Chapitre XVII La lettre G et le swastika1
Dans La Grande Triade, à propos du symbolisme polaire et du mot chinois i désignant l’unité (l’Étoile polaire est appelée Tai-i, c’est-à-dire la « Grande Unité »), nous avons été amené à donner quelques indications sur le symbolisme maçonnique de la lettre G, dont la position normale est également « polaire », et à faire un rapprochement avec la lettre I qui représentait « le premier nom de Dieu » pour les Fedeli d’Amore2. Ce rapprochement se justifiait par le fait que la lettre G, qui par elle-même ne pourrait pas être considérée comme un véritable symbole en tant qu’elle appartient aux langues modernes qui n’ont rien de sacré ni de traditionnel, mais qui stands for God suivant les rituels anglais et est en effet l’initiale du mot God lui-même, a été, dans certains cas tout au moins, regardée comme se substituant au iod hébraïque, symbole du Principe ou de l’Unité, en vertu d’une assimilation phonétique entre God et iod3. Ces quelques remarques se sont trouvées être le point de départ de recherches qui ont donné lieu à de nouvelles constatations fort intéressantes4 ; c’est pourquoi nous croyons utile de revenir sur ce sujet pour compléter ce que nous avons déjà dit.
Tout d’abord, il y a lieu de noter que, dans un ancien catéchisme du grade de Compagnon5, à la question : What does that G denote ? il est répondu expressément : Geometry or the Fifth Science (c’est-à-dire la science qui occupe le cinquième rang dans l’énumération traditionnelle des « sept arts libéraux », dont nous avons signalé en d’autres occasions la transposition ésotérique dans les initiations du moyen âge) ; cette interprétation ne contredit d’ailleurs aucunement l’affirmation que cette même lettre stands for God, Dieu étant spécialement désigné dans ce grade comme le « Grand Géomètre de l’Univers » ; et, d’autre part, ce qui lui donne toute son importance, c’est que, dans les plus anciens manuscrits connus de la maçonnerie opérative, la « Géométrie » est constamment identifiée à la maçonnerie elle-même ; il y a donc là quelque chose qui ne peut pas être considéré comme négligeable. Il apparaît en outre, ainsi que nous le verrons tout à l’heure, que la lettre G, en tant qu’initiale de Geometry, a pris la place de son équivalent grec Γ, ce que justifie suffisamment l’origine même du mot « Géométrie » (et, ici du moins, ce n’est plus à une langue moderne que nous avons affaire) ; en outre, cette lettre Γ présente en elle-même un certain intérêt, au point de vue du symbolisme maçonnique, en raison de sa forme qui est celle d’une équerre6, ce qui n’est évidemment pas le cas de la lettre latine G7. Maintenant, avant d’aller plus loin, on pourrait se demander si ceci n’est pas en opposition avec l’explication par la substitution au iod hébraïque, ou du moins, puisque celle-ci a bien existé aussi, s’il n’y aurait pas lieu de penser, dans ces conditions, qu’elle n’aurait été introduite qu’après coup et plus ou moins tardivement ; en fait, comme elle paraît bien avoir appartenu en propre au grade de maître, il doit en être ainsi pour ceux qui suivent l’opinion la plus courante sur l’origine de celui-ci. Par contre, pour ceux qui, comme nous, se refusent, pour plus d’une raison, à considérer ce grade comme le produit d’une élaboration « spéculative » du XVIIIe siècle, et qui y voient une sorte de « condensation » du contenu de certains grades supérieurs de la maçonnerie opérative, comblant dans la mesure du possible une lacune due à l’ignorance où étaient à l’égard de ceux-ci les fondateurs de la Grande Loge d’Angleterre, la chose apparaît sous un aspect bien différent : il s’agit alors d’une superposition de deux sens différents, mais qui ne s’excluent nullement, ce qui n’a assurément rien d’exceptionnel dans le symbolisme ; de plus, ce que personne ne semble avoir remarqué jusqu’ici, c’est que les deux interprétations, par le grec et l’hébreu respectivement, s’accordent parfaitement avec le caractère propre des deux grades correspondants, « pythagoricien » pour le second et « salomonien » pour le troisième, et peut-être est-ce là surtout, au fond, ce qui permet de comprendre ce qu’il en est réellement.
