Le Corpus minskois de René Guénon

Le Symbolisme des cornes1

Dans son étude sur le celtisme, T. Basilide signalait l’importance d’Apollon Karneios en tant que dieu des hyperboréens ; le nom celtique de Belen est d’ailleurs identique à Ablun ou Aplun, devenu chez les Grecs Apollon. Nous nous proposons de revenir quelque jour plus complètement sur la question de l’Apollon hyperboréen ; pour le moment, nous nous bornerons à quelques considérations concernant plus spécialement le nom de Karneios, ainsi que celui de Kronos avec lequel il est en étroit rapport, puisque ces deux noms ont la même racine KRN, qui exprime essentiellement les idées de « puissance » et d’« élévation ».

Dans le sens d’« élévation », le nom de Kronos convient parfaitement à Saturne, qui correspond en effet à la plus élevée des sphères planétaires, le « septième ciel » ou le Satya-Loka de la tradition hindoue2. On ne doit d’ailleurs pas regarder Saturne comme étant uniquement, ni même en premier lieu, une puissance maléfique, comme on semble avoir tendance à le faire parfois, car il ne faut pas oublier qu’il est avant tout le régent de l’« âge d’or », c’est-à-dire du Satya-Yuga ou de la première phase du Manvantara, qui coïncide précisément avec la période hyperboréenne, ce qui montre bien que ce n’est pas sans raison que Kronos est identifié au dieu des hyperboréens3. Il est d’ailleurs vraisemblable que l’aspect maléfique résulte ici de la disparition même de ce monde hyperboréen ; c’est en vertu d’un « retournement » analogue que toute « Terre des Dieux », siège d’un centre spirituel, devient une « Terre des Morts » lorsque ce centre a disparu. Il est possible aussi qu’on ait concentré plus volontiers par la suite cet aspect sur le nom de Kronos, tandis que l’aspect bénéfique demeurait au contraire attaché au nom de Karneios, du fait du dédoublement de ces noms qui originairement n’en sont qu’un ; et il est vrai encore que le symbolisme du soleil présente en lui-même les deux aspects opposés, vivifiant et meurtrier, producteur et destructeur, ainsi que nous l’avons fait remarquer dernièrement à propos des armes représentant le « rayon solaire4 ».

Karneios est le dieu du Karn, c’est-à-dire du « haut lieu » symbolisant la Montagne sacrée du Pôle, et qui était représenté chez les Celtes, soit par le tumulus, soit par le cairn ou monceau de pierres qui en a gardé le nom. La pierre est d’ailleurs souvent en rapport direct avec le culte d’Apollon, comme on le voit notamment par l’Omphalos de Delphes, et aussi par le cube de pierre qui servait d’autel à Délos, et dont l’oracle ordonna de doubler le volume ; mais, d’autre part, la pierre avait aussi une relation particulière avec Kronos ; il y a là un nouveau rapprochement que nous ne pouvons qu’indiquer en passant, car ce point mériterait d’être traité à part5.

En même temps, Karneios est aussi, par la signification même de son nom, le « dieu puissant6 » ; et, si la montagne est, sous un de ses aspects, symbole de puissance aussi bien que d’élévation, en raison de l’idée de stabilité qui y est attachée, il y a un autre symbole qui est encore plus caractéristique à ce point de vue, et qui est celui des cornes. Or, il y avait à Délos, outre la pierre cubique que nous venons de mentionner, un autre autel appelé Keraton, qui était entièrement formé de cornes de bœufs et de chèvres solidement assemblées ; il est évident que ceci se rapporte directement à Karneios, dont la relation symbolique avec les bêtes à cornes a même laissé des traces jusqu’à nos jours7.

Le nom même de la corne se rattache d’ailleurs manifestement à la racine KRN, aussi bien que celui de la couronne qui est une autre expression symbolique des mêmes idées, car ces deux mots (en latin cornu et corona) sont très proches l’un de l’autre8. Il est trop évident que la couronne est l’insigne du pouvoir et la marque d’un rang élevé pour qu’il soit nécessaire d’y insister ; et nous trouvons un premier rapprochement avec les cornes dans le fait que celles-là et celles-ci sont également placées sur la tête, ce qui donne bien l’idée d’un « sommet9 ». Cependant, il y a encore autre chose : la couronne était primitivement un cercle orné de pointes en forme de rayons ; et les cornes sont pareillement regardées comme figurant les rayons lumineux10, ce qui nous ramène à certaines des considérations que nous avons déjà exposées en ce qui concerne les armes symboliques. Il est bien clair, du reste, que les cornes peuvent être assimilées à des armes, même dans le sens le plus littéral, et c’est bien aussi par là qu’une idée de force ou de puissance a pu y être attachée, comme, en fait, elle l’a été partout et toujours11. D’autre part, les rayons lumineux conviennent bien comme attribut de la puissance, qu’elle soit, suivant les cas, sacerdotale ou royale, c’est-à-dire spirituelle ou temporelle, car ils la désignent comme une émanation ou une délégation de la source même de la lumière, ce qu’elle est en effet lorsqu’elle est légitime.

