Ascèse et ascétisme
Nous avons constaté en diverses occasions que certains faisaient entre les termes d’« ascétique » et de « mystique » un rapprochement assez peu justifié ; pour dissiper toute confusion à cet égard, il suffit de se rendre compte que le mot « ascèse » désigne proprement un effort méthodique pour atteindre un certain but, et plus particulièrement un but d’ordre spirituel1, tandis que le mysticisme, en raison de son caractère passif, implique plutôt, comme nous l’avons déjà dit souvent, l’absence de toute méthode définie2. D’autre part, le mot « ascétique » a pris un sens plus restreint que celui d’« ascèse », car il est appliqué à peu près exclusivement dans le domaine religieux, et c’est peut-être là ce qui explique jusqu’à un certain point la confusion dont nous parlons, car il va de soi que tout ce qui est « mystique », dans l’acceptation actuelle de ce mot, appartient aussi à ce même domaine ; mais il faut bien se garder de croire que, inversement, tout ce qui est d’ordre religieux est par là même plus ou moins étroitement apparenté au mysticisme, ce qui est une étrange erreur commise par certains modernes, et surtout, il est bon de le noter, par ceux qui sont le plus ouvertement hostiles à toute religion.
Il y a un autre mot dérivé d’« ascèse », celui d’« ascétisme », qui se prête peut-être davantage encore aux confusions, parce qu’il a été nettement détourné de son sens primitif, à tel point que, dans le langage courant, il en est arrivé à n’être plus guère qu’un synonyme d’« austérité ». Or, il est évident que la plupart des mystiques se livrent à des austérités, parfois même excessives, bien qu’ils ne soient d’ailleurs pas les seuls, car c’est là un caractère assez général de la « vie religieuse » telle qu’on la conçoit en Occident, en vertu de l’idée très répandue qui attribue à la souffrance, et surtout à la souffrance volontaire, une valeur propre en elle-même ; il est certain aussi que, d’une façon générale, cette idée, qui n’a rien de commun avec le sens originel de l’ascèse et n’en est nullement solidaire, est encore plus particulièrement accentuée chez les mystiques, mais, redisons-le, elle est loin de leur appartenir exclusivement3. D’un autre côté, et c’est sans doute là ce qui permet de comprendre que l’ascétisme ait pris communément une telle signification, il est naturel que toute ascèse, ou toute règle de vie visant à un but spirituel, revête aux yeux des « mondains » une apparence d’austérité, même si elle n’implique aucunement l’idée de souffrance, et tout simplement parce qu’elle écarte ou néglige forcément les choses qu’eux-mêmes regardent comme les plus importantes sinon même comme tout à fait essentielles à la vie humaine, et dont la recherche remplit toute leur existence.
Quand on parle d’ascétisme comme on le fait habituellement, cela paraît impliquer encore autre chose : c’est que ce qui ne devrait être normalement qu’un simple moyen ayant un caractère préparatoire est trop souvent pris pour une véritable fin ; nous ne croyons rien exagérer en disant que, pour beaucoup d’esprits religieux, l’ascétisme ne tend point à la réalisation effective d’états spirituels, mais a pour unique mobile l’espoir d’un « salut » qui ne sera atteint que dans l’« autre vie ». Nous ne voulons pas y insister outre mesure, mais il semble bien que, en pareil cas, la déviation ne soit plus seulement dans le sens du mot, mais dans la chose même qu’il désigne ; déviation, disons-nous, non pas certes parce qu’il y aurait dans le désir du « salut » quelque chose de plus ou moins illégitime, mais parce qu’une véritable ascèse doit se proposer des résultats plus directs et plus précis. De tels résultats, quel que soit d’ailleurs le degré jusqu’où ils peuvent aller, sont, dans l’ordre exotérique et religieux lui-même, le vrai but de l’« ascétique » ; mais combien sont, de nos jours tout au moins, ceux qui se doutent qu’ils peuvent ainsi être atteints par une voie active, donc tout autre que la voie passive des mystiques ?
Quoi qu’il en soit, le sens du mot « ascèse » lui-même, sinon celui de ses dérivés, est suffisamment étendu pour s’appliquer dans tous les ordres et à tous les niveaux : puisqu’il s’agit essentiellement d’un ensemble méthodique d’efforts tendant à un développement spirituel, on peut fort bien parler, non pas seulement d’une ascèse religieuse, mais aussi d’une ascèse initiatique. Il faut seulement avoir soin de remarquer que le but de cette dernière n’est soumis à aucune des restrictions qui limitent nécessairement, et en quelque sorte par définition même, celui de l’ascèse religieuse, puisque le point de vue exotérique auquel celle-ci est liée se rapporte exclusivement à l’état individuel humain4, tandis que le point de vue initiatique comprend la réalisation des états supra-individuels, jusqu’à l’état suprême et inconditionné inclusivement5. De plus, il va de soi que les erreurs ou les déviations concernant l’ascèse qui peuvent se produire dans le domaine religieux, ne sauraient se retrouver dans le domaine initiatique car elles ne tiennent en définitive qu’aux limitations mêmes qui sont inhérentes au point de vue exotérique comme tel ; ce que nous disions tout à l’heure de l’ascétisme, notamment, n’est évidemment explicable que du fait de l’horizon spirituel plus ou moins étroitement borné qui est celui de la généralité des exotéristes exclusifs, et par conséquent des hommes « religieux » au sens le plus ordinaire de ce mot.