Cela dit, nous pouvons revenir à l’interprétation « géométrique » du grade de Compagnon, dont ce que nous avons dit n’est pas encore la partie la plus intéressante quant au symbolisme de la maçonnerie opérative. Dans le même catéchisme que nous avons cité plus haut, on trouve aussi cette sorte d’énigme : By letters four and science five, this G aright doth stand in a due art and proportion8. Ici, science five désigne évidemment la « cinquième science », c’est-à-dire la Géométrie ; quant à la signification de letters four, on pourrait, à première vue et par symétrie, être tenté de supposer qu’il y a là une faute et qu’il faut lire letter au singulier, de sorte qu’il s’agirait de la « quatrième lettre », c’est-à-dire, dans l’alphabet grec, de la lettre Δ, qui est en effet intéressante symboliquement par sa forme triangulaire ; mais, comme cette explication aurait le grand défaut de ne présenter aucun rapport intelligible avec la lettre G, il est beaucoup plus vraisemblable qu’il est réellement question de « quatre lettres », et que l’expression d’ailleurs anormale science five, au lieu de fifth science, a été mise là intentionnellement pour rendre l’énoncé encore plus énigmatique. Maintenant, le point qui peut paraître le plus obscur est celui-ci : pourquoi est-il parlé de quatre lettres, ou, si c’est bien toujours de l’initiale du mot Geometry qu’il s’agit, pourquoi doit-elle être quadruplée to stand aright in due art and proportion ? La réponse, qui doit être en rapport avec la position « centrale » ou « polaire » de la lettre G, ne peut être donnée qu’au moyen du symbolisme opératif, et c’est d’ailleurs ici qu’apparaît la nécessité de prendre cette lettre, comme nous l’indiquions plus haut, sous sa forme grecque Γ. En effet, l’assemblage de quatre Γ placés à angles droits les uns par rapport aux autres forme le swastika, « symbole, comme l’est aussi la lettre G, de l’Étoile polaire, qui est elle-même le symbole et, pour le maçon opératif, le siège effectif du Soleil central caché de l’Univers, Iah9 », ce qui rappelle évidemment de très près le Tai-i de la tradition extrême-orientale10. Dans le passage de La Grande Triade que nous rappelions au début, nous avions déjà signalé l’existence, dans le rituel opératif, d’un rapport très étroit entre la lettre G et le swastika ; cependant, nous n’avions pas eu connaissance alors des informations qui, en faisant intervenir le Γ grec, rendent ce rapport encore plus direct et en complètent l’explication11. Il est bon de noter encore que la partie recourbée des branches du swastika est considérée ici comme représentant la Grande Ourse, vue dans quatre positions différentes au cours de sa révolution autour de l’Étoile polaire à laquelle correspond naturellement le centre où s’unissent les quatre gammas, et que ces quatre positions sont mises en relation avec les quatre points cardinaux et les quatre saisons ; on sait quelle est l’importance de la Grande Ourse dans toutes les traditions où intervient le symbolisme polaire12. Si l’on songe que tout cela appartient à un symbolisme qu’on peut dire vraiment « œcuménique » et qui indique par là même un lien assez direct avec la tradition primordiale, on peut comprendre sans peine pourquoi « la théorie polaire a toujours été un des plus grands secrets des véritables maîtres maçons13 ».