On pourrait facilement donner de multiples exemples, de provenances très diverses, des cornes employées comme symbole de puissance ; on en trouve notamment dans la Bible, et plus spécialement encore dans l’Apocalypse12 ; nous en citerons un autre, pris à la tradition arabe, qui désigne Alexandre sous le nom d’El-Iskandar dhûl-qarnein, c’est-à-dire « aux deux cornes13 », ce qui est interprété le plus habituellement dans le sens d’une double puissance s’étendant sur l’Orient et sur l’Occident14. Cette interprétation est parfaitement juste, tout en n’excluant pas un autre fait qui la complète plutôt : Alexandre, ayant été déclaré fils d’Ammon par l’oracle de ce dieu, prit pour emblème les deux cornes de bélier qui étaient le principal attribut de celui-ci15 ; et cette origine divine ne faisait d’ailleurs que le légitimer comme successeur des anciens souverains de l’Égypte, à qui elle était également attribuée. On dit même qu’il se fit représenter ainsi sur ses monnaies, ce qui du reste, aux yeux des Grecs, l’identifiait plutôt à Dionysos, dont il évoquait aussi le souvenir par ses conquêtes, par celle de l’Inde surtout ; et Dionysos était le fils de Zeus, que les Grecs assimilaient à Ammon ; il est possible que cette idée n’ait pas été étrangère non plus à Alexandre lui-même ; mais, cependant, Dionysos était représenté d’ordinaire avec des cornes, non de bélier, mais de taureau, ce qui constitue, au point de vue du symbolisme, une différence assez importante16.

Il y a lieu de remarquer en effet que les cornes, dans leur usage symbolique, revêtent deux formes principales : celle des cornes de bélier, qui est proprement « solaire », et celle des cornes de taureau, qui est au contraire « lunaire », rappelant d’ailleurs la forme même du croissant17. On pourrait aussi, à ce propos, se référer aux correspondances respectives des deux signes zodiacaux du Bélier et du Taureau ; mais ceci donnerait lieu surtout, par l’application qui pourrait en être faite à la prédominance de l’une ou de l’autre forme dans différentes traditions, à des considérations « cycliques » dans lesquelles nous ne pouvons songer à entrer présentement.

Pour terminer cet aperçu, nous signalerons seulement encore un rapprochement, sous certains rapports, entre ces armes animales que sont les cornes et ce qu’on peut appeler les armes végétales, c’est-à-dire les épines. Il est à noter, à cet égard, que beaucoup de plantes qui jouent un rôle symbolique important sont des plantes épineuses18 ; ici encore, les épines, comme les autres pointes, évoquent l’idée d’un sommet ou d’une élévation, et elles peuvent également, dans certains cas tout au moins, être prises pour figurer les rayons lumineux19. On voit donc que le symbolisme est toujours parfaitement cohérent, comme il doit d’ailleurs l’être nécessairement par là même qu’il n’est point le résultat de quelque convention plus ou moins artificielle, mais qu’il est au contraire fondé essentiellement sur la nature même des choses.