Le terme d’« ascèse », tel que nous l’entendons ici, est celui qui, dans les langues occidentales, correspond le plus exactement au sanscrit tapas; il est vrai que celui-ci contient une idée qui n’est pas directement exprimée par l’autre, mais cette idée n’en rentre pas moins strictement dans la notion qu’on peut se faire de l’ascèse. Le sens premier de tapas est en effet celui de « chaleur » ; dans le cas dont il s’agit, cette chaleur est évidemment celle d’un feu intérieur6 qui doit brûler ce que les Kabbalistes appelleraient les « écorces », c’est-à-dire en somme détruire tout ce qui, dans l’être, fait obstacle à une réalisation spirituelle ; c’est donc bien là quelque chose qui caractérise, de la façon la plus générale, toute méthode préparatoire à cette réalisation, méthode qui, à ce point de vue peut être considérée comme constituant une « purification » préalable à l’obtention de tout état spirituel effectif7.
Si tapas prend souvent le sens d’effort pénible ou douloureux, ce n’est pas qu’il soit attribué une valeur ou une importance spéciale à la souffrance comme telle, ni que celle-ci soit regardée ici comme quelque chose de plus qu’un « accident » ; mais c’est que, par la nature même des choses, le détachement des contingences est forcément toujours pénible pour l’individu, dont l’existence même appartient aussi à l’ordre contingent. Il n’y a là rien qui soit assimilable à une « expiation » ou à une « pénitence », idées qui jouent au contraire un grand rôle dans l’ascétisme entendu au sens vulgaire, et qui ont sans doute leur raison d’être dans un certain aspect du point de vue religieux, mais qui ne sauraient manifestement trouver place dans le domaine initiatique, ni d’ailleurs dans les traditions qui ne sont pas revêtues, d’une forme religieuse8.
Au fond, on pourrait dire que toute ascèse véritable est essentiellement un « sacrifice », et nous avons eu l’occasion de voir ailleurs que, dans toutes les traditions, le sacrifice, sous quelque forme qu’il se présente, constitue proprement l’acte rituel par excellence, celui dans lequel se résument en quelque sorte tous les autres. Ce qui est ainsi sacrifié graduellement dans l’ascèse9 , ce sont toutes les contingences dont l’être doit parvenir à se dégager comme d’autant de liens ou d’obstacles qui l’empêche de s’élever à un état supérieur10 ; mais, s’il peut et doit sacrifier ces contingences, c’est en tant qu’elles dépendent de lui et qu’elles font d’une certaine façon partie de lui-même à un titre quelconque11. Comme d’ailleurs l’individualité elle-même n’est aussi qu’une contingence, l’ascèse, dans sa signification la plus complète et la plus profonde, n’est en définitive pas autre chose que le sacrifice du « moi » accompli pour réaliser la conscience du « Soi ».
- 1. Il n’est peut-être pas inutile de dire que ce mot « ascèse », qui est d’origine grecque, n’a aucun rapport étymologique avec le latin ascendere, car il en est qui se laissent tromper à cet égard par une similitude purement phonétique et tout accidentelle entre ces deux mots ; d’ailleurs, même si l’ascèse vise à obtenir une « ascension » de l’être vers des états plus ou moins élevés, il est évident que le moyen ne doit en aucun cas être confondu avec le résultat. ↑
- 2. Cf. Aperçus sur l’Initiation , pp. 12-13. ↑
- 3. Cf. Aperçus sur l’Initiation , pp. 177-178. ↑
- 4. Il est bien entendu qu’il s’agit ici de l’individualité envisagée dans son intégralité, avec toutes les extensions dont elle est susceptible, sans quoi l’idée religieuse du « salut » elle-même ne pourrait avoir véritablement aucun sens. ↑
- 5. Nous croyons à peine utile de rappeler que là est précisément la différence essentielle entre le « salut » et la « Délivrance » ; non seulement ces deux buts ne sont pas du même ordre, mais ils n’appartiennent même pas à des ordres qui, bien que différents, seraient encore comparables entre eux, puisqu’il ne saurait y avoir aucune commune mesure entre un état conditionné quelconque et l’état inconditionné. ↑
- 6. Le rapport de ce feu intérieur avec le « soufre » des hermétistes, qui est également conçu comme un principe de nature ignée, est trop évident pour qu’il soit nécessaire de faire plus que de l’indiquer en passant (voir La Grande Triade , ch. XII). ↑
- 7. On pourra rapprocher ceci de ce que nous avons dit au sujet de la véritable nature des épreuves initiatiques ( Aperçus sur l’Initiation , ch. XXV). ↑
- 8. Dans les traductions des orientalistes, on rencontre fréquemment les mots « pénitence » et « pénitent », qui ne s’appliquent aucunement à ce dont il s’agit en réalité, tandis que ceux d’« ascèse » et d’« ascète » conviendraient au contraire parfaitement dans la plupart des cas. ↑
- 9. Nous disons graduellement par là même qu’il s’agit d’un processus méthodique, et d’ailleurs il est facile de comprendre que, sauf peut-être dans quelques cas exceptionnels, le détachement complet ne peut pas s’opérer d’un seul coup. ↑
- 10. Pour cet être, on peut dire que ces contingences sont alors détruites comme telles, c’est-à-dire en tant que choses manifestées, car elles n’existent véritablement plus pour lui, bien que subsistant sans changement pour les autres êtres ; mais d’ailleurs cette destruction apparente est en réalité une « transformation », car il va de soi que, au point de vue principiel, rien de ce qui est ne saurait jamais être détruit. ↑
- 11. On peut aussi se souvenir à ce propos du symbolisme de la « porte étroite », qui ne peut être franchie par celui qui, comme les « riches » dont il est question dans l’Évangile, n’a pas su se dépouiller des contingences, ou qui, « ayant voulu sauver son âme (c’est-à-dire le « moi »), la perd » parce qu’il ne peut, dans ces conditions, s’unir effectivement au principe permanent et immuable de son être. ↑