Le Corpus minskois de René Guénon

Georges Dumézil : L’Héritage indo-européen à Rome.

Georges Dumézil : L’Héritage indo-européen à Rome. (Gallimard, Paris.) M. Dumézil est parti d’un point de vue tout profane, mais il lui est arrivé, au cours de ses recherches, de rencontrer certaines données traditionnelles, et il en tire des déductions qui ne manquent pas d’intérêt, mais qui ne sont pas toujours entièrement justifiées et qu’on ne saurait accepter sans réserves, d’autant plus qu’il s’efforce presque constamment de les appuyer sur des considérations linguistiques dont le moins qu’on puisse dire est qu’elles sont fort hypothétiques. Comme d’ailleurs ces données sont forcément très fragmentaires, il s’est « fixé » exclusivement sur certaines choses telle que la division « tripartite », qu’il veut retrouver partout, et qui existe en effet dans bien des cas, mais qui n’est pourtant pas la seule dont il y ait lieu de tenir compte, même en se bornant au domaine où il s’est spécialisé. Dans ce volume, il a entrepris de résumer l’état actuel de ses travaux, car il faut reconnaître que, du moins il n’a pas la prétention d’être parvenu à des résultats définitifs, et d’ailleurs ses découvertes successives l’ont déjà amené à modifier ses conclusions à plusieurs reprises. Ce dont il s’agit essentiellement, c’est de dégager les éléments qui, dans la tradition romaine, paraissent remonter directement à l’époque où les peuples qu’on est convenu d’appeler « indo-européens » ne s’étaient pas encore partagés en plusieurs rameaux distincts, donc chacun devait par la suite poursuivre son existence d’une façon indépendante des autres. À la base de sa théorie est la considération du ternaire de divinités constitué par Jupiter, Mars et Quirinus, qu’il regarde comme correspondant à trois fonctions sociales ; il semble d’ailleurs qu’il cherche un peu trop à tout ramener au point de vue social, ce qui risque d’entraîner assez facilement un renversement des rapports réels entre les principes et leurs applications. Il y a même chez lui une certaine tournure d’esprit plutôt « juridique » qui limite manifestement son horizon ; nous ne savons d’ailleurs s’il l’a acquise en se consacrant surtout à l’étude de la civilisation romaine, ou si c’est au contraire parce qu’il avait déjà cette tendance que celle-ci l’a attiré plus particulièrement, mais en tout cas les deux choses nous paraissent n’être pas entièrement sans rapport entre elles. Nous ne pouvons entrer ici dans le détail des questions qui sont traitées dans ce livre, mais nous devons tout au moins signaler une remarque véritablement curieuse, d’autant plus que c’est sur elle que repose une notable partie de ces considérations ; c’est que beaucoup de récits qui se présentent ailleurs comme « mythes » se retrouvent, avec tous leurs traits principaux, dans ce qui est donné comme l’histoire des premiers temps de Rome, d’où il faudrait conclure que les Romains ont transformé en « histoire ancienne » ce qui primitivement était en réalité leur « mythologie ». À en juger par les exemples que donne M. Dumézil, il semble bien qu’il y ait quelque chose de vrai là-dedans, quoiqu’il ne faille peut-être pas abuser de cette interprétation en la généralisant outre mesure ; il est vrai qu’on pourrait aussi se demander si l’histoire, surtout quand il s’agit d’« histoire sacrée », ne peut pas, dans certains cas, reproduire effectivement le mythe et en offrir comme une image « humanisée », mais il va de soi qu’une telle question, qui en somme n’est autre que celle de la valeur symbolique des faits historiques, ne peut même pas se poser à l’esprit moderne.

Recherche

Si vous souhaitez devenir mécène afin que
la traduction de ce texte paraisse plus tôt dans le corpus —
écrivez à l’éditeur par courriel
ou via Telegram.

Signaler une correction