Projet d’explication des termes techniques des différentes doctrines traditionnelles1
Tout le côté analytique d’une doctrine n’est, en somme, que l’énumération complète et la définition exacte des termes techniques qu’emploient les écrivains qui se rattachent à cette doctrine. On peut dire que cette terminologie constitue la partie extérieure, donc communicable, de la doctrine, car l’idée ne peut être transmise que lorsqu’elle est exprimée, soit par des mots, soit par des symboles, ou par tout autre mode de représentation formelle.
L’étude des mots techniques est aussi importante pour l’ésotérisme et la métaphysique que peut l’être, par exemple, pour la chimie, l’étude des éléments simples, métaux et métalloïdes (nous disons éléments simples en nous plaçant, bien entendu, au point de vue de la chimie ordinaire seulement). Chacun de ces mots représente un élément fondamental, une « idée-base » de la doctrine ; ils mériteraient chacun une monographie à part, car ils sont pour ainsi dire les matériaux de construction dont l’assemblage constitue l’édifice.
Traduire ces termes en la langue étrangère, doublement étrangère même, d’une autre doctrine, est, dans l’ordre intellectuel, un travail analogue à celui qui consisterait à supprimer un obstacle matériel, par exemple à percer une montagne ou à franchir une mer empêchant deux pays de communiquer entre eux. C’est pourquoi nous avons pensé qu’il serait bon de former une sorte de lexique explicatif des principaux termes métaphysiques employés dans les différentes doctrines traditionnelles.
La réalisation de ce projet a été provoquée par un étudiant islamite, Abdul-Hâdi. Celui-ci ne connaît rien du Christianisme, ni du judaïsme, non plus que des traditions hindoue et chinoise. Il ne connaît que l’Islam, ou plutôt une seule école islamite, celle de Mohyiddin ibn Arabi, des Malâmatiyah et d’Abdul-Karîm El-Guîli. Mais il connaît presque toutes les langues européennes et les langues dites sémitiques, et il possède une méthode pour déterminer le sens exact des mots, fussent-ils tirés d’une langue étrangère. Il a fait, sous son entière responsabilité, un bref commentaire d’un certain nombre de termes arabes, commentaire auquel nous avons joint une comparaison avec les termes correspondants de diverses autres traditions. Puis nous avons établi conventionnellement :
1° Un mot français correspondant plus ou moins exactement aux termes orientaux ainsi expliqués, et en particulier au terme arabe qui a donné lieu à chaque commentaire ;
2° Quelques synonymes au mot français choisi par notre première convention.
Nous devons insister sur ce fait que le mot français choisi n’est que conventionnel ; il ne peut guère en être autrement, car, d’une façon générale, les mots de chaque langue n’ont pas d’équivalents exacts dans les autres langues. D’ailleurs, les termes orientaux mêmes sont déjà conventionnels, et les docteurs indigènes ne sont pas toujours entièrement d’accord sur leur signification. Chaque école, parfois chaque docteur, donne à ces mots un sens particulier, ou au moins une nuance spéciale ; mais il faut dire que, lorsqu’il s’agit d’écoles orthodoxes, les diverses définitions ainsi données ne sont jamais contradictoires entre elles. Il n’en serait pas de même si l’on envisageait les écoles hétérodoxes : c’est ainsi que les Djaïnas et les Bouddhistes emploient certains termes brahmaniques dans un sens tout différent de leur acception traditionnelle, et qui souvent même lui est contraire.
Ce serait donc le comble de la témérité et de la présomption que de vouloir rendre exactement, par un seul mot français ordinaire, ce que les plus grands docteurs orientaux n’ont pu exprimer par un mot ordinaire (c’est-à-dire intelligible à tout le monde) dans leur propre langue. Ils ont été eux-mêmes obligés de donner au mot ordinaire un sens artificiel, c’est-à-dire conventionnel ; parfois même, ils ont dû avoir recours à des mots entièrement forgés, donc artificiels non seulement pour le sens, mais aussi pour la forme.
Lorsqu’on peut traduire un mot technique d’un texte par un seul mot français correspondant, fût-il conventionnel, on évite ces fastidieuses circonlocutions, qui rendent les traductions orientales aussi désagréables à lire que pénibles à faire. Quant aux synonymes, également conventionnels, leur rôle est de remplacer le mot choisi en premier lieu, dans le cas où, à cause de sa forme matérielle ou de sa consonance, son introduction dans sa phrase romprait l’harmonie phonétique du discours.
Ajoutons que, dans une traduction, les termes conventionnels ou leurs synonymes doivent toujours être mis entre guillemets, pour les distinguer des mots ordinaires2. Avec cette précaution, destinée à rendre toute confusion impossible, leur emploi ne présente plus aucun inconvénient, et permet de montrer d’une façon plus sensible, par la comparaison des textes ainsi traduits, la concordance réelle de toutes les traditions.