Le Corpus minskois de René Guénon

La sortie de la caverne1

La sortie finale de la caverne initiatique, considérée comme représentant la « sortie du cosmos », semble, d’après ce que nous avons dit précédemment, devoir s’effectuer normalement par une ouverture située dans la voûte, et à son zénith même ; nous rappelons que cette porte supérieure, qui est parfois désignée traditionnellement comme le « moyeu solaire » et aussi comme l’« œil cosmique », correspond, dans l’être humain, au Brahma-randhra et à la couronne de la tête. Cependant, malgré les références au symbolisme solaire qui se rencontrent en pareil cas, on pourrait dire que cette position « axiale » et « zénithale » se rapporte plus directement, et sans doute aussi plus primitivement, à un symbolisme polaire : ce point est celui où, suivant certains rituels « opératifs », est suspendu le « fil à plomb du Grand Architecte », qui marque la direction de l’« Axe du Monde », et il est alors identifié à l’étoile polaire elle-même2. Il y a lieu de remarquer aussi que, pour que la sortie puisse s’effectuer ainsi, il faut qu’une pierre de la voûte soit enlevée en cet endroit même ; et cette pierre, par là même qu’elle occupe le sommet, a dans la structure architecturale un caractère spécial et même unique, car elle est naturellement une « clef de voûte » ; cette observation n’est pas sans importance, bien que ce ne soit pas ici le lieu d’y insister davantage3.

En fait, il paraît assez rare que ce que nous venons de dire soit observé littéralement dans les rituels initiatiques, bien qu’on puisse cependant en trouver quelques exemples4 ; cette rareté peut d’ailleurs s’expliquer, au moins en partie, par certaines difficultés d’ordre pratique, et aussi par le besoin d’éviter une confusion qui risque de se produire en pareil cas5. En effet, si la caverne n’a pas d’autre issue que celle-là, elle devra servir à l’entrée comme à la sortie, ce qui n’est pas conforme à son symbolisme ; logiquement, l’entrée devrait plutôt se trouver en un point opposé à celui-là, suivant l’axe, c’est-à-dire dans le sol, au centre même de la caverne, où l’on parviendrait par une voie souterraine. Seulement, d’un autre côté, un tel mode d’entrée ne conviendrait pas pour les « grands mystères », car il ne correspond proprement qu’au stade initial, qui alors est franchi depuis longtemps déjà ; il faudrait donc plutôt supposer que le récipiendaire, entré par cette voie souterraine pour recevoir l’initiation aux « petits mystères », demeure ensuite dans la caverne jusqu’au moment de sa « troisième naissance », où il en sort définitivement par l’ouverture supérieure ; cela est admissible théoriquement, mais n’est évidemment pas susceptible d’être mis en pratique d’une façon effective6.

Il existe en réalité une autre solution, qui implique des considérations où le symbolisme solaire prend cette fois la place prépondérante, bien que les traces du symbolisme polaire y restent encore assez nettement apparentes ; il y a là, en somme, une sorte de combinaison et presque de fusion entre ces deux modalités, ainsi que nous l’indiquions à la fin de l’étude précédente. Ce qu’il importe essentiellement de remarquer à cet égard est ceci : l’axe vertical, en tant que joignant les deux pôles, est évidemment un axe nord-sud ; dans le passage du symbolisme polaire au symbolisme solaire, cet axe devra être en quelque sorte projeté sur le plan zodiacal, mais de façon à conserver une certaine correspondance, on pourrait même dire une équivalence aussi exacte qu’il est possible, avec l’axe polaire primitif7. Or, dans le cycle annuel, les solstices d’hiver et d’été sont les deux points qui correspondent respectivement au nord et au sud dans l’ordre spatial, de même que les équinoxes de printemps et d’automne correspondent à l’Orient et à l’Occident ; l’axe qui remplira la condition voulue est donc celui qui joint les deux points solsticiaux ; et l’on peut dire que cet axe solsticial jouera alors le rôle d’un axe relativement vertical, ce qu’il est en effet par rapport à l’axe équinoxial8. Les solstices sont véritablement ce qu’on peut appeler les pôles de l’année ; et ces pôles du monde temporel, s’il est permis de s’exprimer ainsi, se substituent ici, en vertu d’une correspondance réelle et nullement arbitraire, aux pôles du monde spatial ; ils sont d’ailleurs naturellement en relation directe avec la marche du soleil, dont les pôles au sens propre et ordinaire de ce mot sont, au contraire, entièrement indépendants ; et ainsi se trouvent reliées l’une à l’autre, aussi clairement que possible, les deux modalités symboliques dont nous avons parlé.