  1. 1. Publié dans É. T., nov. 1936.⁠ ↑
  2. 2. Pour les pythagoriciens, Kronos et Rhéa représentaient respectivement le Ciel et la Terre : l’idée d’élévation se retrouve donc aussi dans cette correspondance. Ce n’est que par une assimilation phonétique plus ou moins tardive que les Grecs ont identifié Kronos ou Saturne à Chronos, le Temps, alors que les racines de ces deux mots sont en réalité différentes ; il semble que le symbole de la faux ait été aussi transféré alors de l’un à l’autre, mais ceci ne rentre pas dans notre sujet actuel.⁠ ↑
  3. 3. La mer qui entourait l’île d’Ogygie, consacrée à Karneios ou à Kronos, était appelée mer Kronienne (Plutarque, De facie in orbe Lunœ) ; Ogygie qu’Homère appelle le « nombril du Monde » (représenté plus tard par l’Omphalos de Delphes) n’était d’ailleurs qu’un centre secondaire ayant remplacé la Thulé ou Syrie primitive à une époque beaucoup plus proche de nous que la période hyperboréenne.⁠ ↑
  4. 4. En grec, la forme même du nom d’Apollon est très proche de celle d’Apollyon, le « destructeur » (cf. Apocalypse, IX, 11).⁠ ↑
  5. 5. On attribue assez généralement aux « bétyles », qui sont assimilables à l’Omphalos, une signification « solaire » ; mais celle-ci a dû, à une certaine période, se superposer à une signification « polaire » primitive, et il se peut qu’il en ait été ainsi pour Apollon lui-même. – Notons encore qu’Apollon est représenté comme le protecteur des sources (le Borvo celtique lui a été assimilé à cet égard) ; et les sources sont aussi en relation avec la montagne ou avec la pierre qui en est un équivalent dans le symbolisme « polaire ».⁠ ↑
  6. 6. Ce nom correspond par là, en hébreu, au nom divin Shaddai, qui est dit être plus particulièrement le nom du Dieu d’Abraham ; or, il y a encore, entre Abraham et Kronos, des rapports assez remarquables que nous expliquerons peut-être quelque jour.⁠ ↑
  7. 7. En Bretagne, saint Corneille ou Cornély, substitué à Apollon Karneios, est regardé comme le protecteur des bêtes à cornes ; les considérations que nous exposons ici permettront de comprendre qu’il y a là, en réalité, beaucoup plus que le simple « jeu de mots » que certains seraient peut-être tentés d’y voir.⁠ ↑
  8. 8. Le mot grec Keraunos, qui désigne la foudre, semble bien être dérivé aussi de la même racine ; remarquons à ce propos que la foudre frappe habituellement les sommets, les lieux ou les objets élevés ; et il faut aussi tenir compte de l’analogie de l’éclair avec le rayon lumineux sur lequel nous allons avoir à revenir.⁠ ↑
  9. 9. Dans la tradition hébraïque, Kether ou la « Couronne » occupe le sommet de l’arbre séphirothique.⁠ ↑
  10. 10. On peut en trouver un exemple particulièrement frappant dans les représentations de Moïse, car on sait que les apparences de cornes qu’il porte à son front ne sont pas autre chose que des rayons lumineux. Certains, parmi lesquels Huet, évêque d’Avranches, ont voulu identifier Moïse avec Dionysos, qui est également figuré avec des cornes ; il y aurait d’ailleurs d’autres relations curieuses à envisager, mais ceci nous entraînerait trop loin de notre sujet.⁠ ↑
  11. 11. La même assimilation est naturellement valable aussi pour d’autres armes animales, comme les défenses de l’éléphant et du sanglier, dont la forme en pointe est d’ailleurs semblable à celle des cornes. – Ajoutons cependant que la dualité des cornes (et aussi des défenses) empêche que le symbolisme « axial » leur soit applicable : elles s’assimilent plutôt, à cet égard, aux deux pointes latérales du trishûla ; et c’est aussi pourquoi nous parlons ici des rayons lumineux en général, et non pas du « Rayon céleste » qui est, au double point de vue macrocosmique et microcosmique, un équivalent de l’« Axe du Monde ».⁠ ↑
  12. 12. Il faut remarquer qu’ici l’idée n’est plus seulement celle d’une puissance légitime, mais est étendue à toute puissance quelconque, qui peut être maléfique aussi bien que bénéfique : il y a les cornes de l’Agneau, mais aussi les cornes de la Bête.⁠ ↑
  13. 13. Le mot arabe qarn est le même que « corne », la racine KRN se changeant facilement en QRN et aussi en HRN, comme dans l’anglais horn. – Ce mot qarn a aussi un autre sens, celui d’« âge » ou de « cycle », et le plus ordinairement de « siècle » ; cette double signification entraîne parfois une curieuse méprise, certains croyant que l’épithète dhûl-qarnein appliquée à Alexandre veut dire que celui-ci aurait vécu deux siècles.⁠ ↑
  14. 14. Sous ce rapport, les deux cornes sont un équivalent des deux têtes de l’aigle héraldique.⁠ ↑
  15. 15. Ammon lui-même était appelé « Maître de la double corne » (Livre des morts, ch. CLXV).⁠ ↑
  16. 16. Il est possible encore qu’Alexandre ait porté un casque orné de deux cornes ; on sait que les casques à cornes étaient en usage chez beaucoup de peuples anciens. – Chez les Assyro-Babyloniens, la tiare à cornes était un attribut caractéristique des divinités.⁠ ↑
  17. 17. À cette distinction correspond celle des deux formes que les alchimistes donnent au signe du mercure : la forme lunaire est ici rapportée au mercure vulgaire, et la forme solaire au mercure des sages.⁠ ↑
  18. 18. On peut donner comme exemples la rose, le chardon, l’acacia, l’acanthe, etc.⁠ ↑
  19. 19. Le symbolisme chrétien de la couronne d’épines (qu’on dit être des épines d’acacia) se rapproche par là, d’une façon que certains trouveront peut-être inattendue, mais qui n’en est pas moins réelle et exacte, de la couronne à rayons dont nous avons parlé plus haut. – Il est à remarquer aussi que, dans diverses régions, les menhirs sont désignés sous le nom d’« épines » (de là, en Bretagne et ailleurs, des noms de lieux comme la Belle-Épine, Notre-Dame-de-l’Épine, etc.) : or, le symbolisme du menhir, comme celui de l’obélisque et de la colonne, se rapporte au « rayon solaire » en même temps qu’à l’« Axe du Monde ».⁠ ↑

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