser, une phrase qui pourrait donner lieu à des interprétations inexactes et à des confusions regrettables. Cette phrase est la suivante : « Ce que nous savons, pour le tenir de la bouche du Patriarche, c’est que Synésius est bien des nôtres, tant par le principe du double apostolat – masculin et féminin – tel que le préconisait Saint-Simon avec son couple-prêtre, que par la glorification du travail et la mise au rancart du Jéhovisme hébraïque. Pour lui Jéhovah n’est qu’un Éon d’un ordre très inférieur ».
Tout d’abord, il importe de faire une distinction essentielle, et sur laquelle on ne saurait trop insister : que M. Fabre des Essarts soit des vôtres à plus d’un égard, c’est très possible, et c’est parfaitement son droit comme individualité ; mais S. G. Synésius, Patriarche de l’Église Gnostique de France, ne peut être autre chose que gnostique, ni, par conséquent, se rattacher à une école philosophique quelle qu’elle soit. Si respectables que soient les convictions personnelles de chacun, la Gnose ne peut en aucune façon en être influencée, car devant la Doctrine, les individualités ne comptent pas, je devrais même dire n’existent pas. – D’ailleurs, comme phalanstériens, vous vous placez sur le terrain sociologique, tandis que la Gnose est purement métaphysique ; il ne peut y avoir aucun point de contact entre ces deux domaines, qui, par leur nature même, sont profondément séparés.
D’autre part, l’auteur de l’article semble entendre « le double apostolat masculin et féminin » dans un sens dualiste qui serait tout à fait contraire à l’orthodoxie gnostique. Je comprends bien le couple-prêtre dans des rites à caractère spécial, et c’est ainsi que Saint-Simon l’entendit en effet ; mais ce n’est pas du tout là ce dont il s’agit. Sans insister sur ce point, je dirais simplement que l’Église Gnostique admet la femme aux fonctions sacerdotales au même titre que l’homme, ce qui est tout différent de la conception de Saint-Simon.
Quant à « la glorification du travail », si l’on veut parler du travail spirituel, c’est fort bien ; mais on pourrait croire qu’il s’agit du travail matériel, et, dans ce cas, ce serait tout simplement antignostique. En effet, la Gnose ne vénère et ne glorifie que l’Idée pure, et elle ne peut pas accorder la moindre importance à des choses qui appartiennent au monde hylique.
Enfin, il y aurait des choses à dire au sujet du « Jéhovisme hébraïque » ; je me bornerai à faire remarquer que, si nous rejetons naturellement le sens exotérique et vulgaire de la Bible, sens que les traducteurs ont altéré et faussé jusqu’à l’absurdité, par contre, nous admettons la Bible hébraïque véritable au même titre que les Écritures sacrées de tous les autres peuples. – Pour ce qui est de l’assertion que « Jéhovah est un Éon », je dois déclarer qu’elle est toute fantaisiste, et que rien dans la tradition gnostique ne permet de la justifier.
Avec nos remerciements anticipés pour la publication de la présente lettre dans votre estimable revue, je vous prie d’agréer, Monsieur le Directeur, l’assurance de nos sentiments distingués.
Τ PALINGÉNIUS,
Secrétaire Général de l’Église Gnostique de France.
- 1. [Parue à l’origine dans La Rénovation, nº de septembre-octobre 1910, cette lettre fut republiée dans la France Chrétienne Antimaçonnique, le 3 novembre 1910.] ↑