Cela étant, la caverne « cosmique » pourra avoir deux portes « zodiacales », opposées suivant l’axe que nous venons d’envisager, donc correspondant respectivement aux deux points solsticiaux, et dont l’une servira d’entrée et l’autre de sortie ; effectivement, la notion de ces deux « portes solsticiales » se trouve de façon explicite dans la plupart des traditions, et il y est même généralement attaché une importance symbolique considérable. La porte d’entrée est parfois désignée comme la « porte des hommes », ceux-ci pouvant dans ce cas être des initiés aux « petits mystères » tout aussi bien que de simples profanes, puisqu’ils n’ont pas encore dépassé l’état humain ; et la porte de sortie est alors désignée, par opposition, comme la « porte des dieux », c’est-à-dire celle par laquelle passent seulement les êtres qui ont accès aux états supra-individuels. Il ne reste plus qu’à déterminer auquel des deux solstices correspond chacune de ces deux portes ; mais cette question, pour recevoir les développements qu’elle comporte, mérite encore d’être traitée à part.

  1. 1. Publié dans É. T., avril 1938.⁠ ↑
  2. 2. Nous rappellerons à ce propos que, suivant la tradition extrême-orientale, l’étoile polaire représente le siège de la « Grande Unité » (Tai-i) ; en même temps, si l’on doit normalement envisager l’axe en position verticale comme nous venons de le dire, elle correspond aussi au « Grand Faîte » (Tai-Ki), c’est-à-dire au sommet de la voûte céleste ou du « toit du monde ».⁠ ↑
  3. 3. Ceci se rapporte plus spécialement au symbolisme de la maçonnerie de Royal Arch ; nous renverrons aussi, à ce sujet, à la note se trouvant à la fin de notre article sur Le Tombeau d’Hermès, dans É. T., déc. 1936, p. 473.⁠ ↑
  4. 4. Dans les hauts grades de la maçonnerie écossaise, il en est ainsi au 13e degré, dit de « Royale-Arche », mais qu’il ne faut pas confondre, en dépit de quelques similitudes partielles, avec ce qui, dans la maçonnerie anglaise, constitue l’Arch Masonry en tant que distinguée de la Square Masonry ; les origines « opératives » du grade écossais dont il s’agit sont d’ailleurs beaucoup moins claires ; le 14e degré, ou « Grand Écossais de la Voûte sacrée », est également conféré « dans un lieu souterrain et voûté ». Il convient de noter, à ce propos, qu’il y a dans tous ces hauts grades beaucoup de données de provenances diverses, qui ne s’y sont pas toujours conservées intégralement ni sans confusion, si bien que, dans leur état présent, leur nature réelle est souvent assez difficile à déterminer exactement.⁠ ↑
  5. 5. Cette confusion existe effectivement dans les grades écossais que nous venons de mentionner : la « voûte souterraine » y étant « sans portes ni fenêtres », on ne peut entrer, aussi bien que sortir, que par l’unique ouverture pratiquée au sommet de la voûte.⁠ ↑
  6. 6. En un certain sens on peut dire que les « petits mystères » correspondent à la terre (état humain) et les « grands mystères » au ciel (états supra-individuels) ; de là aussi, dans certains cas, une correspondance symbolique établie avec les formes géométriques du carré et du cercle (ou dérivées de celles-là), que la tradition extrême-orientale, notamment, rapporte respectivement à la terre et au ciel ; cette distinction se retrouve, en Occident, dans celle de la Square Masonry et de l’Arch Masonry que nous avons mentionnée tout à l’heure.⁠ ↑
  7. 7. C’est à ce même passage d’un symbolisme à l’autre que se rapporte le « transfert » de certaines constellations de la région polaire à la région zodiacale auquel nous avons fait allusion ailleurs (voir Le Roi du Monde, ch. X).⁠ ↑
  8. 8. Nous n’avons pas à nous occuper ici du fait que, parmi les différentes formes traditionnelles, il en est qui donnent à l’année un point de départ solsticial, et d’autres un point de départ équinoxial ; nous dirons seulement que la prédominance ainsi attribuée aux solstices et aux équinoxes trouve encore sa raison dans la considération de différentes périodes cycliques, auxquelles ces formes traditionnelles doivent être rattachées plus particulièrement.⁠ ↑

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