- 1. Publié dans É. T., juill.-août 1950. ↑
- 2. La Grande Triade, ch. XXV. ↑
- 3. L’auteur d’un ouvrage sur le symbolisme maçonnique a cru devoir nous adresser à ce sujet une critique, formulée même en termes assez peu courtois, comme si nous étions responsable de cette assimilation phonétique ; nous ne le sommes pourtant pas plus que du fait que les maçons anglais ont aussi identifié autrefois les trois lettres du même mot God aux initiales des trois mots hébraïques Gamel, Oz, Dabar (Beauté, Force, Sagesse) ; qu’on pense ce qu’on voudra de la valeur de tels rapprochements (et il y en a encore d’autres), on est bien obligé, en tout cas, d’en tenir compte au moins historiquement. ↑
- 4. Marius Lepage, La Lettre G, dans Le Symbolisme, numéro de nov. 1948 ; article dans le Speculative Mason, numéro de juill. 1949, écrit à l’occasion du précédent et d’où est tirée la plus grande partie des informations que nous utilisons ici. ↑
- 5. Prichard, Masonry Dissected (1730). ↑
- 6. Rappelons que l’équerre à branches inégales, qui est plus précisément la forme de cette lettre, représente les deux côtés de l’angle droit du triangle rectangle 3-4-5, qui a, comme nous l’avons expliqué ailleurs, une importance toute particulière dans la maçonnerie opérative (voir Parole perdue et mots substitués, dans É. T., déc. 1948. ↑
- 7. Toutes les considérations que certains ont voulu tirer de la forme de la lettre G (ressemblance avec la forme d’un nœud, avec celle du symbole alchimique du sel, etc.) ont manifestement un caractère tout à fait artificiel et même plutôt fantaisiste ; elles n’ont pas le moindre rapport avec les significations reconnues de cette lettre, et elles ne reposent d’ailleurs sur aucune donnée authentique. ↑
- 8. Nous ne devons pas oublier de mentionner incidemment que, en réponse à la question Who does that G denote ? (who et non plus what comme précédemment quand il était question de la Géométrie), ce catéchisme contient encore la phrase suivante : The Grand Architect and contriver of the Universe, or He that was taken up to the top of the Pinnacle of the Holy Temple ; on remarquera que le « Grand Architecte de l’Univers » est ici identifié au Christ (donc au Logos), mis lui-même en rapport avec le symbolisme de la « pierre angulaire » entendu suivant le sens que nous avons expliqué ; le « pinacle du Temple » (et l’on notera la curieuse ressemblance de ce mot « pinacle » avec l’hébreu pinnah qui signifie « angle ») est naturellement le sommet ou le point le plus élevé, et, comme tel, il équivaut à ce qu’est la « clef de voûte » (Keystone) dans l’Arch Masonry. ↑
- 9. Dans l’article du Speculative Mason, d’où est tirée cette citation, le swastika est appelé inexactement gammadion, désignation qui, comme nous l’avons signalé à diverses reprises, était en réalité appliquée anciennement à de tout autres figures (voir notamment El-Arkân, où nous en avons donné la reproduction), mais il n’en est pas moins vrai que le swastika, bien que n’ayant jamais porté ce nom, peut aussi être regardé comme formé par la réunion de quatre gammas, de sorte que cette rectification de terminologie ne change rien pour ce dont il s’agit ici. ↑
- 10. Nous ajouterons que le nom divin Iah, qui vient d’être mentionné, est mis plus spécialement en rapport avec le premier des trois Grands-Maîtres au septième degré de la maçonnerie opérative. ↑
- 11. On pourrait peut-être objecter que la documentation inédite donnée par le Speculative Mason, concernant le swastika, provient de Clément Stretton, et que celui-ci fut, dit-on, le principal auteur d’une « restauration » des rituels opératifs dans laquelle certains éléments, perdus à la suite de circonstances qui n’ont jamais été complètement éclaircies, auraient été remplacés par des emprunts faits aux rituels spéculatifs et dont rien ne garantit la conformité avec ce qui existait anciennement ; mais cette objection ne vaut pas dans le cas actuel, parce qu’il s’agit précisément de quelque chose dont on ne trouve aucune trace dans la maçonnerie spéculative. ↑
- 12. Voir également La Grande Triade, ch. XXV, à propos de la « Cité des Saules » et de sa représentation symbolique par un boisseau rempli de riz. ↑
- 13. Il peut être intéressant de signaler encore que, dans la Kabbale, le iod est considéré comme formé par la réunion de trois points représentant les trois middoth suprêmes et disposés en équerre ; celle-ci est d’ailleurs tournée en sens contraire de celle que forme la lettre grecque Γ, ce qui pourrait correspondre aux deux sens de rotation opposés du swastika. ↑